A WHITER SHADE OF PALE Procol Harum, 1967

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Gabriel quitta le pub très tard. Penelope n’arrêtait pas de le hanter.[1] L’aube n’était pas encore levée quand il atteignit la grille du cimetière. Elle était verrouillée. Le sacristain avait fini sa ronde depuis belle lurette. Mais quand on est à la fois là… et pas vraiment, une grille close équivaut à une porte grande ouverte. Il la franchit sans difficulté, traversant les barreaux comme s’ils n’existaient pas.

Il faisait encore nuit noire. De toute façon, Petunia ne dormait jamais. Il se dirigea vers le coin reculé où reposaient les morts oubliés, ceux dont personne ne connaissait plus les noms.

Aussi loin qu’il s’en souvenait, Gabriel avait toujours vécu parmi les tombes de Castle Hill. Sa mémoire lui jouait des tours constants, mais il était sûr que toutes ses connaissances étaient enterrées ici.

Avait-il des rêves ? Des désirs ? Il ne savait pas trop. Pendant des années, il avait cherché à comprendre qui il était. Il se savait différent des autres habitants du cimetière, car lui, il vivait encore, même si manger ou respirer n’étaient pour lui que des habitudes.

Il avait forcément eu des parents. Pourquoi l’avaient-ils abandonné ici, dans ce cimetière-là, et pas ailleurs ?

Dans ces moments de trouble, il se tournait toujours vers Petunia. C’était elle qui l’avait élevé. Invisible, elle lui tenait lieu de mère, même si jamais elle n’aurait admis un tel titre.

— Petunia ? Petunia, j’ai besoin de ton aide, demanda-t-il humblement.

Une senteur de pluie et de chèvrefeuille sauvage se glissa dans l'air froid. Puis, tout contre son oreille, un souffle à la fois irrité et tendre, comme celui d'une mère que l'on tire du sommeil pour la centième fois.

— Bonne nuit Gabe, ronchonna Petunia : Tu ne dors donc jamais ?

— Tu sais bien que si, contredit Gabriel en riant.

— Tu es allé à la veillée funèbre ?

— Je ne sais pas si on peut appeler ça comme ça. Il y avait beaucoup de monde qui se remémorait en buvant la vie de Penelope MacAllister.

— Pour les Britanniques, laissa tomber la très Irlandaise Petunia, boire à en tomber par terre en se remémorant le passé, c’est une veillée funèbre. Je remarque que tu appelles déjà la défunte par son prénom. Hmm, détecterais-je une pointe de romance ? Mon petit monstre devient un grand garçon ? gourmanda Petunia, toujours prompte à taquiner Gabriel.

— Allons, Petunia, je n’ai d’yeux que pour toi, plaisanta-t-il.

— Tu n’as d’yeux que pour une femme fantôme perpétuellement invisible ? Par l’enfer, ta vie doit être bien morne…

— Allons, Petunia, répéta-t-il.

— Comme je voudrais qu’Anabelle soit là maintenant, gloussa Petunia. Je donnerais tout pour voir sa tête.

— Ce n’est pas drôle, se plaignit Gabriel.

Anabelle était une affamée charmante, grande amie de Gabriel. Les mauvaises langues se délectaient à répéter qu’elle était folle de lui, mais ce grand benêt n’y prêtait aucune attention et restait aveugle aux nombreux signaux qu’elle lui envoyait.

— Oh, tu sais que je te taquine. Je ne peux pas résister. Ce n’est pas si souvent que le stoïque Gabriel Ghostson, celui qui paraît encore plus glacial que ses amis réellement morts, se réchauffe un tant soit peu…

— Je t’assure que ça n’a rien à voir avec un quelconque intérêt romantique, marmonna Gabriel.

— C’est ce que tu veux te faire croire. Nous les morts, contrairement aux vivants, n’avons plus de telles hypocrisies intérieures.

— D’abord je ne suis pas complètement vivant, fit remarquer Gabriel…

— Tu es bien loin d’être mort, rétorqua Petunia. Bref… Je t’aiderai si je le peux. Dis-moi comment.

— Je voudrais faire la connaissance de Penelope MacAllister.

À peine Gabriel eut-il prononcé ces paroles qu’il sentit un frisson traverser Petunia. De la peur ? Petunia n’était pas connue pour ce genre de réaction.

— Franchement Gabe, je vais encore te faire la même réponse. Elle vient de mourir. Ça ne sera pas possible avant quelque temps.

Sa voix devint plus aiguë, ce qui pouvait s’avérer dangereux, même pour les mortels au-dessus de la moyenne habituelle.

— C’est quoi quelque temps ?

— Encore ce besoin humain, mortellement ennuyeux, de compter le temps. Comment veux-tu que je le sache, je suis éternelle !

Les mots étaient plus incisifs qu’elle l’aurait voulu. L’émotion montait dans le cœur de Petunia. Le moment que Tobias et elle redoutaient était finalement revenu… une fois de plus. Gabriel allait de nouveau repartir dans le temps. Sous le coup de l’émotion, sa voix s’éleva encore un peu plus dans les aigus. Si elle ne faisait pas attention, sa voix pouvait glisser d’un murmure à un rugissement. Un cri trop aigu fissurait la pierre ; il pouvait même tuer.

— Ça ne m’aide pas beaucoup, murmura Gabriel en grinçant des dents, visiblement incommodé par la voix de son amie.

Pas tout à fait vivant, certes, il l’était néanmoins assez pour sentir les effets de la mélopée funèbre d’une banshee. Petunia se reprit. Si elle élevait trop la voix, cela ne serait pas sans danger pour son petit monstre.

— Je m’en rends bien compte, répondit-elle d’une voix adoucie. Il fait encore nuit, Tobias est sûrement levé. Demande-lui de t’aider, il est de bon conseil.

— D’accord, Petunia. Merci.

— Si seulement Anabelle était là, ricana-t-elle…

Gabriel partit sur la droite. Au bout de l’allée, près d’un tas de fleurs desséchées, il y avait un mausolée dédié à un noble trépassé il y avait cinq cents ans et des poussières. À l’entrée se tenait Tobias.

Son apparence rappelait les héros sombres sortis tout droit d'un roman gothique. Il avait la prestance d'un aristocrate, avec des traits taillés dans le marbre, une mâchoire carrée et des yeux d'un bleu profond. Ses cheveux étaient d'un noir de jais.

Sous cette apparence raffinée se cachait une férocité à fleur de peau. Ses crocs étaient à peine visibles lorsqu'il souriait, pourtant on pouvait sentir la menace. C’était un assoiffé de haut rang, ce que le commun des mortels appelait un vampire.

Gabriel s'approcha du mausolée. L’assoiffé hocha la tête à son approche. Pour quiconque connaissait Tobias, c’était un signe d’amitié aussi chaleureux que rare, l’équivalent d’une danse de la joie.

— Bonsoir, Tobias, dit Gabriel. J'espère ne pas te déranger.

— Ah, Gabe. Du tout. C’est toujours un plaisir de te revoir. Que puis-je faire pour toi ? La nuit devient courte.

— J'ai besoin d'aide, Tobias. Tu as entendu parler de Penelope MacAllister ?

Nous y voilà, une fois de plus, songea Tobias en se raidissant. La poétesse rebelle. Oui, bien sûr, j’ai entendu parler d’elle. Qu'est-ce qui te tracasse?

— J'ai assisté à ses funérailles.

— Ah, elle est morte ?

Ça pouvait paraître froid, mais après des siècles à voir des êtres chers mourir de vieillesse et d’autres servir de nourriture, le concept de mort ne touchait que rarement le cœur de glace de Tobias. Il ne l’aurait pas admis sous la torture mais le décès de Penelope MacAllister l’avait pourtant ému.

— Oui, et quelque chose me tracasse. Je ne sais pas pourquoi mais je voudrais la connaître. En fait, il faut que je fasse sa connaissance.

Depuis les funérailles, c’était comme si une corde invisible vibrait entre la défunte et lui, sans qu’il sache d’où venait cette résonance.

— Je donnerais cher pour voir la tête d’Anabelle si on lui répétait ça.

Gabriel protesta.

— Toi aussi ! Anabelle est seulement une amie.

— S’il te plait, ajouta malicieusement Tobias, fais en sorte que je sois là lorsque tu le lui diras. On manque cruellement de distractions ici et une affamée en pleine crise de jalousie, c’est un spectacle que je ne voudrais manquer pour rien au monde…

Gabriel attendit patiemment que son ami finisse sa diatribe. Tobias cessa ses taquineries.

— Excuse-moi, il y a peu de choses auxquelles un assoiffé résiste en dehors du sang. La cocasserie en fait partie.

— Ravi de te faire rire…

— Ne te fâche pas. Donc Penelope MacAllister vient de mourir. Et ça t’intrigue sans que tu comprennes pourquoi ?

— Peut-être est-ce de la simple curiosité ou peut-être parce qu'elle est liée à quelque chose que je ne perçois qu’en partie, quelque chose de plus grand. Je ne comprends pas cette espèce de fascination. Après tout je ne la connaissais même pas.

Tobias soupira. Comme il aurait aimé dire : bien sûr que si, mais cela n’aurait pas aidé Gabriel à accomplir ce qui devait l’être.

— Les raisons pour lesquelles les vivants font ce qu'ils font sont souvent complexes. Mais toi, cher Gabe, tu es entre la vie et la mort. Sans moquerie cette fois, peut-être que ton destin est entrelacé au sien? Regarde-nous. La mort, après tout, n’est pas la fin.

— C'est possible, acquiesça Gabriel, songeant en son for intérieur à la visite inopinée de l’une des trois Dames au pub. Comment pourrais-je la connaître?

— Gabe, il y a des choses auxquelles même les morts-vivants n'ont pas toujours accès. Laisse-moi réfléchir[2]. Il y a des chemins que tu pourrais emprunter. Les souvenirs que les vivants gardent de leurs morts sont parfois plus puissants dans leur royaume que dans le nôtre. Trouve quelqu'un qui l'a vraiment connue, qui a partagé des moments significatifs avec elle. Les émotions, les souvenirs de cette personne seront comme des phares dans l'obscurité. Ils te guideront vers elle.

— Je ne suis pas télépathe, Tobias.

— Ah, pardon, je te connais depuis si longtemps que je te vois comme un presque assoiffé. J’en oublie parfois que ton cœur s’entête à battre. C’est un bruit tellement… distrayant, dit goulûment le vampire. Bien évidemment qu’un humain est rarement télépathe… En revanche, si tu ne peux plus la rencontrer maintenant, tu pourrais envisager de la rencontrer avant ?

— Je ne te suis pas, Tobias.

— Hors du cimetière, tu n’es jamais vraiment ici, poursuivit Tobias. Tu dois toujours te concentrer pour être avec eux ici et maintenant, sinon ils ne te voient pas et t’effacent aussitôt de leur mémoire, comme si tu n’existais pas. Et ce de plus en plus facilement, se garda-t-il d’ajouter.

— Eux, les autres êtres humains ?

— Je pense que tu commences à me suivre.

— Donc, au lieu de me concentrer sur ici et maintenant…

— … tu pourrais te concentrer sur ici… et il y a dix ans en arrière.

— Ça alors ! s’exclama Gabriel. Je ne savais pas que je pouvais faire ça.

Gabriel dévisagea son ami, perplexe :

— Comment se fait-il que je ne sache pas que je peux faire ça, alors que toi tu le sais ?

Tobias songea à combien son ami demeurait tragiquement ignorant de sa vraie nature. Il aurait voulu lui dire : Tu ne le peux pas vraiment. C’est une des trois Parques qui t’autorise à voyager à travers le temps. Contre ton gré ou avec sa bénédiction, tu vas le faire de multiples fois pour retrouver Penelope. Tu ne le sais pas encore… Mais il ne put s’y résoudre. Il y avait trop de choses en jeu. Il décida de proférer un pieux mensonge.

— C’est là le problème d’être à la fois mort et vivant, Gabe. Ta mémoire va et vient. Je sais que tu peux voyager dans le temps parce que tu m’en as parlé autrefois.

Ça se tenait. Gabriel, à son grand désespoir, voyait sa mémoire fluctuer constamment. Il avait appris à vivre sans se perdre dans des questions auxquelles il ne pouvait pas répondre avec certitude.

— Merci, Tobias. Je vais suivre ton conseil.

Ah, Gabriel, songea Tobias. Une fois encore, tu t’apprêtes à traverser le temps, comme Dame Destin l’avait prophétisé, il y a tant d’années, lorsqu’elle nous confia le nourrisson que tu étais alors. Qui sait ? Peut-être cette fois parviendras-tu enfin à accomplir ce pourquoi tu es venu à nous ?

— Fais attention, Gabe. N’essaie pas de rencontrer ton moi du passé: ça ne pourrait que mal finir. Et conserve en mémoire que les secrets du passé sont souvent des portes délicates à ouvrir. Parfois, tu ne trouveras pas ce que tu cherches, mais ce dont tu as besoin. C’est peut-être pour cela que Dame Destin est venue partager une pinte avec toi.

— Faut pas te gêner Tobias ! Un peu d’intimité, s’il te plait ? s'exclama Gabriel, réalisant que Tobias venait de lire en lui.

— Pardon, je ne voulais pas fouiller dans ta tête sans ta permission. À ma décharge, ce n’est pas tous les jours que le destin frappe à la porte d’un quasi-mortel. Et puis tu penses beaucoup trop fort, ajouta-t-il pour se dédouaner avec la plus parfaite mauvaise foi.

Gabriel remercia Tobias une fois de plus et s'éloigna du mausolée, déterminé à poursuivre sa quête de compréhension face à cette fascination inexplicable qu'il éprouvait pour Penelope MacAllister.

Va, Gabe. Penelope t’attend en 1953, pensa Tobias en regardant son ami s’éloigner.

***

— J’ai gueulé Bouh ! Z’ êtes sourd ou quoi ?

— Écoutez-moi bien : quand un fantôme rapplique, c’est pas pour danser la farandole, c’est qu’y en a un qui va passer à la caisse… et bientôt !


***

[1] Comme c’était drôle quand on y pense pour quelqu’un dont les meilleurs amis étaient plus morts que vivants.

[2] Ce qui pour un vampire est diablement difficile, demandez à n’importe quel miroir.

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