Recrues
— La discipline et la retenue. C’est l’unique chose que je vous demande. Au moindre reproche, vous ne serez plus les bienvenus dans cet établissement.
Miss Curts faisait les cents pas, les mains derrière le dos, tandis que ses nouveaux employés l’observaient sans bouger, dos au mur, au garde à vous. La vieille directrice semblait tout droit sortie d’une autre époque. Son tailleur grisâtre ne présentait ni plis ni défaut. Il contrastait presque avec le vieux châle qu’elle portait autour du cou pour se protéger du froid de ce mois de décembre. Chacun de ses pas faisaient claquer ses bottes noires comme les ténèbres les plus profonds. Elle s’arrêtait parfois pour inspecter la tenue des jeunes gens qu’on avait recrutés pour elle. Son nez aquilin lui donnait des airs de rapace en quête d’une proie. Derrière ses petites lunettes, son regard semblait sonder les âmes de chacun, tout en émettant toujours un jugement défavorable qu’elle gardait pour elle.
Arrivée devant une jeune femme, elle s’arrêta plus longtemps. Gênée, celle-ci fit l’erreur de baisser les yeux. Miss Curts ne lui laissa pas une seconde de répit.
— Regardez-moi, ordonna-t-elle en saisissant fermement son menton. Vous couperez vos cheveux deux cm et demi plus long.
— M-mais…
— Ce n’était pas une question.
Elle lâcha son emprise en fusillant la demoiselle du regard. Celle-ci parvint à se ressaisir, enfouissant en elle ses protestations. Elle aurait préféré se faire un chignon, comme elle. Mais on l’avait prévenue au premier entretien. Personne ne peut contredire Miss Curts. Pas même le Général.
Celui-ci attendait dans le coin de la pièce, bras croisés, que cesse l’inspection de la directrice. Elle insistait pour procéder ainsi avec toutes les nouvelles têtes venues travailler pour l’Institution, même les plus insignifiants. Selon elle, il fallait poser des « bases saines » avant de signer quelque contrat que ce soit. Elle fit encore quelques remarques acerbes à un jeune homme et à un autre d’âge mûr avant de s’écarter pour laisser sa place au militaire. Celui-ci bomba le torse et la remercia d’un geste de tête.
— Avant que vous ne commenciez votre travail ici, j’aimerais revenir sur certains points qui vous ont certainement déjà été dits lors de votre recrutement. Premièrement, inutile de rappeler qu’au moindre reproche que nous aurions à vous faire, vous encourrez l’exclusion, voire pire.
Il se tut et observa en silence les dix recrues. L’un se mordait les lèvres et la première jeune fille que Miss Curts avait rabrouée peinait à rester parfaitement immobile. Ils regrettent déjà, pensa le Général.
— Evidemment, ce qui se passe à l’Institution ne regarde personne d’autre que l’Institution, lança-t-il sèchement en s’attardant sur ces deux-là. Aussi, il vous sera formellement interdit de vous déplacer ailleurs que dans la zone de travail qui vous sera attribuée. Il est aussi interdit de parler entre vous du travail que les autres font. Chacun sa charge, chacun ses secrets.
Un jeune homme déglutit un peu trop bruyamment. Avant que le général n’ait eu le temps de l’identifier, Miss Curts, telle une furie, lui avait asséné une gifle monumentale. Le choc l’avait poussé à terre, à moitié sonné, et sa voisine avait tout juste réussi à réprimer un cri d’horreur.
— Nous sommes ici très à cheval sur le respect des règles, poursuivit le Général en faisant comme si rien ne s’était passé, obligeant les autres à quitter le pauvre gars du regard. Aussi aurez-vous un supérieur référent qui aura tout droit sur vous, y compris celui de vous renvoyer. Miss Curts ici présente est aussi habilité à recourir à toute forme de sanction qui lui plaira. Alors, avant de poursuivre plus longtemps, laissez-moi vous poser une dernière fois la question. Voulez-vous toujours travailler pour nous ?
Les recrues luttaient pour ne pas se jeter des coups d’œil indiscrets. Très vite, deux d’entre eux levèrent timidement une main en secouant légèrement la tête. Ils en avaient assez vu. Le jeune homme qui avait été frappé se releva, les bras en l’air en signe de rémission, et quatre autres personnes manifestèrent leur désir de partir aussi vite que possible de cet endroit.
N’en restaient plus que trois qui n’avaient pas bougé. La jeune femme aux cheveux un rien trop longs, l’homme plus âgé que les autres et une dernière, un petit bout de femme qui devait tout juste avoir la vingtaine. C’était peut-être bien la seule à ne pas avoir bougé d’un cil depuis que cette rencontre avait commencé.
Le Général s’attendait à des abandons. C’était toujours le cas et ce n’était pas plus mal. D’ailleurs, le coup d’éclat de Miss Curts était orchestré de toute pièce. Le jeune homme qui avait reçu la gifle était un de ses soldats, puni pour ses performances décevantes aux exercices de tir. Il s’étonnait presque qu’il en reste autant, cette fois-ci. Mais les temps étaient durs pour les civils. Sûrement avaient-ils besoin de l’argent promis pour leur travail à l’Institution.
Les candidats démissionnaires se dirigeaient vers la porte quand un soldat, arme en main, se plaça dans l’encadrement de la porte d’un air menaçant. Tous se figèrent, une boule au ventre.
— Même si vous n’avez pas eu l’occasion de voir grand-chose, reprit calmement le Général en se plaçant volontairement dans le dos d’une femme proche pour la toiser. Il est inutile de vous rappeler que toute mention à l’Institution à qui que ce soit sera considéré comme de la haute trahison. Il est tout aussi inutile de vous rappeler comment celle-ci est punie.
Un silence pesant retombait dans le bureau tandis que les six réfractaires saisissaient la portée de leur choix. Sans un bruit, le Général fit un signe de tête à son lieutenant qui dégagea la voie. Ils s’y engouffrèrent sans plus attendre. Le militaire attendit qu’ils aient disparu du couloir, escorté par ses hommes, avant de reprendre la parole en observant ceux qui étaient restés.
— Trois courageux, hein ? Mesdemoiselles, vous serez sous les ordres de Madame Stanoev. Elle sera votre Supérieure référente aux cuisines de l’Institution. Elle vous expliquera tout ce que vous avez à savoir pour faire votre travail correctement. Rien de plus. Quant à vous, monsieur, vous rejoindrez l’équipe de Monsieur Milosova pour l’entretien des chambres. Nous allons vous montrer vos quartiers, vous ferez leur rencontre et commencerez à travailler sans plus tarder. Des questions ?
Personne ne bougea. Le Général sourit. Ils avaient compris qu’à L’institution, on ne posait pas de questions.

Annotations