Madame Stanoev
Lorsqu’elles arrivèrent à la cafétaria, les deux nouvelles recrues découvrirent une large pièce qui ressemblait à un réfectoire d’école. Une série de tables identiques étaient dressées en rang d’oignon. Les chaises elles-mêmes semblaient être placées au millimètre près, témoins de la discipline sans faille de l’Institut. Les murs étaient gris, sans aucune note de couleur, En l’absence de fenêtre, la seule lumière provenait de quelques néons poussiéreux. A bien y réfléchir, cela ressemblait peut-être plus à une prison qu’un établissement scolaire.
Elles étaient à peine entrées que le Général les abandonnait sur place sans un mot. Son travail avec elles était terminé. Si tout se passait bien, elles n’auraient plus à faire à lui dans le futur.
— Ah, voilà ma nouvelle équipe ! s’exclama une voix forte.
La porte des cuisines venait de s’ouvrir à la volée et une femme entre deux âges, de forte stature, drapée d’un tablier blanc par-dessus ses vêtements, s’en extirpa. D’un pas rapide, elle alla à la rencontre des deux jeunes femmes qui l’observaient avec curiosité et appréhension.
— Je suis Madame Stanoev, lança-t-elle avec un large sourire. Je serai votre référente et responsable au Réfectoire, ravie de vous rencontrer !
Elle attrapa la main de la jeune femme aux cheveux trop longs dans les siennes et attendit qu’elle lui réponde. D’abord un peu surprise, il fallut à cette dernière quelques secondes pour se ressaisir.
— Lydie, Lydie Pechova. J-J’ai hâte de travailler avec vous.
Madame Stanoev acquiesça, aimable, avant de se tourner vers la seconde.
— Masha Antonovna.
Cette dernière avait prononcé son nom en offrant une poigne vigoureuse à Madame Stanoev. La cuisinière s’attarda un peu plus longtemps à observer Masha. Il y avait quelque chose en cette jeune femme qui l’intriguait. Là où Lydie lui paraissait stressée par son premier jour, ce qui était bien normal, Masha avait une lueur de détermination dans ses yeux d’un vert émeraude. Elle paraissait pourtant encore plus jeune que la première. Rares étaient les apprenties qui se sentaient si à l’aise lors d’un premier jour de travail. Leur poignée de main était aussi plus intense. Lorsqu’elle avait rajouté sa deuxième main, Masha l’avait imitée. « Cette petite me plait. »
— Eh bien, Lydie, Masha, je suis sûre que nous allons faire du bon travail ensemble. Je ne vous cache pas que votre venue va me soulager. Mes anciens partenaires ont été promues pour travailler dans d’autres établissements similaires et nous ont quittés il y a une dizaine de jours. Depuis, j’assure les repas seule et je n’ai plus un moment pour moi ! Aussi n’allons-nous pas tarder à mettre la main à la pâte.
Elle fit volte-face et, d’un geste de bras, les encouragea à la suivre. Masha fut la première à lui emboiter le pas, suivie de peu par Lydie qui eut un peu de mal à suivre le rythme soutenu des deux femmes.
Elle leur présenta les différents équipements : Fours, ustensiles, marmites, éviers… Les cuisines disposaient de tout le nécessaire afin de produire des plats en grande quantité. Madame Stanoev ne les avait pas attendues pour se mettre au travail. D’énormes plats étaient déjà garnis de pâtes et de fromage, attendant que la sauce tomates qui bloblotait paresseusement dans les énormes casseroles.
— Aujourd’hui, lasagnes maison. Vous m’aiderez à disposer les couches que je n’ai pas encore eu le temps d’ajouter.
— Il y a des plats à part, fit remarquer Lydie. Il y a une raison ?
— Ce sont ceux réservés aux employés de l’Institut. Tous les autres sont pour nos résidents.
— Ils sont si nombreux ?
— Une centaine.
Face aux visages interloqués de ses deux nouvelles coéquipières, Madame Stanoev soupira, partagée entre amusement et une tristesse à peine tangible. Leur surprise était compréhensible. Il y avait là de quoi nourrir plus de trois-cent personnes. En temps de rationnement national, c’en était presque absurde.
— Vous verrez quand nous les servirons. Ils mangent énormément malgré leur âge. Ça fait plaisir de voir un tel appétit mais…
Elle laissa sa phrase en suspend avant de changer de sujet et de leur montrer une porte au fond de la pièce.
— Là, c’est la chambre froide ! Assurez-vous de ne pas fermer la porte derrière vous, il y a une petite encoche à l’intérieur à glisser avec votre pied pour empêcher ça. Une de vos prédécesseuses n’arrêtait pas de se retrouver piéger à l’intérieur. C’est drôle les premières fois, mais vous verrez que nous n’avons pas toujours de temps à perdre avec les étourderies.
— Compris, acquiesça Lydie, qui se sentait visée par cette remarque.
— Tout ce qui n’est pas périssable est stocké là-bas, poursuivit la cantinière en pointant une autre porte sur la droite. Les militaires remplissent nos stocks régulièrement. Il vous faudra sûrement quelques jours, mais vous vous habituerez très vite à trouver ce que vous cherchez. Chaque jour, nous recevons notre commande en fonction des stocks.
— Vous ne décidez pas.
Madame Stanoev se tourna vers Masha, un peu surprise. A l’intonation, ce n’était pas une question, juste un fait qu’elle répétait.
— Effectivement. C’est le rôle du médecin en chef et de Miss Curts. Il est essentiel que chacun des résidents reçoive une quantité précise de nourriture, nutriments, protéines… Attendez-vous à devoir préparer souvent les mêmes plats.
Comme les deux filles acquiescèrent docilement, Madame Stanoev les observa encore quelques secondes en se mordant la lèvre inférieure. Autant briser la glace de suite.
— Je sais que Miss Curts et le Général ont dû vous faire peur. Je tiens d’abord à vous rassurez afin que nous travaillions ensemble dans les meilleures conditions. Tant que nous sommes seules toutes les trois, je vous autorise à poser des questions ou à discuter de tout et de rien, simplement. N’ayez pas peur de moi. Il n’y a que quelques petites règles sur lesquelles je me dois d’insister, pour notre bien à toutes les trois.
Elle fit une pause. Lydie avait soufflé, à peine perceptible, soulagée par l’amabilité de leur supérieure. Masha, par contre, n’avait pas bougé d’un cil.
— Premièrement, n’essayez jamais de gouter la nourriture réservée aux résidents.
— Pourquoi ? s’étonna Lydie.
— Pour votre bien, je ne peux pas y répondre, assura Madame Stanoev, l’air grave. La seconde règle concerne le service. Cela vous paraitra peut-être ridicule, mais il vous faudra rester neutre en toutes circonstances. Evitez de leur adresser la parole, de croiser leur regard, de leur sourire… S’il devait y avoir un incident les concernant dans le réfectoire, n’intervenez pas. C’est le travail des Gouvernantes, et parfois des militaires. Pas le vôtre. Ne mettez pas votre vie en danger inutilement.
Pour la première fois, Madame Stanoev avait le regard sévère. Les deux nouvelles acquiescèrent d’un même geste. Tandis que Lydie semblait assimiler ces informations avec une certaine incertitude, sa comparse restait impassible. Encore une fois, Masha faisait preuve d’un sang-froid qui ne seyait pas à son jeune âge. Pour combien de temps encore...?

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