PAINT IT, BLACK The Rolling Stones, 1966

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Après avoir quitté le cimetière, Gabriel se dirigea tranquillement vers le pub du village, le Voyageur. Une courte promenade à travers le village et les bruissements de la campagne le mena rapidement à destination. La porte s'ouvrit avec un grincement, révélant la joyeuse cacophonie typique d'un bistrot anglais.

L'intérieur était chaleureux. L’odeur du tabac blond flottait. Gabriel se sentit presque agressé par le brouhaha en complet décalage avec le calme du village et de sa campagne. La musique des Rolling Stones et d'autres icônes de l'époque couvrait les échanges. Les femmes en robes à pois et les hommes en costumes des années soixante sirotaient des bières, tout en refaisant le monde.

Il fit de son mieux pour se fondre dans la foule animée, s'imprégnant de l'essence des années soixante, mais il demeurait à l’écart. Les Small Faces hurlaient leur refrain.

Tous ces gens qui crient… Je préfère être dans mon cimetière et… et quoi, au juste? Pour la première fois de ma… de mon existence… j’ai cette envie de connaître quelqu’un de simplement humain.

Gabriel s’adossa au comptoir. Il lui fallut un long moment pour attirer l’attention du barman. Finalement, une pinte de bière tiède apparut devant lui. Il ne la paya pas ; le barman avait déjà oublié avoir servi ce client.

Gabriel s’intéressa aux bavardages alentour, se contentant d’écouter, tout en savourant l'atmosphère — vivante. Quelle différence avec le calme habituel des morts. Un groupe de clients se massait autour d'une table en bois, et les discussions allaient bon train.

Un homme aux cheveux longs, vêtu d'une veste en cuir noir et de bottes, prit une gorgée de sa bière et lança avec assurance.

— Sa vision du monde, ses poèmes, tout cela était si inspirant.

La femme assise à côté de lui, portant une minijupe à motifs psychédéliques, renchérit.

— Oui, un individu hors du commun qui montrait que nous pouvions repousser toutes les limites, et embrasser la pleine liberté du cœur et du corps.

Un autre client, visiblement ému et passablement aviné, ajouta :

— Ce qui est poignant, c'est que son décès nous rassemble aujourd’hui. Il y a des écrivains, des musiciens, des activistes, des artistes… Tout le monde se retrouve dans ses idées.

Les discussions se poursuivirent. L'ambiance de cette époque d'effervescence culturelle et de changements sociaux l’enivrait plus que la bière. Trop de vie fait souvent cet effet quand on est un peu mort.

Il raffermit sa volonté, arrimant son esprit au présent. Ici et maintenant, se répéta-t-il : un mantra qui ne signifiait rien pour personne d’autre que lui. Les couleurs de la pièce devinrent plus vives, les sons plus nets. J’y suis, je suis ici et maintenant.

Il se tourna vers un homme à la barbe bien fournie, assis sur un tabouret près de lui.

— Pardon, s’excusa Gabriel. Je viens d’entendre votre conversation. De qui parliez-vous ?

L'homme se retourna, surpris, moins par la question que par l’impression que Gabriel venait d’apparaître à ses côtés comme par magie. Il lui expliqua :

— On parle de l’esprit même de l’époque, mon vieux. La dame qui éclusait plus que nous et n’était jamais ronde !

Gabriel n’en sut pas plus, le barbu retournant goulûment à sa bière. S’il voulait en apprendre davantage, il devrait continuer à écouter les propos des autres clients.

La soirée avançait, et Gabriel se contenta de rester un observateur silencieux des discussions animées au pub. Les autres ne prenaient conscience de son existence que pour un instant lorsqu'il s'adressait à eux. Et encore, juste pour un moment.

Au fil des heures, il devint clair que la défunte était une femme au caractère résolument moderne pour les années soixante. Cette Penelope MacAllister avait marqué l'esprit de bien des clients du pub. Tout le monde semblait la connaître.

Tout le monde, sauf Gabriel. Pourtant, à la simple évocation de ce nom, une résonance étrange se réveillait en lui, comme quelque chose qui refusait de se laisser oublier.

Les conversations continuaient à se déverser. Un homme d'âge mûr, portant une cravate, se mit à raconter :

— Penelope incarnait la liberté. Elle défiait toutes les conventions.

— Exactement ! cria une femme à l’autre bout du pub. Elle portait les tenues les plus audacieuses, tout comme moi, se hâta-t-elle d’ajouter, visiblement heureuse de sa toilette.

— Et elle chantait des chansons engagées, conclut l’homme, pas si féministe quoiqu’il en dît et furieux d’avoir été interrompu.

Une femme d'un certain âge, aux cheveux grisonnants, acquiesça :

— Elle a été une source d'inspiration pour nous, les femmes. Avec ses meilleurs poèmes, ceux qu’elle récitait en public en 1947 et d’autres qu’elle chantait en 1953, elle nous a montré que le monde pouvait aussi être à nous.

Étrangement, plusieurs hommes gloussèrent d’un air entendu à la mention des poèmes de Penelope.

Tiens, voilà une personne qui me dit quelque chose, pensa Gabriel. Cette femme mince aux cheveux grisonnants… il la connaissait. Ses iris orange… Plus besoin de chercher : la voilà déjà qui se transformait sans bruit, imperceptible aux yeux de tous sauf à ceux de Gabriel.

À la manière d'un bourgeon en pleine floraison, la femme d'âge moyen devenait une jeune fille. L’instant d’après, une femme mûre se tenait là où la fleur naissante avait pris forme, pleinement adulte et au summum de sa beauté. Puis, cette fleur se transformait en une vieille dame osseuse. Mais de cette vieillesse, une nouvelle jeunesse émergeait, comme un bourgeon renaissant après l'hiver. Ainsi, la femme oscillait constamment entre la toute jeune fille, l’adulte dans sa pleine splendeur, et la vénérable toute ridée.

Pas de doute, c'est l'une des Trois, pensa-t-il.

Des trois quoi ? Qui s’en soucie ? Aucun être né dans ce monde ne pouvait saisir leur véritable nature, et on se contentait de les désigner collectivement sous le patronyme du Destin.

Atropos ? songea Gabriel, déterminé à la nommer. Non, Atropos se souciait assez peu des fins de vie et des fils qu’elle coupait. Clotho. C’était Clotho. À moins qu’elle utilise, dans ces années soixante, un autre patronyme. Elle en avait eu beaucoup. Que faisait l'une des trois Parques dans un pub ? À force de tisser des fils, elle finissait peut-être par s’attacher à certains d’entre eux ?

Il se risqua à lui adresser un sourire. Elle le toisa un moment avant d’incliner du chef. Une voix dure et grave, résonna dans la tête de Gabriel, sans qu’elle ouvrît la bouche.

Salutations, Gabriel Ghostson.

Sa voix contrastait nettement avec celle qu’elle avait empruntée quelques minutes plus tôt, alors qu’elle se mêlait à la conversation du pub.

Sans ouvrir les lèvres, il lui répondit :

Salutations, Ma Dame. Quelle joie de vous revoir. Pardonnez ma curiosité, mais que fait le Destin ici, à cette cérémonie de fin de vie ?

Le destin va là où il veut Gabriel Ghostson. Bien fou qui tente de s’y opposer, lâcha-t-elle presque méchamment. La femme changea de visage, prenant un aspect bien plus menaçant. Devant ses yeux, l'entité qu’il appelait Clotho devenait l’une des trois Furies, une autre face du destin.

Loin de moi cette idée, Ma Dame, lui assura Gabriel.

Elle se radoucit, redevenant la Clotho qu’il avait reconnue.

Toujours à la recherche d’ennuis je vois. Quel garnement…

Que voilà un mot étrange dans la bouche d’une Dame du Destin, songea Gabriel en veillant à ne pas penser trop fort.

Je cherche juste des réponses, Ma Dame. Je ne suis pas sûr de savoir ce que je fais ici et maintenant.

Pourquoi t’en soucier ? Des réponses tu pourrais en recevoir mais tu les oublieras de toute façon… C’est ton lot, Gabriel Ghostson. Tu incarnes l’oubli.

Cette mort me touche, ma Dame, insista-t-il.

Pourquoi ? Il n’aurait su le dire. Il espéra qu’elle ne lirait pas cette pensée.

Une mort, dix ou mille, quelle importance cela a-t-il pour nous ?

Pour nous, Ma Dame ?

Nous ne sommes pas mortels.

Gabriel hésita. Ne l’était-il pas ? Il ne l’avait jamais su avec certitude.

Et pourtant Ma Dame, vous honorez de votre gracieuse présence ce modeste établissement, si simplement humain.

Si ça peut te satisfaire, disons que je suis peut-être "ici et maintenant" pour la défunte. On peut, vois-tu, être immortelle et avoir des amis mortels à qui dire au revoir. Ou peut-être suis-je là pour toi, pour influencer le cours de ton destin. Peut-être as-tu un rôle à jouer et ces funérailles ne sont qu’une porte vers une nouvelle aventure.

Gabriel ne savait pas si le Destin se moquait de lui ou lui laissait des indices cachés sur son avenir. Prudent, il chassa les pensées que la Dame aurait pu trouver offensantes et opta pour la conduite la plus sage lorsqu'on fait face à une entité des centaines de fois plus puissante que soi : il la remercia.

Alors, Ma Dame, je loue le Destin, car même sans réponses claires, j’ai eu du moins le plaisir de vous rencontrer une fois de plus.

Elle changea de nouveau, adoptant son aspect plus doux, plus charmeur. Ce fut sous l’aspect d’une des trois Grâces, qu’elle le dévisagea.

Je vois que tu progresses, mon enfant. Je te félicite.

Je sais que je n’ai rien à exiger de vous, Ma Dame, ce serait vain et ne ferait que m’attirer votre courroux.

Chose assez rare pour être remarquée, elle lui sourit :

Notre rencontre n’aura été que brève. Le destin ne s’attarde jamais, Gabriel Ghostson. Il suit toujours sa route.

L’instant d’après elle n’était plus là, oubliée de tous et laissant un Gabriel perplexe. Pourquoi le destin se manifestait-il dans ce pub pour une poétesse décédée ?

Un groupe de jeunes gens se mêla à la conversation du bar, manifestant leur admiration pour l’icône défunte.

— Penelope était géniale ! Elle avait du cran et ne se souciait pas de ce que les autres pouvaient penser d’elle.

Gabriel était captivé par les anecdotes et les souvenirs partagés au sujet de la sulfureuse Penelope MacAllister. La soirée avançait, et il s’était résolu à en savoir plus sur cette inconnue si fascinante.

***

— Bouh?

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