Chapitre 8

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Mardi 18 novembre 2025

Le 18 novembre, une pluie fine crépitait sur les toits de Pont-de-Montvert, transformant la gendarmerie en un cocon humide où l’odeur des sous-bois humectait l’air. Julien Morel, les yeux brillants d’excitation, explorait les secrets poussiéreux de Martin Verneuil, ses doigts volant sur le clavier. Sur réquisition judiciaire, il avait obtenu l’accès aux archives du rectorat. À seize ans, en 1982, Verneuil triplait sa quatrième au collège Victor Hugo de Mende, un cancre notoire. Sur Copains d’avant, Julien tomba sur une photo de classe postée par des jumelles : un voyage scolaire en Allemagne, décembre 1982. Laudenbourg. Un grand gaillard accroupi parmi une trentaine d’enfants hilares. Verneuil, déjà massif, regard fuyant.

Julien bondit, manquant de renverser sa chaise.

— Capitaine, regardez ça !

Nathanaël s’approcha, la photo granuleuse éclairait l’écran. Laudenbourg, 18 décembre 1982. Le même jour que l’accident en Forêt-Noire. Son pouls s’accéléra, un frisson le traversa, comme si la forêt levait le voile. Verneuil avait croisé Arcole Drăghici.

Interrogée à la gendarmerie le lendemain, Carole Verneuil haussa les épaules, ses mains déchiraient un mouchoir en papier. Son mari n’avait jamais évoqué son adolescence, un mur de silence.

Élise Carminati traça des témoins sur la photo, des jumelles, désormais quinquagénaires, et les convoqua.

Deux jours plus tard, dans la salle d’interrogatoire face au micro, les jumelles monozygotes, Blandine et Bénédicte, macarons grisonnant princesse Léia, visage poupin crevé de rides, se remémorèrent d’une voix hésitante. Une panne de bus en forêt. Martin, adolescent perturbé, avait demandé à sortir pour un besoin urgent. À son retour, il était blême, yeux exorbités, tremblant comme une feuille. « Un loup-garou, avait-il murmuré, dans une clairière ». Les rires moqueurs des camarades avaient éclaté dans l’autocar. Puis, trois jours après, Les Dernières Nouvelles d’Alsace titraient sur l’arrestation d’un roumain, Arcole Drăghici, pour un meurtre avec mutilation d’un braconnier.

Nathanaël sentit le poids de l’histoire, un fil tendu entre 1982 et l’aven. Il jugea nécessaire d’informer Hélène Sarment du Pôle judiciaire de Cergy-Pontoise.

— Lieutenant-colonel, c’est Duffort. J’ai du nouveau sur l’inconnu de l’aven.

Un claquement sec en réponse, un applaudissement.

— Je suis toute ouïe, capitaine.

— Martin Verneuil, disparu en 2022, a croisé Arcole Drăghici en 1982 à Laudenbourg. Un Roumain accusé de cannibalisme. Le même jour qu’un accident de la route. Mortel. Il fuyait avec sa femme dans un camion de marchandises.

— Verneuil ? D’où sortez-vous ce fantôme ?

Nathanaël relata les affaires louches de l’élu, les subventions anti-loups détournées, les photos des trophées de chasse en Europe de l’est.

Sarment l’interrompit d’une voix glaciale.

— Je serai chez vous demain à l’aube. Dressez-moi un rapport écrit.

À 5 h 45, un EC 145 vrombit au-dessus du stade Jean-Jacques Delmas de Mende, ses pales fouettant la brume. Hélène Sarment en descendit, grande, athlétique, silhouette élancée dans un uniforme impeccable. Ses cheveux blonds, tirés en un chignon sévère, encadraient un visage aux traits ciselés.

Nathanaël la salua, d’un geste militaire.

Elle balaya les locaux de la gendarmerie d’un regard, les lèvres pincées.

— Les sanitaires de Cergy Pontoise sont plus vastes, lâcha-t-elle, d’un sourire moqueur.

L’équipe se figea. Élise se mordit les lèvres, Nora baissa les yeux, Julien rougit.

Sarment plaisanta d’un ton sec :

— Je ressens une ambiance chaleureuse ici. La cohésion, c’est essentiel, non ?

— Café ? proposa Nathanaël, masquant son agacement.

Elle sortit un sachet de cappuccino instantané, le secoua avec une désinvolture étudiée.

— J’ai mes habitudes. Vous avez bien une bouilloire.

La mousse dessina une moustache éphémère sur sa lèvre. Élise fixa ses chaussures, retenant un fou rire.

Sarment s’installa au bureau de Nathanaël, grimaça en ajustant la molette du fauteuil usé. Elle chaussa des lunettes dorées, lut le rapport, ignora l’équipe debout, mains croisées dans le dos.

Un quart d’heure plus tard, elle ôta ses lunettes, mâchouillant une branche.

— Une coïncidence, capitaine. Verneuil, militant anti-loup, a détourné des fonds pour financer ses chasses en Roumanie ou Bulgarie. Sa disparition est consécutive à un chantage, une dénonciation. Creusez l’Europe de l’Est. C’est l’hypothèse rationnelle.

Nathanaël serra les poings, sa voix demeura calme mais ferme.

— Sa haine des loups est née en 1982, face à Drăghici. Un fait solide.

Sarment leva la main, coupant net.

— J’ai grandi à Strasbourg. J’avais sept ans. Les journaux à sensation ressuscitaient les loups-garous médiévaux. Drăghici ? Un cas de lycanthropie clinique. Il a été interné. Affaire classée.

Nathanaël ne lâcha pas le morceau.

— … Et il s’est évadé en 1992. Rien n’a fusé dans la presse. Aucune trace depuis.

Sarment se leva, se frotta les reins avec une grimace théâtrale.

— En trente-trois ans, cinq cas de cannibalisme ont été signalés en France. Rouen, 2007 : un homme ouvre la poitrine d’un autre, mastique un organe. Villejuif, cinq autres. Pas de mobile. Juste des murmures. Désolé capitaine, aucune trace de votre Roumain. Fiez-vous plutôt à la science, pas à vos intuitions.

Nathanaël sentit son assurance fondre, écrasée sous son regard d’acier. Un mépris de classe, subtil, implacable : elle, la scientifique docteure, face à un gendarme de terrain, un "pisteur" rustique.

Il tenta un dernier coup.

— Je ne crois pas aux coïncidences.

— Moi, je crois à la rigueur scientifique. Rétorqua-t-elle.

Elle passa l’équipe en revue, sourcil arqué, claqua son mug sur le dossier avant de donner ses instructions.

— Mille sociétés de chasse à contacter d’ici fin novembre. J’attends un prochain rapport fin janvier. Votre élu se cache probablement là-bas.

Monsieur s’éveilla, descendit du canapé, s’approcha de Sarment pour renifler les bottes impeccables.

Elle claqua des doigts.

— Au panier.

Le chien l’ignora, bâilla ostensiblement, regagna le sofa. Un pouffement étouffé échappa à Julien. Sarment marmonna, un rictus aux lèvres, ses mots inaudibles. Nathanaël lut sur ses lèvres : « Gendarmerie de bouseux ». Elle sortit, l’hélicoptère rugissait dans un ciel atone, laissant Nathanaël seul avec l’écho de son mépris.

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