Perfide stratagème

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C’était une pluie diluvienne qui tombait maintenant sur le parking du Montana. Inondant la surface tortueuse, elle créait de grandes flaques. Le ciel noir et la lune étincelante semblaient y dessiner des ombres lumineuses. Le reflet de leur danse dans des miroirs vivants.
Il ne restait pratiquement plus personne, sauf quelques irréductibles noctambules et buveurs insatiables. Tous étaient entassés sous le porche minuscule de l’entrée de la boîte. Parlant fort, ils ne prêtaient plus aucune attention à la dépouille inerte déjà oubliée. La porte d’entrée du bouge s’entrouvrit. Giorgio apparut. Instantanément, les braillements en murmures se changèrent. Puis le silence s’imposa.
Dans la profondeur de ses yeux, deux petits cercles à peine plus gros que la pointe d’une aiguille. Noirs, brillants comme l’ébène, ils donnaient l’impression de deux pierres incrustées au milieu de l’iris de ses gros yeux tout injectés de sang. D’épais sourcils en bataille et de vilaines poches ventrues, à la couleur brunâtre, achevaient de parfaire son regard effrayant. Le trahissant systématiquement. Dévoilant de manière flagrante son âme vile et malsaine.
Il sortit son mouchoir crasseux et, d’un geste disgracieux, essuya son visage grêlé. Sa chemise de soie le boudinait et son ventre énorme étirait le noble tissu comme pour chercher à s’en échapper. À la bouche, le cigare qu’il mâchouillait frénétiquement faisait s’accumuler, à la jointure de ses grosses lèvres écarlates, une commissure blanche écœurante. Une moustache mal entretenue, une cicatrice sur la joue gauche, rougeâtre, finissaient de lui donner cet air si démoniaque.
Figé à l’entrée de sa propriété, il scrutait le parking, tournant la tête de chaque côté, adoptant la posture d’un surveillant pénitentiaire. Chacun de ses pas lourds et chaloupés lui donnait l’aspect d’un culbuto. Il s’avança jusqu’au pantin désarticulé. Il l’observa pendant un court instant, fronça les sourcils. Du bout de ses deux gros doigts enflés, il détacha le cigare de ses lèvres et tendit la main vers le haut.
Aussitôt surgit de la pénombre un immense gringalet. Fernando faisait au moins un mètre quatre-vingt-dix et n’était pas plus épais qu’une aiguille à tricoter. Son grand corps et sa course ne faisait qu'accentuer sa dégaine ridicule. En quelques enjambées, le burlesque pantin s'était positionné aux côtés de Giorgio. Courbant le dos pour paraître plus petit et adoptant ainsi la posture adéquate. Celle de la soumission. Celle qui s’impose à l’esclave devant le maître respecté…
— Fernando ? lui envoya-t-il fermement.
— Oui, patron ?
— La prochaine fois, magne-toi le cul quand je t’appelle. Je ne te paye pas à te branler la nouille devant les putes à l’intérieur.
Le gros se mit à rire, puis, se raclant la gorge, cracha un paquet de salive jaune juste au pied du serviteur apeuré.
— Qu’est-ce qui s’est passé ici, putain ! C’est quoi ce bordel ?
— J’étais à l’intérieur patron, je n’ai rien vu… balbutia Fernando.
— Et t’as pas eu l’idée de poser la questions à tous ces connards qui sont à l’entrée ? Il faut tout t’expliquer ou quoi… Qu’est-ce qui m'a foutu un branleur pareil !
— Si, patron, il y a eu une bagarre.
— Putain d’Enrique… C’est signé, marmonna le patron, depuis le temps que j'attends ça.
Il se frottait les mains et ses yeux s’ouvrirent un peu plus. Un sourire narquois s’afficha sur son visage. Signe d'une immense satisfaction perverse et jouissive.
— Baisse-toi, fouille ses poches. Il n’a pas l’air d’ici celui-là. Encore un foutu étranger. Il y en a de plus en plus...
Il avait du mal à contenir le plaisir que lui procurait ce macabre spectacle.
La pluie avait cessé.
— Rassure-moi mon petit, il est bien mort ?
Fernando s’accroupit. L’homme avait les yeux ouverts, sa lèvre supérieure était fendue jusqu’au nez. Un filet de sang continuait de couler le long de son oreille. Dans sa bouche grande ouverte, le liquide vermeil et l’eau s’étaient mariés. La cavité buccale était bien remplie. Aucune bulle n’apparaissait à la surface du puits.
— Il est bien mort, patron… répondit le fidèle, essuyant l’eau de pluie restée sur son visage.
— Parfait. Donne-moi le pognon ! Tu ne crois quand même pas que tu vas le garder pour toi. Et lui, il n’en a plus besoin. Ha ha ha !
Il cracha de nouveau, mais cette fois-ci en prenant bien soin que la mixture jaunâtre atterrisse sur le corps de l’inerte. Puis le gros compta les billets. Il les compta deux fois !
— La photo, tu peux la garder si tu as envie. Ça fera un poster à mettre dans ta chambre. Ha ha ha ! Allez, magne-toi maintenant et va appeler Miguel. Qu’il vienne tout de suite !
Et tout en souriant hypocritement à ceux qui observaient, il rajouta :
— Et dis à tous ces abrutis qu’il est temps de se barrer… Tu vois Fernando, brave petit, j’ai toujours su que ta sœur n’avait rien à foutre avec un mec comme Enrique. J'espère qu’elle va comprendre cette fois-ci. C’est pour elle que je le laisse rentrer dans mon établissement. C’est pour elle que je te donne du travail. N’oublie jamais ça Fernando, n’oublie jamais ça.
Sur un ton mielleux et paternaliste, il termina :
— Il va falloir être beaucoup plus reconnaissant à partir d’aujourd'hui sans quoi...
— Regardez, patron ! l’interrompit Fernando en soulevant la tête du condamné.
Il porta à la vue du graisseux épanoui une pierre saillante, ensanglantée. L’arrière du crâne de la victime avait dû la heurter violemment au moment de sa chute.
— C’est un accident, patron. Il s’est cogné contre une pierre. Vous voyez ?
— Ta gueule ! Donne-moi ça.
Le gros se saisit de la pierre et la jeta dans la plus grande flaque du parking où elle disparut rapidement. Puis, regardant le justicier hébété, il rectifia en arborant un sourire sadique :
— Moi, je dis qu’il n’y a jamais eu de pierre ici… pas vrai ? Hein, petit ?
Ses yeux se froncèrent.
— Oui, patron...
— Qu’est-ce que tu fous encore ici ? Tu veux que je te fasse un dessin ? Magne-toi le cul et va appeler Miguel !
Il extirpa de sa poche une petite fiole argentée et avala goulûment le reste d’Old Smuggler qu’elle contenait. On pouvait voir dans ses yeux le fond de ses pensées vicieuses. La méchanceté qui l’animait, la cruauté qui le caractérisait. Giorgio resta un instant immobile, le regard fixé sur l’endroit où la pierre avait sombré dans l’eau boueuse. Une chaleur intense envahissait délicieusement sa poitrine.
Il jubilait, triturant frénétiquement le bout d’Uros de la Victoria entre ses dents gâtées. Depuis le temps qu’il attendait une faille, un faux pas, une opportunité de briser celui qui se croyait intouchable. Ce n’était plus seulement une bagarre de parking, c’était l’arme fatale, le levier parfait pour rayer Enrique de la carte. Un mort français, un coup de tête signature et un témoin docile comme Fernando : le piège était parfait. Il savourait déjà l’image d’Enrique, dépouillé de sa superbe et de sa gomina, pourrissant derrière les barreaux d’une cellule crasseuse de la prison de Talca, loin de Patty, définitivement hors d’état de nuire. Cette fois-ci, c'est certain, la chute lui serait fatale.

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