Les Fourmis

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 A midi, les trois cantinières étaient fin prêtes. Les plats de lasagnes étaient si larges que les deux nouvelles devaient se mettre à deux pour les sortir du four. Madame Stanoev, elle, se débrouillait seule, sa forte carrure et son expérience étant autant d’atouts que les jeunes n’avaient pas encore. Les résidents n’allaient plus tarder.

 — Tenez, voici nos balances. Aujourd’hui, le docteur nous demande de mettre une portion d’1kg et 100 grammes dans chaque assiette.

 Lydie écarquilla les yeux à l’entente d’une telle quantité et même Masha jeta un regard interdit à Madame Stanoev. Lorsqu’on trouvait encore ce genre de produit en supermarché, les rations pour une personne dépassait rarement les 400 grammes.

 — Ce sont des ogres, les pensionnaires, en fait ? commença Lydie en remplissant une première assiette avec une large cuillerée.

 — Pas vraiment, soupira tristement leur supérieure. Entre nous, on les appelle plutôt « les fourmis ». Attention, essaie d’être précise en dosant, nous n’avons droit qu’à une marge de 50 grammes… Oui, remets-en un peu dans l’assiette suivante.

 Lydie tapota sa cuillère contre le plat que lui tendait Masha et reprit ses estimations à la vue. La balance était nécessaire afin de ne mettre ni trop ni trop peu.

 — Vous verrez, d’ici quelques semaines, vous serez devenues des expertes de la louche ! plaisanta madame Stanoev en donnant une claque amicale à Masha.

 Elles préparèrent quelques assiettes d’avance quand les portes de la cafétaria s’ouvrirent. Un coup d’œil rapide à sa montre indiqua à Masha qu’il était midi pile. Elle allait jeter un regard discret derrière elle quand madame Stanoev attrapa son épaule.

 — Lydie, on te laisse au remplissage des assiettes cette fois-ci ! Masha, avec moi, comme je vous ai dit !

 Elle plaça la jeune recrue à sa droite et se redressa, dos droit, comme au garde-à-vous. Dans un premier temps, Masha l’imita. Mais très vite, Madame Stanoev remarqua que quelque chose clochait. Un rapide coup d’œil lui confirma que sa nouvelle employée n’avait su restée aussi impassible cette fois-ci. Ses épaules s’étaient baissées, ses yeux écarquillés et elle avait même fait un petit pas en arrière.

 En postulant à l’Institut, Masha avait eu beaucoup de théories sur ce qui se passait réellement ici. La réalité la rattrapait. D’un seul et même pas sonore, sous l’effet de leurs bottes, des jeunes garçons entraient, en file indienne, dans la cafétaria. Quel âge avaient-ils ? Dix ans ? Neuf ans peut-être ? Ils portaient tous une tenue similaire un uniforme verdâtre qui rappelait à si méprendre celui des militaires. Tous exhibaient la même coupe de cheveux, à peine un centimètre sur le caillou. Mais ce qui sauta aux yeux de Masha, c’était leur expression : indifférente, presqu’éteinte. Exactement comme celle qu’elle avait tenu à maintenir jusqu’à présent.

 Sa surprise, son effroi se lisaient sur ses traits. Heureusement, Madame Stanoev la rappela à l’ordre, d’un coup de coude discret. Cette dernière avait cru que Masha serait la plus apte des deux à affronter la réalité de l’Institut de face. Ses regrets ne durèrent pas. Professionnelle, Masha se ressaisit aussitôt et cacha ses pensées derrière une façade indifférente.

 Derrière elle, Lydie était un peu moins discrète. La curiosité l’avait poussée à regarder par-dessus son épaule. Depuis, elle restait immobile, une grimace d’incompréhension gravée sur son visage, sans se rendre compte que toute la lasagne de sa louche était déjà retombée dans le plat.

La file des enfants suivait une dame en tailleur noir et à la longue jupe blanche. Elle marchait d’un air fier, consciente d’être la figure de proue des jeunes résidents de l’Institut. Deux autres femmes, à peine plus âgée que Masha et Lydie, semblaient escorter la suite, la tête baissée et les mains jointes. Enfin, derrière la longue file, on distinguait la présence de trois soldats armés.

 Lorsque la meneuse arriva au comptoir où les cantinières les attendaient, elle leur adressa d’abord un sourire à toutes les trois. Celui-ci glaça le sang de Masha. Il n’était pas naturel et la mettait plus mal à l’aise qu’en confiance. Ensuite, la femme fit un pas de côté, croisa les bras et sourit aux enfants derrière elle.

 — Matricule CR-1, tu peux y aller.

 — Madame, oui, madame !

 Le premier enfant fit un salut militaire puis attrapa un plateau sur la pile. Il se dirigea vers Madame Stanoev sans la regarder et le tendit. Sans rien dire, celle-ci lui servit une des assiettes préparées à l’avance. Une fois servi, l’enfant se contenta d’un hochement de tête exagéré puis se détourna et se dirigea vers le bout d’une des tables.

 — Matricule CR-2, Matricule CR-3.

 Cette fois-ci, Masha eut l’occasion de servir un des garçons. Les consignes de madame Stanoev en tête, elle fit son possible pour ne montrer aucune perplexité, aucun désaccord, aucune colère. De toute façon, les garçons regardaient droit devant eux, et elle était trop grande pour qu’ils croisent son regard. L’opération se répéta, inlassablement. Derrière elles, Lydie peinait un peu à suivre le rythme.

 Lorsqu’ils furent tous servis, les deux nouvelles recrues purent un peu souffler. Les garçons avaient commencé à manger sous leurs regards indiscrets. Etaient-ils vraiment capables de manger pareille quantité ? Cela leur semblait surréaliste. Pourtant, les premiers servis approchaient déjà de la fin de leur assiette, même si certains semblaient peiner plus que d’autres.

 — Vous êtes donc nos nouvelles cantinières ! s’exclama alors la femme au sourire troublant. Je suis Madame Vasilievna, Gouvernante en cheffe. Je vous souhaite la bienvenue dans l’Institut.

 Elle les toisait avec un air supérieur que sa prétendue amabilité peinait à cacher. Derrière elle, ses deux gouvernantes paraissaient tout aussi mal à l’aise que Masha et Lydie. Même Madame Stanoev l’observait avec méfiance.

 — Je vous remercie pour votre travail aujourd’hui. J’ai hâte de gouter à votre plat quand nous prendrons notre pause. Mais pour l’heure, je dois encore veiller à ce que ce repas se passe bien. Si vous voulez bien m’excuser.

 Elle fit volte-face, dressant soudain d’une main une longue règle en bois qui touchait presque le sol. Suivie de ses comparses, elle commença à patrouiller entre les tables.

 Masha déglutit. Où avaient-elles mis les pieds ?

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