Chapitre 1 - Le village et la mer - 2
Chaque soir, quand le soleil disparaissait derrière la colline et que les façades prenaient une couleur de cuivre sombre, les enfants sortaient sur le balcon. Valentina posait ses coudes sur la rambarde, Gabriele se blottissait contre le bois tiède.
En bas, le port s’animait : des silhouettes se courbaient sur les filets, des rires s’élevaient avec l’odeur du sel et du gasoil, les barques se balançaient en grincements familiers.
C’était là, dans cette lumière violette de fin de jour, que la pensée de leur père revenait avec le plus de force.
Il avait laissé derrière lui plus que des souvenirs : une empreinte. Sur une chaise encore creusée par son poids, sur un foulard qui gardait une odeur de vent, sur un carnet dont les pages tachées de sel portaient quelques mots griffonnés. Elisa rangeait ces objets comme on range une blessure. Les enfants, eux, les cherchaient.
Un soir de vent, les volets claquèrent contre les murs. Les voiles au port battirent comme des drapeaux enragés. Gabriele frissonna : il se souvenait d’une autre nuit, quand il avait à peine cinq ans. Son père l’avait réveillé doucement et emmené voir l’orage depuis la terrasse.
— Écoute, Gabriele, avait-il dit en lui montrant les éclairs au-dessus de la mer. La mer n’a pas peur du tonnerre. Elle lui répond.
Le petit garçon s’était serré contre sa jambe, croyant son père invincible.
Aujourd’hui encore, chaque fois que le tonnerre grondait, Gabriele croyait entendre sa voix cachée dans le roulement du ciel.
Le village, lui, continuait de vivre. À l’école, le maître leur parlait de traditions anciennes : les fêtes de la Saint-Laurent, les processions en barques fleuries, les veillées au port où les vieux chantaient des histoires de marins.
Les enfants écrivaient des fables où revenaient toujours les mêmes mots : sel, horizon, vent.
Pour Valentina, ces traditions étaient des chaînes, un rappel constant de ce qu’on perd quand on s’attache. Elle préférait lever les yeux au ciel avec insolence.
Gabriele, lui, les aimait. Elles étaient des ancres, une manière de tenir debout quand tout vacillait.
Un après-midi, ils croisèrent une procession : les pêcheurs portaient la statue de la Vierge sur leurs épaules, les barques suivaient, couvertes de bougies tremblantes. Valentina leva les yeux, agacée. Mais Gabriele resta figé.
Dans la foule des silhouettes, il crut voir son père, marchant au rythme des autres, un sourire calme aux lèvres. Son cœur battit si fort qu’il tira la manche de sa sœur.
— Là ! Regarde !
Valentina tourna la tête, vit un inconnu, et soupira.
— C’est fini, Gabriele. Arrête de voir partout ce qu’on a perdu.
Mais le garçon n’en était pas si sûr.
La vieille Lidia, leur voisine, affirmait que la mer parlait la nuit. Elle s’asseyait parfois avec eux, une tasse de café fumant entre les mains.
— Écoutez les vagues, disait-elle. Elles répètent nos rêves, même ceux qu’on ne dit pas.
Elle prétendait que son chat avait déjà répondu à une question qu’elle n’avait jamais posée. Les enfants éclataient de rire, mais Gabriele retenait l’idée au fond de lui, comme un secret précieux.
Car chaque nuit, quand il s’endormait, il croyait entendre une voix grave et douce se glisser dans le bruit de la mer. Et cette voix ressemblait trop à celle de son père pour qu’il la rejette.

Annotations
Versions