Le Chronométricien

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Six heures pile, heure de bord. Horace ouvrit les yeux.

Chaque matin était pour lui identique depuis que le Prométhée s'était jeté dans le vide. Six heures du matin exactement. Pas une seconde de plus ou de moins. Trois secondes avant que son réveil lumineux ne se déclenche pour effectuer sa montée graduelle. L'alarme de sécurité n'avait pas sonné depuis la fin de son adolescence, mais il continuait de la programmer, chaque soir, par principe.

La cabine était plongée dans une aube artificielle, sans lune ni étoiles. Un phénomène céleste préfabriqué que seul rompait le clignotement vert d'un voyant de veille. Horace inspira lentement. L'air était neutre, recyclé, filtré un nombre incalculable de fois. Ni la terre, ni la pluie. Le néant n’avait aucune odeur. C'était logique, propre, immuable.

Il attendit encore un moment avant de se lever.

Sur sa table de chevet, posée sur un petit socle en bois de noyer, se trouvait sa montre à gousset. Il avait emporté peu de choses personnelles, et cette montre avait été la première qu'il avait glissée dans son sac. Elle avait appartenu à son grand-père, puis à son père. Deux hommes que le temps avait rattrapés, comme tout le reste. La montre, elle, continuait de battre, alors qu'eux s'étaient tus.

Il la prit avec deux doigts, comme on saisit un oisillon, la fit glisser dans le creux de sa paume, sentit le poids familier du boîtier d'argent, et tourna le remontoir.

Cric. Cric. Cric.

L'accroche était à peine palpable contre son pouce. C'était une résistance infime, presque secrète, mais elle chassait instantanément le vide de la cabine. Le geste enclenchait mécaniquement des dizaines d’engrenages microscopiques parfaitement huilés, lui offrant la seule promesse dont il avait besoin pour affronter la journée : celle d'une cause entraînant une conséquence sans la moindre marge d'erreur.

Cric. Cric. Cric.

La machine d’abord, l’homme ensuite. Dès que la trotteuse s'anima, Horace posa un pied par terre.

Dans le silence de sa cabine, tandis qu'il enfilait son uniforme, ses pensées glissèrent vers le but de leur voyage. À bord, quelques mois s'étaient écoulés. Sur Terre, quelques années s'étaient envolées. Les visages familiers qu’ils avaient quittés portaient de nouvelles rides, les jeunes enfants s'étaient mués en adolescents, tandis qu’eux flottaient dans une bulle arrachée au rythme du reste de l’humanité.

Cette situation aurait dû le troubler, mais elle l’apaisait au contraire. Le temps pouvait s'étirer, se contracter, se distordre, il n’en restait pas moins gouverné par des équations exactes et prévisibles. Ce n'était pas un désordre. C'était simplement une règle de plus dans la longue liste de celles qui tenaient le monde debout.

Il posa enfin un pied par terre.

Dans la coursive, en chemin vers le Sanctuaire, il passa devant l'un des grands hublots de visualisation. Dehors, si ce mot avait encore un sens, l'univers n'était plus qu'une aberration chromatique : un tunnel de rayonnements bleutés à l'avant, de rougeoiements spectraux à l'arrière. À quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la vitesse de la lumière, le vide n'avait plus d'heure, plus de saisons, plus de crépuscule. Le Prométhée ne naviguait plus ; il chutait vers l'avant. Horace détourna les yeux. Ces images le mettaient mal à l'aise, non par vertige, mais parce qu'elles ne se laissaient pas mesurer. Il préférait les couloirs, leurs angles droits, leur éclairage constant.

À cette heure, l'équipage s'éveillait. Des techniciens en combinaison grise et orange passaient en discutant à voix basse ; une équipe de maintenance coiffée de casques jaunes vérifiait les panneaux d'accès d'une porte récalcitrante. Du côté de la cafétéria, quelqu'un étouffait un rire devant une plaisanterie qu'il n'entendit pas. Il salua chaque personne qu'il rencontra d'un rapide signe de tête, ni froid ni chaleureux. Une règle de plus à bord du vaisseau.

Tout le monde le connaissait et le respectait. Mais on ne l'invitait pas à dîner, ni à se détendre autour d'un jeu de cartes. Horace ne s'en plaignait pas. Il avait fait la paix depuis longtemps avec cette solitude : les hommes comme lui n'étaient pas les plus aimés, mais ceux sur qui l'on comptait lorsque le chaos pointait le bout de son nez.

Horace arriva enfin au centre névralgique du léviathan : le Sanctuaire. C’est ainsi que l'équipage avait baptisé la salle de Chronométrie. Ce nom s'était imposé de lui-même, sans qu’aucune décision officielle ne soit prise, comme si la pièce elle-même avait exigé qu’on la nomme. C'était une pièce circulaire sans aucune vue vers l'extérieur, maintenue dans une pénombre stérile et glacée pour préserver l'intégrité des processeurs quantiques. Le froid y était constant, mordant. Un froid qui se glissait sous l'uniforme et rappelait à chaque instant qu'on se tenait dans un lieu conçu pour des machines, non pour des hommes.

Au centre, enfermé dans une gigantesque colonne de verre sous vide, battait la clé de voûte de l'expédition. Un réseau d’horloges atomiques au strontium de dernière génération. Au cœur du dispositif palpitait une clarté pâle, presque spectrale, née des pièges magnéto-optiques où les atomes étaient suspendus dans un froid proche du zéro absolu. C'était la seule source de lumière vivante dans la pièce, et l'on ne pouvait pas s'empêcher de la regarder. Horace l'avait surnommée, en lui-même et sans jamais le dire à personne, le Cœur. Il trouvait le mot ridicule et ne parvenait pas à s'en défaire.

Tout autour, disposées en arc face à la colonne, les consoles de contrôle veillaient. Aucun ornement, aucun cadre, aucun écran superflu : rien que ces postes tournés vers le centre, et le grondement lourd des systèmes cryogéniques, presque inaudible, mais qui semblait résonner directement dans les cavités de sa poitrine.

Horace s’installa devant les moniteurs comme chaque matin, même si cette notion temporelle était maintenant dictée par les cycles d'éclairage artificiel. C'était son rituel, sa règle. Puis il vérifia, dans un ordre immuable depuis plusieurs mois, les trois écrans de gauche à droite. Le premier, la stabilité des pièges magnéto-optiques. Le second, l'intégrité du signal capté par les antennes externes. Et enfin le troisième, l'écart de synchronisation entre les horloges du bord et le Métronome Cosmique. C'était pour Horace le plus important. Un peu comme la dernière bouchée d’un succulent repas que l'on n'a pas envie de voir finir.

L'écart temporel affichait une valeur immuable : 0,00000000000000000 seconde.

L’ordre absolu. La ligne droite parfaite.

Horace laissa échapper un petit soupir de satisfaction. Il sentait contre sa cuisse, à travers le tissu rigide de son uniforme, sa montre. Il passa sa main dans sa poche pour sentir le léger frottement des engrenages. C'était sa liturgie quotidienne, le murmure intime d’un mécanisme qu'il était le seul à sentir. Il avait besoin de se reconnecter à quelque chose de simple, de mécanique après les vérifications technologiques. Sa montre, c'était une cause, une conséquence. Un ressort qui se tend, une aiguille qui avance. Pas de variables abstraites, pas d’incertitude quantique. Que de la mécanique pure, tangible et rassurante. Et tant que cette montre avançait et que l'écart restait à zéro, l’univers se comportait comme il le devait.

Les portes du Sanctuaire s'ouvrirent dans un léger murmure pneumatique, rompant le silence clérical de la pièce.

Lyra entra.

Comme à chaque fois qu'elle passait le seuil de ce refuge, elle baissait la tête instinctivement et ralentissait le pas. La Navigatrice en chef apportait partout où elle allait de l'énergie, de la gaieté, ce qui contrastait avec la rigidité obsessionnelle d'Horace. Là où il effectuait chaque geste avec précision, elle en faisait dix de trop. Là où il pesait chaque mot, elle préférait raconter une histoire. C'était le yin et le yang.

Elle tenait à son bras une tablette qui affichait les données de diagnostic du début de quart : la température des compensateurs optiques, l'état des filtres à rayons gamma, le journal des micro-impacts encaissés pendant qu'elle dormait. Tandis qu'elle marchait vers le centre de la pièce, Horace remarqua qu'une mèche de cheveux sombres s'était échappée de sa coiffe réglementaire, un détail qui, chez n'importe qui d'autre, l'aurait agacé, et qui chez elle ne le dérangeait pas. Il n'avait jamais su pourquoi.

— Toujours devant tes écrans de contrôle, Horace ? dit-elle avec un petit air taquin. Un de ces jours, je vais te découvrir fossilisé sur cette chaise, et on devra te décoller au burin.

— Ce serait une fin convenable, répondit Horace. À mon poste, à l'heure.

— Ça serait plutôt épuisant pour nous, oui ! Tu nous imagines, à quatre autour de toi avec nos marteaux et nos burins, à te taper dessus pour enlever la pierre ? Et tu imagines…

— Lyra…

— Oui, pardon. Le rapport.

Elle fit défiler l'écran d'un geste du pouce.

— La nuit a été plutôt calme. Optique dans les tolérances, filtres gamma propres, trois micro-impacts négligeables. (Elle marqua une pause, fronça légèrement les sourcils.) Enfin… négligeables. Il y en a eu un, vers la fin de ma période de sommeil, où les capteurs ont mis une fraction de seconde de trop à le dater. Un bug d'horodatage, sûrement. Je te le signale parce que c'est ton domaine, pas le mien.

Horace ne répondit pas tout de suite. Dans sa poche, sa main s'était refermée sur le boîtier de la montre.

— Une fraction de seconde, répéta-t-il d'une voix égale. Tu as le chiffre exact ?

— C'est bien ça, le plus étrange. Le système n'a pas réussi à le quantifier. Il a juste… marqué un retard, sans pouvoir dire combien. (Elle eut une moue, fit pivoter la tablette entre ses doigts.) Un capteur fatigué, probablement. Si tu veux, je remonte les journaux de bord après mon quart, histoire de voir si c'est un cas isolé.

— Fais donc, dit-il. Par acquit de conscience.

Il avait prononcé ces mots du ton le plus neutre qu'il avait pu trouver. Un capteur fatigué, voilà tout. Il n'y avait aucune raison de s'en inquiéter. Et pourtant, sans qu'il s'en rende compte, sa main ne lâchait plus le boîtier au fond de sa poche.

— Et toi, tout est en ordre de ton côté ? reprit-elle.

— Nos horloges sont parfaitement synchronisées avec le signal. Il n'y a pas la moindre friction entre le temps de l'univers et le nôtre.

En fond sonore, à peine perceptible mais omniprésent dans la structure métallique du vaisseau, le battement résonnait.

Tic. Tac.

Lyra croisa les bras, pensive. Son regard ne quittait pas la colonne de verre.

— Tu sais, parfois, je me demande ce qu'on va vraiment trouver au bout de cette course. Qui a bien pu émettre un signal pareil. Une civilisation ? Une IA qui aurait survécu à ses créateurs ? Un Créateur ? (Elle eut un petit frisson, qu'elle dissimula en resserrant les bras.) Il y a des nuits entières où ça me tient éveillée. Pas toi ?

— Non, répondit brièvement Horace. Peu importe d'où vient ce signal, seul le résultat compte. Si quelque chose a été capable de concevoir un système aussi irréprochable, c'est que la règle fondamentale de cet univers peut être domptée.

— Quelle règle ? demanda Lyra, curieuse.

— L'entropie. (Il ne quittait pas l'écran des yeux.) Elle n'est pas une fatalité, tant que la mécanique reste parfaite.

Lyra eut un petit rire étouffé, secouant doucement la tête.

— Tu es bien le seul homme à bord capable de trouver un brin de poésie dans tout ceci. (Elle ferma sa tablette.) Allez, viens à la cafétéria. C'est l'heure du petit-déjeuner, et je refuse de manger seule en face de l'ingénieur Voss, qui me réexpliquera pour la énième fois pourquoi les pâtes synthétiques sont une insulte à l'humanité, et en particulier à ses origines. L'univers continuera de tourner si tu détournes le regard de ces écrans pendant vingt minutes.

Horace hésita. Ses yeux revinrent au troisième écran, au zéro parfait, comme pour lui demander la permission. Puis, avant de quitter le Sanctuaire, il marqua une brève pause sur le seuil et inclina très légèrement la tête en direction de la colonne de verre. Le geste fut si rapide que Lyra, déjà sortie, ne le remarqua pas.

— J'arrive.

Dans les coursives étincelantes du Prométhée, Horace marchait à côté de Lyra, mais son esprit était resté en arrière. Il continuait, par habitude, à compter ses pas. C'était un tic d'enfance qu'il n'avait jamais cherché à corriger ; au contraire, il l'avait cultivé, raffiné, jusqu'à en faire une seconde respiration. Marcher, pour Horace, c'était compter.

Trois cent vingt-cinq pas séparaient le Sanctuaire de la cafétéria principale. Il les avait comptés le premier jour, et tous les jours suivants. Le nombre n'avait jamais varié. Il n'aurait pas dû varier : c'était la même distance, le même homme, la même longueur de jambe. Une constante, parmi les rares constantes auxquelles il pouvait encore se fier dans ce vaisseau lancé hors du monde.

Lyra parlait à côté de lui, l'ingénieur Voss, les pâtes synthétiques, une anecdote dont la chute se perdit dans le bruit feutré de leurs semelles sur le titane. Horace l'écoutait à moitié. Sous ses paroles, sous le ronronnement lointain des réacteurs, il comptait. Cent quatre-vingt-treize. Cent quatre-vingt-quatorze. Cent quatre-vingt-quinze.

Quand ils franchirent les portes de la cafétéria, son compte indiquait trois cent vingt-six.

Il s'immobilisa une fraction de seconde sur le seuil. Un pas. Un seul pas en trop. Lyra s'était déjà retournée, lui demandant d'un sourire ce qu'il attendait. Il ne répondit pas tout de suite. Il laissa s'écouler trois secondes, exactement trois, puis lui rendit son sourire.

— Rien. Je croyais avoir oublié quelque chose.

Il entra à sa suite. C'était évidemment une erreur. Il avait dû s'être déconcentré, manquer un pas en écoutant Lyra, ou en doubler un autre par mégarde. Il avait ralenti, tout à l'heure, pour la laisser passer une porte ; voilà, c'était cela, ce demi-pas perdu qu'il avait recompté en trop. La cafétéria était au même endroit qu'hier. Le couloir avait la même longueur. Le vaisseau filait droit, le temps coulait droit, la causalité tenait debout. Trois cent vingt-cinq, trois cent vingt-six : quelle importance pouvait bien avoir un pas dans un univers réglé au temps de Planck ?

Il s'assit en face de Lyra et déplia sa serviette avec une précision soigneuse. Mais une petite part de lui, une part qu'il fit taire aussitôt, avait déjà décidé qu'en revenant, ce soir, il recompterait. Pour être sûr.

Plus tard, beaucoup plus tard, alors que la lumière artificielle de sa cabine s'éteignait pour la nuit, Horace sortit une dernière fois la montre à gousset. Il l'écouta battre dans le silence, posée sur sa poitrine, là où il sentait aussi les coups sourds de son propre cœur. Et dans la structure métallique du vaisseau, en fond sonore, indéfectible, le Métronome Cosmique répondait.

Tic. Tac

Deux mécanismes, deux échelles, une même certitude. Le petit dieu de laiton contre sa poitrine, et le grand dieu invisible au bout des étoiles, battant la même mesure éternelle. Tant qu'ils battaient ensemble, rien de mal ne pouvait arriver.

C'était rassurant. C'était logique.

Et ce fut, Horace l'ignorait encore, la dernière nuit de sa vie qu'il dormit comme un enfant, sans compter, sans vérifier, sans cette petite terreur tapie qui, dès le lendemain, ne le quitterait plus jamais.

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