YESTERDAY WHEN I WAS YOUNG Charles Aznavour. 1966
À Castle Hill, les morts avaient la réputation d’être une compagnie plus agréable que les vivants. Niché dans un repli du sud de l’Angleterre, le village portait un titre dont personne ne se serait vanté de nuit : celui de posséder le cimetière le plus hanté du pays. C’était un lieu où le temps ne se contentait pas de ralentir ; il semblait parfois dériver à rebours.
Et pourtant, quel endroit charmant ! La vie s’y écoulait à son propre rythme, mesuré par la lente ronde des saisons et le poids des usages anciens. Des collines verdoyantes, ponctuées de moutons blancs, s’étendaient à perte de vue, et des chemins sinueux invitaient à s’égarer parmi les fleurs sauvages au printemps, puis dans l’embrasement fauve des feuilles à l’automne.
Le village lui-même se composait d’un chapelet de cottages de pierre coiffés de toits de chaume, chacun rivalisant avec son voisin pour afficher le jardin le mieux tenu. Le parfum des roses et des géraniums saturait l’air… souvent interrompu, toutefois, par l’âcre odeur de crottin de mouton, qui vous assaillait momentanément par surprise.
Au centre s’étendait la place du village où le marché hebdomadaire — plus ancien que quiconque ne pouvait s’en souvenir — demeurait le point de rencontre des habitants. On s’y retrouvait pour échanger un brin de commérage, partager un rire, et boire une tasse de thé bien fort.
À Castle Hill, le jour, il était difficile de résister à l’envie d’emprunter les petits sentiers qui sillonnaient le village. L’un d’eux menait à un modeste cimetière. Çà et là, de vieilles pierres tombales, polies par des années de vent et de pluie, murmuraient l’histoire de familles dont les noms avaient façonné celle du lieu. La nuit venue… eh bien, lorsque le soleil se couchait, il était généralement jugé plus sage de ne pas s’attarder.
Ce mois de novembre-là déjouait l’ordre attendu des choses. Sous une douceur inhabituelle, des silhouettes vêtues de noir se tenaient rassemblées autour d’une tombe fraîchement ouverte. C’était l’un de ces rares instants où le passé et le présent semblaient se rejoindre, et où l’avenir, pour un court moment, n’existait plus.
Les plus anciens du village observaient un silence respectueux, enveloppés dans leur propre chagrin. Les sillons du temps marquaient nombre de visages, tandis que les plus jeunes, pour la plupart des étrangers, regardaient la scène. Des mouchoirs de dentelle surgissaient discrètement des poches, et des larmes, tout aussi discrètes, étaient essuyées à la hâte.
Les voix des notables locaux Monsieur et Madame Crawford s’élevèrent à l’unisson, en un étrange duo, pour prononcer l’éloge funèbre de la personne défunte : une vie qui demeurait, pour Gabriel, pleine de mystère. Tandis que leurs paroles officielles se dissipaient dans l’air, des souvenirs muets circulaient parmi les endeuillés : dans des regards échangés à la dérobée, dans des mains qui cherchaient à se saisir. Peu à peu, sans en avoir conscience, les villageois se rapprochèrent, formant un cercle, comme pour tenir à distance l’angoisse qui saisit toujours ceux à qui un cimetière rappelle leur propre mortalité.
Monsieur Crawford fut le premier à jeter une rose sur le cercueil. Gabriel Ghostson la regarda tomber. Il observa ensuite les habitants de Castle Hill, scrutant chaque visage, surpris d’y discerner une lueur primitive : le soulagement de ceux qui savaient que ce n’était pas encore leur tour d’entreprendre le dernier voyage. Ce soulagement, Gabriel ne parvenait pas à le comprendre, car une telle émotion signifiait bien peu pour quelqu’un qui avait grandi et vécu parmi les tombes bien plus longtemps que les trente années qu’il semblait avoir.
Plus curieux encore étaient les regards qui se troublaient parmi les endeuillés, et la manière dont leurs traits accusaient la stupeur, lorsqu’ils semblaient le remarquer, avant d’oublier aussitôt sa présence. Gabriel ne s’en offusquait jamais. Aux yeux de la plupart, il n’était perçu que s’il faisait un effort pour se rendre visible.
Il n’était ni fantôme ni vampire, bien qu’on eût aisément pu le prendre pour l’un ou l’autre.
Gabriel reprit sa patiente exploration. Délaissant les vivants, son regard dériva d’une tombe à l’autre, s’attardant sur les pierres polies par le temps. La plupart de ses amis reposaient là. Ils avaient rarement des nouvelles à partager, trop attachés à leurs pierres tombales pour s’en éloigner, mais c’était toujours bon de discuter avec eux. À l'ombre des arbres majestueux et sous le doux éclat du soleil de novembre, Gabriel réalisa que contrairement aux habitants de ce si joli village, dans son cimetière, il n’avait jamais dû dire adieu, mais toujours au revoir.
Le discours de Monsieur et Madame Crawford s’éternisait. Madame Crawford, d’une voix ferme, déclara :
— Nous allons maintenant sceller la tombe. Tous nos chers disparus nous manquent, bien sûr, mais cette disparition-là nous marque plus que les autres. Sa vie a toujours fait partie de la nôtre.
Pas de la mienne, pensa Gabriel. Il ne savait pas encore à quel point il avait tort. Pour lui, sa présence à ces funérailles n’était qu’une faveur accordée à Anabelle.
Gabriel Ghostson mesurait un peu plus d’un mètre quatre-vingt. Ses traits étaient masculins, avec une bouche expressive. Sa peau, d’une pâleur presque irréelle, attirait l’attention sur une petite tache de naissance plus sombre, en forme de croissant, à la tempe gauche. Solidement bâti, Gabriel se fondait pourtant dans la foule avec une telle aisance qu’il en devenait presque invisible.
Gabriel n’aimait guère se l’avouer, mais il restait un grand mystère pour lui-même. Sa mémoire était une marée capricieuse, où les souvenirs allaient et venaient à leur convenance. Les visages familiers et lieux qu’il avait visités lui revenaient facilement en mémoire. Les événements qu’il y avait vécus, ainsi que les personnes avec qui il les avait partagés, demeuraient, en revanche, désespérément flous.
M. Crawford, le visage marqué par la gravité de l'occasion, tira Gabriel de ses réflexions en proclamant :
— Il est temps de dire ensemble notre dernier adieu.
À ces mots, l’atmosphère parmi les endeuillés changea. Vaguement désespérés, les regards des habitants de Castle Hill se croisèrent, cherchant du soutien dans les yeux des autres.
M. Crawford, bonhomme bedonnant de presque deux mètres, à la riche voix de baryton, adorait s’entendre parler, mais il ne devenait généralement intéressant qu’après une heure de discours...
Une heure atrocement longue de conclusions répétées, alourdies par un style ampoulé et franchement assommant, finit par s’écouler. Les participants regrettaient d’être là, se dandinant d’une jambe sur l’autre pour éviter les crampes. La cérémonie touchait vraiment à sa fin, et par petits groupes les habitants du village se dispersèrent vivement, chacun pressé de, dans le désordre, rentrer chez soi, aller au pub ou se rendre aux toilettes.
Gabriel s'éloigna aussi, mais dans une autre direction. Les oiseaux s’étaient tus. Vers la fin de la cérémonie, un murmure à peine perceptible avait commencé à lui titiller l’oreille. Un bonjour éthéré, murmuré par une voix qui semblait lui parvenir d’une tombe située un peu plus loin. Certaines personnes parmi les endeuillés avaient levé la tête mais seul Gabriel l'entendait vraiment.
Il se dirigea vers l’une des plus anciennes tombes, d’où la voix semblait venir. Le brouhaha de la foule s'estompait peu à peu, et les villageois qui s’éloignaient ne lui prêtaient aucune attention.
Le soleil d'automne jouait à cache-cache avec les feuilles. La voix douce flottait comme si l’air lui-même avait décidé de fredonner.
— Gabe, a stóir... Te voilà enfin, mon petit monstre.
Une présence invisible l’étreignit et lui posa un baiser sur le front. Gabriel Ghostson sourit :
— T’ai-je manqué, Petunia ?
— Pour que tu me manques, il faudrait que je sente le temps passer, mon petit. Or il ne passe plus pour moi. Enfin, pas de la même façon. Tant mieux au fond, ajouta-t-elle coquettement, je ne vieillis plus.
Gabriel Ghostson lui susurra :
— Même sans te voir, je sais que le temps n’a pas de prise sur toi.
Petunia, d'un ton mélancolique, le reprit.
— Plus maintenant. Le temps n'a plus de prise sur moi. Il n’a de toute façon jamais été un fardeau. Je suis ici depuis si longtemps… En fait j’ai toujours été là.
Une poignée de souvenirs revinrent à Gabriel sans y être invités, et il rit de bon cœur :
— Je me souviens — voilà un mot que Gabriel adorait prononcer, car il sonnait pour lui comme une victoire personnelle — quand j’étais tout bébé, tu me racontais des histoires de terreur pour me donner des cauchemars avant de me coucher.
— Vois-moi comme une figure maternelle méchamment bienveillante, gloussa Petunia. De toute façon, tu n’as jamais eu peur, se désola-t-elle. Les récits qui auraient donné des cauchemars au plus féroce de nos vampires te faisaient rire aux larmes.
Elle soupira :
— Que de bons moments nous avons vécus. Par Belzebuth, pourquoi a-t-il fallu que tu grandisses aussi vite ?
Ne sachant que répondre, Gabriel changea de sujet :
— Qui était cette personne, celle qui est décédée ? J’aimerais beaucoup lui parler.
Curieusement embarrassée, Petunia s’exprima de façon sibylline :
— C'était quelqu'un de bien qui a touché la vie des gens d’ici, de bien des façons.
— Tiens, toi aussi tu dis ça… s’étonna Gabriel. Ça me donne encore plus envie de la connaitre.
Toujours étrangement gênée, Petunia se raccrocha comme elle put à un autre sujet pour continuer la conversation.
— On ne dérange pas un mort fraîchement parti. C’est comme interrompre quelqu’un au moment où il s’endort, sauf que le réveil pourrait être éternel.
— Je le sais bien. Mais je t’avoue une étrange curiosité à son égard.
— Enfin, Gabe, ce n’est pas ton premier décès… Je t’ai pourtant appris la dynamique du passage de la vie à la mort, non ?
— Oui, je me souviens des règles anciennes… mais ce décès m’interpelle.
— S’il pouvait te parler, il te dirait de te mêler de tes affaires. Mais bon, tu n’en feras qu’à ta tête de toute façon, coupa Petunia avec une pointe de taquinerie : jusqu’à ce que tu la perdes.
N’obtenant pas de réponse d’un Gabriel aux lèvres pincées, Petunia, d'un ton doux, ajouta :
— Tu gardes ton esprit curieux. Finalement, le petit garçon que tu étais est resté le même.
Gabriel, mutin, rétorqua :
— C'est ce qui fait de moi qui je suis. Il s’assit sur la mousse. Et quelle ode nouvelle me conteras-tu, depuis mon ultime passage céans ?
Petunia, enjouée, reprit avec entrain :
— Conteras ? Céans ? Comme c’est délicieusement archaïque… Et c’est soi-disant moi qui compte les siècles… Oh, mon petit monstre, que d’histoires je pourrais te conter... mais certaines choses doivent rester secrètes, même entre amis. Du moins pour un temps.
Ils poursuivirent leur conversation à bâtons rompus, Gabriel discutant en souriant à l’air où il pensait que se tenait Petunia, mélangeant les réminiscences de son adolescence aux piques bon enfant qu’elle adorait lui envoyer. Petunia eut le tact de ne pas insister sur les absences dans les souvenirs de Gabriel. À quoi bon ? Sa mémoire était un champ de bataille où les souvenirs allaient et venaient à leur guise, à cause de ce qu’elle lui avait fait et ce qu’il s’était fait lui-même.
La nuit tomba. Gabriel se prépara à rejoindre la veillée funèbre au pub. Petunia le suivait des yeux en songeant : mon pauvre petit. Tu vas repartir vers elle. Comme toujours. Alors qu'il se dirigeait vers la sortie, il fit un signe de la main à deux silhouettes élancées qui voletaient à proximité. Leurs yeux luisaient d'un éclat écarlate et leurs crocs auraient pu être inquiétants. Un sourire complice éclaira le visage de Gabriel, et les assoiffés le lui rendirent, bien évidemment. Gabriel ne courait aucun danger. Personne ici n’allait croquer un vieil ami ou un voisin. Ce serait une faute d’un tel mauvais goût et, dans ce cimetière, les Enfants de la Nuit savaient se tenir…
***
— Bouh!!
On vous l'avait bien dit : à Castle Hill, les morts aiment faire la fête. L'un d'eux en particulier, jacasse à qui veut — en fait peut — l’entendre.

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