Chapitre 9
Vendredi 21 novembre 2025
Les mots d’Hélène Sarment hantaient encore Nathanaël Duffort, un venin distillé avec la grâce d’une aristocrate scientifique, méprisant ce gendarme de province, un reliquat d’un âge primitif. À la science, pas aux intuitions. Elle, avec son doctorat et ses analyses impitoyables, l’avait réduit à un chien flairant des pistes hasardeuses. Son grade de lieutenante-colonelle planait comme une ombre supérieure, un mur d’intellect et de hiérarchie qui le rongeait, un poison lent dans ses veines. Mais Nathanaël n’était pas homme à plier. Pas quand son flair hurlait, bestial, insistant, comme un appel de la lune cachée. Une obsession le consumait désormais : le dossier médical d’Arcole Drăghici, interné à Hoerdt en 1984. Les réponses étaient certainement là, enfouies dans des archives oubliées, où la folie et le mystère se fondaient en une seule ombre.
Il s’assit à son bureau, les lamelles de bois écaillées perforaient ses doigts, plantant des échardes, et il inspira profondément. La paperasse, il la haïssait – ces formulaires stériles, ces phrases ampoulées qui diluaient l’urgence. Mais sans elle, rien. Ses doigts engourdis par le froid pianotèrent sur le clavier. La demande au procureur de la République de Mende fut sobre, déterminée : exposition des faits, lien entre Verneuil et Drăghici en 1984, soupçons sur les ossements de l’aven. Une réquisition judiciaire pour accéder aux archives médicales de Hoerdt, précisant le secret médical, une forteresse à percer. Il relut, corrigea une virgule, signa d’une main ferme. Le mail partit, un clic sec, un verrou qui se ferme. L’attente commença, un vide qui le rongeait, la forêt dehors était couverte d’un épais manteau neigeux, un suaire blanc qui étouffait les murmures du vent.
*
Début janvier 2026, les recherches en Europe de l’Est sur Verneuil tournèrent au fiasco. Élise, Nora et Julien avaient épluché des listes interminables de sociétés de chasse en Roumanie et Bulgarie, des appels interminables à des voix soupçonneuses qui roulaient l’accent français comme un grondement lointain. Des refus polis ou brutaux, des silences chargés de secrets.
Julien, noyé dans son Excel tentaculaire, marmonnait des malédictions devant des murs numériques. Rien. Verneuil s’était volatilisé, un fantôme dans la neige des Carpates, où les ombres des loups semblaient ricaner dans le blizzard.
Nathanaël arpentait le bureau d’un pas lourd, le flair frustré d’un chien en laisse. Le givre hivernal enveloppait tout, étouffant l’espoir. Puis, un matin glacé, la réquisition arriva. Un mail du procureur, laconique :
« Autorisation accordée, avec sceau judiciaire ».
Il informa l’équipe de son déplacement en Alsace. Des ronchonnements s’échappèrent des lèvres, des fourmis qui s’agitaient dans un bocal.
— Capitaine, lança Julien, vous lâchez la piste de l’Europe de l’Est ?
— Non, je remonte à la source. Arcole Drăghici. Une journée ou deux seulement.
Sans fournir plus d’explications, il boucla son sac, Monsieur à ses côtés, et prit la route pour Strasbourg.
Il navigua une demi-journée dans un océan gris qui avait avalé le ciel. Autoroutes monotones, pluie battante sur le pare-brise, la forêt lozérienne enneigée cédant à des plaines alsaciennes plates, hantées par un vent mordant.
Hoerdt. L’hôpital psychiatrique, abandonné depuis 2008, se dressait tel un spectre au bout d’une allée de tilleuls centenaires, leurs branches nues griffant le ciel bas. Le 4x4 s’engagea sur le chemin cabossé, ses pneus crissant sur le gravier envahi d’herbes folles. L’isolement frappa Nathanaël de plein fouet. L’hôpital était caché derrière de hauts arbres, coincé entre l’autoroute ronronnante et l’ancienne raffinerie Petroplus, qui ressemblait aujourd’hui à un cimetière industriel. Plus de cheminées, plus de cuves. Juste un vaste terrain nu, silencieux, où la nature avait repris ses droits. Les structures métalliques avaient disparu, ne laissant que des traces dans le sol et quelques routes d’accès, des cicatrices. Des talus avaient été replantés, des zones herbeuses s’étendaient là où le pétrole vomissait des glaires irisées. C’était calme, trop calme — le lieu retenait son souffle. À l’horizon, un écoparc en formation, promesse d’un avenir propre. Mais le passé rôdait encore : le sol restait partiellement pollué, inconstructible à certains endroits. On ne pouvait pas tout effacer. Pas de visiteurs, pas de bruit. Juste le vent, quelques corbeaux, et cette impression étrange que quelque chose pourrait surgir. Un lieu en suspens, entre mémoire industrielle et promesse écologique.
Le jeune gardien d’une société privée attendait Nathanaël devant une barrière cadenassée qui exhalait l’abandon. Bâtiments en pierre grise, volets arrachés claquant au vent, fenêtres béantes comme des yeux énucléés. Le pavillon criminel dangereux – le quartier de sûreté pour les patients violents – se profilait au fond, une forteresse aux murs lézardés, barreaux rouillés tordus par le temps. À l’intérieur, leurs bottes crissaient sur des débris de verre. Le capitaine fut scotché par des graffitis macabres qui couvraient les murs sales : Hanté, loups-garous, des dessins grossiers de crocs et d’yeux jaunes. La moisissure, la terre humide, s’infiltrait dans les narines, un relent de désinfectant fané qui persistait fantomatique. Le gardien acnéique mâchouilla son chewing-gum, appuyé sur le mur, les yeux rivés sur l’écran de son portable. Indifférent à l’austérité des lieux.
Nathanaël sentit un poids sur sa poitrine, l’air épais, chargé d’une histoire de souffrances : vagabonds, fous, criminels internés depuis 1861, un asile évolué en hôpital psychiatrique, théâtre de tragédies nazies et d’évasions spectrales.
Après s’être imprégné de la noirceur du site, Nathanaël se rendit à la salle des archives de l'Établissement Public de Santé Alsace Nord à Brumath, où les dossiers de l'ancien hôpital de Hoerdt avaient été transférés lors de la fermeture définitive du site.
Le directeur de l’établissement, Germain Muller, la quarantaine au visage sans expression, crâne rasé et barbe fine sculptée, l’accueillit d’une poignée de main ferme devant la salle d’archive.
— Capitaine Duffort, vous m’honorez d’une visite spéciale. J’ai jeté un coup d’œil au dossier. Mes prédécesseurs ont noté scrupuleusement les traitements du Roumain atteint de crises lupines. Son état s’était stabilisé, rien ne laissait présager une fugue après dix ans.
Nathanaël remarqua un rictus se dessiner au coin des lèvres du directeur. Il s’éclaircit la voix avant de biper son badge pour accorder l’accès. La salle vitrée aux murs recouverts de dessins de patients, s'ouvrit dans un clic électronique impersonnel, l'air distillant une odeur de colle et solvant. Des boîtes numérotées s’alignaient sur des étagères métalliques contenant des dossiers moisis, vestiges d'une ère où Hoerdt abritait les âmes brisées. Muller retira le dossier concerné, noté à l’encre délavée : Drăghici, Arcole. 1 984. Il le tendit au capitaine, d’une main tremblotante.
— Vous pouvez vous installer sur l’une des tables derrière la bibliothèque qui ferme à 16 h 30. Avant de quitter les lieux, n’oubliez pas de remettre le dossier à la bibliothécaire. Les dossiers sont consultables mais ne doivent pas quitter les archives.
Nathanaël chercha à prolonger l’entretien mais le directeur montra un empressement à regagner son bureau.
— Je suis désolé de ne pouvoir vous accorder plus de temps mais l’ARS réclame notre audit interne avant ce soir.
Germain quitta la salle d’archive au pas de course en hochant la tête devant la bibliothécaire.
Nathanaël ouvrit le dossier, une poussière fine s'éleva dans la lumière crue des néons bourdonnants. Les pages jaunies, scannées et reliées, racontaient une histoire qu'il connaissait déjà, mais ici, elle prenait vie : un trentenaire de nationalité roumaine, traumatisé, hurlant à la lune, diagnostiqué lycanthrope clinique. Arcole recevait des piqûres d’halopéridol, un antipsychotique puissant, administré pour calmer ses accès délirants. Ensuite, pour stabiliser les fluctuations de son humeur — car Arcole alternait entre euphorie bestiale et abattement profond — les docteurs avaient prescrit du lithium, vieux compagnon des troubles bipolaires. Mais les nuits de pleine lune, l’anxiété montait comme une marée. Les infirmières devaient administrer du lorazépam, une benzodiazépine aux effets sédatifs. Son lourd traitement était complété de chlorpromazine, pour renforcer l’effet antipsychotique et prévenir les rechutes.
Nathanaël nota sur un calepin les noms des médecins et infirmières de l’époque. Le personnel encore vivant devait être en retraite. Qu’à cela ne tienne, il quitta la bibliothèque pour se diriger à la DRH, située au premier étage. La directrice, Monique Schmitt, l’accueillit avec un sourire. 1,55 m, menue, la soixantaine mais bourrée d’énergie, elle possédait une mémoire d’éléphant.
— J’avais vingt printemps en 1984, j’ai gravi tous les échelons du service. D’abord secrétaire, c’est moi qui aie construit le fichier du personnel. Attendez de voir, mon capitaine.
Monique, copie des mannequins des catalogues vpcistes séniors, en jupe plissée écossaise et chemisier blanc à col lavallière, sortit ses reliques d’une armoire grinçante. Malgré l’informatisation du service, elle n’avait pu se séparer de ses quarante années de labeur. Elle aligna les fiches sur son bureau comme des cartes de tarot.
— Dr Jean-Paul Ziegler, décédé en 1999. Le pauvre, il a du se faire vacciner contre la rage. Il s’est fait mordre par le lycan roumain le jour de son arrivée ici. Dr Alphonse Meyer. Encore en vie, 92 ans aujourd’hui.
Nathanaël ouvrit son calepin pour noter l’adresse.
— Inutile de vous donner cette peine, vous le trouverez en face à l’Ehpad. Alzheimer depuis 10 ans, c’est lui maintenant le patient. Je ne pense pas qu’il se souvienne de grand-chose, le pauvre.
Monique retint un rire quand un comptable, escogriffe à l’air constipé, passa dans le couloir sans la saluer.
— Humm, je continue…. Côté infirmiers, les ¾ ont quitté l’hôpital en 10 ans. L’ancien système asilaire, le manque de reconnaissance, la dangerosité et l’épuisement professionnel ont brisé les plus résistants. La dernière en date a même abandonné son poste.
Nathanaël fronça les sourcils. Abandon de poste ? Vous pouvez me montrer sa photo ?
Monique resserra son nœud lavallière puis actionna un Rolodex qui ressemblait à une boule tournante de loto. Elle en sortit la fiche de Sorina Bălan, 24 ans en 1992.
Le capitaine photographia la fiche de l’infirmière puis se redressa.
— Roumaine comme Drăghici ? Coïncidence étrange.
— Elle a travaillé un an à Hoerdt. Très professionnelle. Je ne comprends pas qu’elle nous ait lâchés sans raison du jour au lendemain.
Nathanaël tapota son iPhone, une question le démangeait.
— Son départ coïncide avec l’évasion de Drăghici ?
— Le Roumain a fui le 24 août 1992 et Sorina Bălan a quitté l’hôpital une semaine avant. Personne n’a fait le rapprochement à l’époque.
— Pour avancer dans l’enquête, pouvez-vous me montrer la photo d’Arcole Drăghici. Aucune ne figure dans son dossier médical.
— Ah bon ? pourtant chaque patient est photographié à son arrivée, c’est la règle.
Monique prit le dossier et le feuilleta rapidement en s’humectant les doigts. Elle avança une explication foireuse, ne sachant si le directeur avait retiré la photo pour une raison qu’elle ignorait.
— Elle a dû se décoller du dossier pendant le déménagement de l’ancien asile. Je suis désolée.
Nathanaël remercia Monique qui jouait avec le Rolodex, mal à l’aise.
De retour au parking, son chien, assis à la place conducteur, ne quittait pas des yeux les grues qui écrasaient d’anciens bâtiments de la raffinerie voisine. Il aboya au retour de son maître, le gratifiant d’un bisou baveux. Dans son portable, Duffort chercha les coordonnées de Sorina Bălan. Rien. Il se connecta aux Fichiers de police administrative et judiciaire. Clean apparemment. Où se cachait-elle, bon sang ?

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