The sound of silence Simon and Garfunkel, 1964
Gabriel regagna ses humbles pénates, une modeste demeure de gardien de cimetière laissée à l’abandon. Les murs en pierre grise étaient couverts de mousse. De petites fissures parcouraient la façade, témoignant du temps qui s'était écoulé depuis sa dernière rénovation. Le toit de chaume avait perdu de sa couleur d'origine et montrait des signes d'usure : la lumière du jour filtrait à l'intérieur par endroits, tout comme la pluie, et parfois même de petits rongeurs qui affectionnaient les cimetières, y passaient la tête.
Mais il ne faut pas juger un livre à sa couverture : à l’intérieur, c’était une autre histoire. Il n’y avait pas de hall d’entrée. Le visiteur pénétrait directement dans un salon à l’atmosphère désuète.
Un petit foyer, crépitant, réchauffait la pièce où trônaient des meubles en bois massif, patinés par les années. Tout était vieux : du tapis persan aux bibliothèques en chêne, chargées de vieux livres couverts de poussière, en passant par deux fauteuils Chesterfield.
Il habitait là depuis toujours, du moins le croyait-il. Il se regarda dans le miroir. Il était de ces hommes qu'on remarque sans vraiment le voir. Grand, son visage fin, ses cheveux sombres tombant légèrement sur le front, il avait le regard mélancolique et ailleurs. Tout suggérait l'étrangeté tranquille de celui qui n'est pas tout à fait là, comme un mort tout étonné d'être encore ici-bas.
On va bien voir si l’idée de Tobias en vaut la peine, se dit Gabriel, se remémorant la curieuse conversation qu’il venait d’avoir avec l’assoiffé. Il n’avait pas la moindre idée de la façon dont on se rendait dans le passé. Aucun des habitants surnaturels du cimetière ne lui avait jamais évoqué ce genre de voyage. Tobias lui en avait pourtant parlé comme une chose presque ordinaire. Gabriel doutait que ça soit si simple.
Tobias avait toujours fait partie de la vie de Gabriel. Il avait été une sorte de professeur distant mais bienveillant. Avec les années, ce rôle s’était en partie effacé. Il n’empêche que Gabriel continuait à suivre presque aveuglément les conseils que Tobias lui prodiguait de temps à autre.
Il plaça la bouilloire sur le feu de son foyer, attendit patiemment, puis fit infuser un thé noir. Le breuvage était aussi fort que l’était son désir de connaître Penelope. Il posa sa tasse dans l’évier puis adopta la posture du lotus sur le tapis élimé.
« Ici et maintenant » se métamorphosa en « ici et il y a dix ans ».
Ici et il y a dix ans.
Assis sur le sol, les yeux fermés, Gabriel ressentit d’abord quelque chose de difficilement définissable remuer dans l’air. Il ne pouvait pas le voir mais sa tache de naissance en forme de croissant de lune se mit à luire. Les saisons semblaient s’écouler avec une vélocité insoupçonnée, comme si le temps se rembobinait. Il ouvrit un œil. Par la fenêtre, le cimetière apparaissait figé dans l’éternité. Un moment… où était passé le second fauteuil ?
Ici et il y a dix ans.
Le curieux défilement des saisons persistait. Un nouveau coup d’œil à l’horizon lui confirma que Castle Hill et ses collines restaient d’un vert luxuriant, et ses moutons broutaient indifférents aux caprices du temps. Pourtant, une fine couche de neige, inattendue, recouvrait le sol, surprenante en ce mois de novembre, jusqu’alors l’un des plus doux et ensoleillés de la décennie.
Un bruit étouffé, un léger tremblement sous ses pieds, suivi d’une sensation vertigineuse. Il eut l’impression d’atterrir brutalement dans son propre corps.
C’est tout ?
Gabriel resta un moment immobile, à se demander quand il était. Une excitation qui ne lui était pas coutumière le rendait presque euphorique. Est-ce que cela avait marché ? Avait-il vraiment traversé le cours du temps à l'envers ? Quelque chose en lui pourtant semblait reconnaître ce vertige — comme si ce n'était pas tout à fait la première fois. Il fallait qu'il vérifie.
Il fallait qu’il sache s’il était dans le passé.
Se levant sans tarder, il enfila son manteau. Il avait appris à la veillée funèbre que Penelope n’avait pas passé toute sa vie dans ce petit village perdu au cœur de la campagne anglaise.
Il partait pour Londres.
Castle Hill était le même : seule la saison avait changé. Quelle surprise : le préposé était le vieux Michael, décédé depuis plus de huit ans. Le vieil homme le vit, puis l’oublia aussitôt.
Gabriel était d’un naturel stoïque mais il ne peut réprimer un frisson. Il avait peine à le croire mais il avait bel et bien remonté le temps !
Il décida de se passer de l’achat d’un billet. Comme il n’était perçu par le commun des mortels que lorsqu’il le voulait, il ne risquait pas de récolter une amende.
Gabriel ne travaillait qu’épisodiquement au cimetière, il avait peu de besoins mais aussi peu d’argent. Ses amis fantômes, qui n’allaient tout de même pas laisser se perdre sous terre tous les bijoux dont les vivants ornaient les morts en guise d’adieux, les récupéraient. Ils avaient toujours eu un faible pour ce qui scintille. Tobias, au bout d’un certain temps, revendait discrètement le tout et offrait le pécule accumulé à Gabriel.
Le train, poussé par une locomotive à vapeur, entra en gare. Il était presque vide ; Gabriel n’eut que l’embarras du choix pour se trouver un siège. Le wagon était éclairé par des ampoules électriques suspendues au plafond. À part ce léger souci qu’il associait à une sensation d’ivresse lorsqu’il se trouvait entouré trop longtemps de vivants, le voyage jusqu’à Charing Cross se passa sans encombre.
Une annonce, criée par un contrôleur fatigué qui passait et repassait inlassablement, l’informa bientôt de son arrivée imminente à Londres. En entrant en gare, il avait fini par dégriser et s’habituer à être de ce côté de la barrière : plus vivant que mort.
Gabriel n’était pas venu à Londres depuis un moment, aussi appréciait-il ce voyage dans la capitale… et dans le passé. Puis, d’un seul coup, l’enthousiasme commença à lui faire faux bond. Londres est immense. Dans une ville aussi gigantesque, comment vais-je m’y prendre pour trouver une femme que je n’ai jamais vue ?
Il venait de réaliser qu’il ne savait même pas à quoi Penelope ressemblait. La volonté de Gabriel se ratatina devant l’impossibilité de la tâche qu’il s’était imposée, sans même savoir pourquoi. Quelle idée j’ai eue de partir ainsi sans préparation dans le temps ! Ça ne me ressemble pas du tout, cette impulsivité.
Un nom en gros titre sur la manchette d’un journal, abandonné sur un banc de la gare, attira son regard : MacAllister. Il lut que le Colony Room Club, situé au 41 Dean Street, lieu de rencontre alors prisé par les intellectuels, écrivains, artistes et philosophes de l'époque, avait le privilège de recevoir ce soir-là la poétesse, Penelope MacAllister, célèbre pour ses poèmes à clef aux accents sulfureux. La date sur le journal le surprit. Il était en 1953. Il avait voyagé plus en arrière que prévu.
Gabriel leva la tête vers le ciel, cherchant vainement à savoir si Clotho ou l’une de ses sœurs l’observait. Non, il n’était pas un imbécile, loin de là. Il venait de comprendre qu’un des fils du Destin s’était enroulé autour de son cou et le poussait vers Penelope. Les Parques elles-mêmes semblaient vouloir coûte que coûte que leurs routes se croisent. Il avait presque une demi-journée devant lui. Pourquoi se prendre la tête puisque maintenant il savait où aller ?
Il se délecta de ces quelques heures passées à se perdre dans le Londres des années cinquante. Il ne s’aperçut pas qu’il était suivi, depuis les toits, par une paire d’yeux pas très amicaux. Bien qu’hostile, la présence sut rester discrète.
***
— Avant, un fantôme ça foutait les jetons. Maintenant, que dalle.
— Tant pis pour vous, j’vous aurai prévenus : la Camarde, elle rôde. Et quand elle rôde, elle frappe.

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