Chapitre 1 - Le village et la mer - 3
L’été avançait, et avec lui, les odeurs changeaient. Le matin, les étals du marché embaumaient la figue et la pêche ; le soir, la pierre chauffée libérait des effluves de sel et de poussière. Les ruelles, étroites comme des veines, menaient toujours au même point : le port.
Là, la vie battait son plein. Des mains calleuses ravaudaient les filets, des voix rauques plaisantaient pour cacher la fatigue. Le bruit des couteaux frappant les planches rythmait la découpe des poissons argentés.
Valentina traversait cet univers avec son éternel masque d’assurance. Elle marchait vite, sans se retourner, comme si rien ne pouvait l’atteindre. Mais à chaque éclat de rire qui rappelait son père, à chaque silhouette penchée sur un filet, son pas hésitait un peu.
Gabriele, lui, traînait derrière, observant tout. Il saluait d’un signe de tête les pêcheurs, s’arrêtait devant un chien endormi, écoutait la mouette qui criait sur un mât.
Un soir, ils s’attardèrent au port plus que de raison. Le ciel s’assombrissait, les lampes à huile s’allumaient une à une. Un vieil homme se mit à chanter, sa voix grave roulant comme la houle. Peu à peu, d’autres le rejoignirent. Des harmonies naquirent, lentes, profondes.
Elisa, venue chercher ses enfants, resta figée. Ses yeux s’embuèrent. Elle serra la main de Valentina, qui voulut la repousser mais n’osa pas. Gabriele, lui, sentit son cœur battre comme au rythme de cette musique. Il avait l’impression que chaque note contenait une réponse qu’il cherchait depuis des années.
La maison, le soir, portait une atmosphère étrange. Andrea rentrait parfois avec des histoires de pêcheurs qu’il avait aidés, des rires un peu forcés pour briser le silence.
— Ils m’ont dit que je commençais à tirer les filets comme un vrai, annonçait-il, espérant un sourire.
Gabriele hochait la tête, sincère. Valentina levait les yeux au ciel.
Puis la nuit tombait, et Elisa venait border ses enfants. Elle s’asseyait au bord du lit, sa main caressant machinalement les cheveux de Gabriele.
— Tu ressembles à ton père, disait-elle parfois dans un souffle.
Alors, le garçon fermait les yeux plus fort, comme pour retenir ces mots dans ses rêves.
Un matin, la brume recouvrit tout. Les maisons semblaient flotter, les barques disparaissaient à quelques mètres. Le village se taisait, comme suspendu.
— La mer cache ses secrets, dit Lidia en serrant son châle.
Valentina frissonna. Elle détestait ce brouillard qui effaçait les contours. Gabriele, au contraire, le trouva magique. Il imagina que leur père revenait, marchant sur l’eau, invisible derrière le rideau blanc.
Quand le soleil finit par percer, tout sembla plus éclatant qu’avant. Le bleu du ciel, l’odeur du pain, les cris des mouettes : tout vibrait d’une intensité nouvelle. Gabriele en resta émerveillé. Valentina, elle, détourna la tête.
— Arrête de rêver, dit-elle. Ça fait trop mal après.
La nuit suivante, le vent s’éleva encore. Les enfants, éveillés dans leur lit, écoutaient les volets battre.
— Tu crois qu’il nous entend ? demanda Gabriele.
Valentina resta silencieuse, la gorge serrée. Elle voulait répondre non, mais la vérité était qu’elle n’en savait rien. Et ce doute, plus que tout, l’empêchait de dormir.

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