Matricule CR-24

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 Surtout, ne rien dire. Ne pas se retourner. Continuer à mâcher.

 Matricule CR-24 sentit Madame Vasilievna passer derrière lui. Il porta une bonne cuillérée à sa bouche.

 Mâcher, mâcher, avaler. Recommencer.

 Plus loin, CR-47 s’agitait à sa place. Il levait la tête et s’impatientait, attendant l’arrivée des Gouvernantes. Mais elles poursuivaient leur tour dans l’autre sens, comme si elles n’avaient pas remarqué la tête qui dépassait du tableau strictement rangé que ses voisins offraient.

 Matricule CR-24 baissa les yeux sur sa portion de lasagne. Encore un petit effort. Il en avait vu d’autres. Le goût ? La texture ? Il n’en avait cure. Seul importait de ne laisser aucune miette. Tout finir. Tout.

 Matricule CR-47 se leva de table dès que les gouvernantes arrivèrent près de lui. Droit comme un i, il demanda la permission de se rendre au petit coin. Comme il n’avait pas encore terminé sa ration, Madame Vasilievna refusa. Avec sa règle, elle lui donna un coup sec sur l’épaule. Sans demander son reste, il se rassit et recommença à manger avec plus de vigueur. Sans attendre, elles se détournèrent.

 Encore quelques bouchées. Mâcher, mâcher. Avaler.

 Un bruit le sortit de sa concentration. Pas bien loin, CR-17 gémissait. Il porta d’une main tremblante une cuillerée à peine remplie à moitié jusqu’à sa bouche. Il lui restait encore un bon quart de sa lasagne. Il hoqueta, peinant à retenir une larme. Il n’arrivait plus à manger. Il savait ce que ça impliquait.

 Ils le savaient tous.

 Peu importe. Mâcher, mâcher. Avaler. C’est la dernière cuillérée. De nouveau, Madame Vasilievna passa derrière lui, d’un pas plus pressé. Elle s’arrêta derrière CR-17. S’il ne pouvait la voir, Matricule CR-24 devinait le sourire qu’elle devait exposer à ce moment précis, sa baguette de bois prête à frapper.

 Il termina son assiette. Enfin. Il lui semblait que chaque jour les portions augmentaient. Toujours ils leur faisaient ingurgiter plus de nourriture. Ce n’était pas toujours facile de tout avaler. Compte tenu de leurs entrainements quotidiens, cependant, c’était sûrement nécessaire. Après tout, l’Institut fait toujours ce qui est bon pour eux. C’est ce qu’ils n’arrêtent pas de dire. L’Institut ne ment pas. Même si c’est parfois dur, ils veillent sur eux.

 — Matricule CR-17, presse-toi, veux-tu ? lança la voix sèche de Madame Vasilievna en rompant le silence religieux de la cafétaria. Tu as du retard.

 CR-17 tremblait de peur, tant et si bien que la majorité de sa cuillérée tomba avant qu’elle n’atteigne sa bouche. Finalement, paniqué, il lâcha son couvert et plongea sa tête dans ses mains, le dos recourbé pour cacher toutes ses larmes. La réponse de la Gouvernante en cheffe ne se fit pas attendre. La règle de bois claqua sur son dos dans un bruit sec. CR-17 se cambra de douleur avant de recevoir un nouveau coup, sur la tête cette fois-ci. Il tomba par terre. Ses voisins, CR-15 et CR-19, s’étaient écartés. Mais personne d’autre n’avait bougé. Même un sursaut de surprise n’était pas autorisé.

 — Relève-toi. Mange. Arrête de chialer.

 Matricule CR-17 fit de son mieux pour obéir. Les autres résidents ne pouvaient pas l’aider. Ils ne pouvaient même pas le regarder. CR-24 lui-même fixait son assiette vide avec une concentration presque religieuse.

 Une agitation le sortit de ses prières intérieures. Un coup d’œil vif, discret. C’était les Cantinières. Deux dames plus jeunes semblaient horrifiées, alors que la plus grande, celle qui avait toujours été là, leur massait le dos en chuchotant quelque chose. Tiens. Sont-elles nouvelles ? CR-24 n’aurait su le dire. Il avait toujours appris à ne pas faire attention à elles, comme à tout un tas d’autres employés de l’Institut.

 C’était une des nombreuses règles de vie, ici.

 Finalement, CR-17 avait recommencé à manger, l’ombre oppressante de Madame Vasilievna pesant sur lui. Dans un hoquet, il recracha de la nourriture déjà mâchée. La Gouvernante plaqua sa tête contre l’assiette avec une force redoutable.

 — C’est ton second avertissement en une semaine, Matricule CR-17, lui susurra-t-elle à l’oreille. J’ose espérer que nous n’arriverons pas à trois.

 Elle relâcha la pression avec ce même sourire au visage. Enfin, elle décida de le laisser tranquille. Le jeune homme, le visage plein de sauce tomate et de fromage chaud, releva la tête avec peine et reprit son repas, lentement mais sûrement.

 Personne ne savait ce qui arrivait après trois avertissements.

 Personne ne voulait le savoir.

 CR-47 fut enfin autorisé à se rendre aux toilettes, escorté par un militaire. Il avait tenu bon. Parfois, un résident souillait ses vêtements, faute d’avoir su se retenir. La punition était alors plus violente encore que le déboire de CR-17. C’était une hantise pour tout le monde.

 Enfin, quand ils eurent tous terminé leur lasagne, y compris CR-17, ils se levèrent tous en cœur. CR-1 se plaça devant madame Vasilievna et chacun prit place dans l’ordre. La Gouvernante ne voulait voir qu’une seule tête. CR-24 se retrouva derrière CR-22, comme tous les jours depuis leur arrivée à l’Institut.

 Ce jour-là, CR-23 avait été pris d’une telle crise de larmes qu’il n’était passé par aucun avertissement préalable. On ne l’avait plus jamais revu. Parfois, CR-24 essayait de se souvenir à quoi il ressemblait. Dans leur nurserie, ils portaient déjà les mêmes numéros, et il était alors toujours derrière lui. Quelle était sa couleur de cheveux, celle de ses yeux ? Est-ce qu’il avait le même petit nez fin que CR-32, ou plutôt un empaffé comme celui de CR-12 ?

 Impossible de se souvenir.

 — En marche !

 Ils reprirent le pas de l’oie. C’est sous ce drôle de noms qu’on leur avait présenté la marche cadencée. Le thorax bien droit, ils tendaient les jambes au plus haut avant de faire claquer leurs bottes dans un même son qui faisait presque trembler le sol sur leur passage.

 Alors qu’ils partaient en file indienne, Masha comprit pourquoi Madame Stanoev les appelait « les fourmis ».

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