Labeur

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 Après le départ des garçons, Masha resta à fixer la porte par laquelle ils étaient passés, perdue dans ses pensées. Elle ressentait un mélange d’effroi et de déception, avec un soupçon de soulagement. De toute évidence, ce qu’elle était venue chercher ne se trouvait pas ici. Du moins pas encore.

 — Allez les filles ! soupira Madame Stanoev. On doit préparer le plat du soir, maintenant.

 — Après tout ce qu’ils ont avalé ? s’étonna Lydie. Je pensais qu’ils ne mangeraient qu’une fois par jour !

 — Ce n’était que leur portion du midi. Ils mangeront tout autant ce soir.

 Lydie ouvrit la bouche mais resta sans voix. Les traits de leur responsable n’évoquaient aucune malice. Juste une certaine tristesse. Elle était très sérieuse.

 — C’est surprenant, lança faiblement Masha sans les regarder. A les observer, ils n’ont pas l’air bien grassouillets, pourtant. À se demander où ils mettent tout ça.

 — Ce n’est pas nos affaires, répliqua Madame Stanoev. Peut-être qu’ils ont pour ordre de les faire vomir dès qu’ils sont sortis, je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est la quantité individuelle qu’on doit préparer. Le reste, je ne veux pas savoir. L’une de vous veut bien aller chercher des sacs de pommes de terre ?

Juste le nécessaire pour faire notre travail. Masha se retourna et observa ses collègues un instant avant de claper dans les mains, se portant volontaire.

 La salle de stockage regorgeait de sacs en tout genre. Leur contenu était indiqué dessus, écrit au feutre noir. Il ne fallut pas longtemps pour dénicher les tubercules. De gigantesques sacs composaient une sorte de petite montagne. Si elle avait eu l’âge des garçon, Masha aurait peut-être essayé de l’escalader. Son innocence ne répondant plus à l’appel, elle se contenta de tirer sur un des premiers sacs en toile. Au bout de quelques efforts, elle parvint à le dégager. Elle le ramassa à deux mains, souffla sous le poids, puis revint aux cuisines.

 — C’est lourd, dis donc ! soupira-t-elle en déposant sa charge sur le plan de travail.

 — Tu vas rire, mais il nous en faudra quatre comme ça en plus.

 Masha cligna trois fois des yeux et observa longuement sa charge précédente avant de reprendre la parole.

 — Lydie, tu viens avec moi.

 Alors qu’elles revenaient avec le dernier sac, Madame Stanoev leur donna une claque amicale dans le dos. Elle leur montra trois assiettes, remplies de la lasagne qu’elles avaient préparée le matin. Selon elle, une des gouvernantes de tout à l’heure n’allait pas tarder pour venir chercher le plat et distribuer le repas au reste des employés de l’Institut. Un militaire suivrait, ou la précéderait, pour prendre le second.

 Si Masha avait pu manger avant d’assister au repas des fourmis, sans doute aurait-elle eu plus d’appétit. Elle picorait à peine son assiette. Peut-être Madame Stanoev allait-elle la frapper, elle aussi, si elle ne mangeait pas tout ? Mais non, cette dernière avait englouti son repas et s’attelait déjà faire chauffer de lourdes marmites pleines d’eau. Comme Lydie terminait à son tour, Masha lui proposa de terminer sa part.

 Le militaire et la gouvernante arrivèrent presque en même temps pour prendre les plats. Ils ne leur adressèrent pas la parole, se contentant de se servir sans plus de cérémonie. Ils n’avaient pas de temps à perdre en politesse s’ils voulaient servir l’ensemble de l’Institut.

 Tandis que Masha et Lydie entamaient d’éplucher des patates, Madame Stanoev se contenta de verser le contenu d’un sac directement dans l’eau bouillante. Aux regards surpris de ses collègues, elle haussa les épaules, expliquant qu’elles n’auraient pas le temps d’éplucher tout. Seul le plat prévu pour les employés en bénéficierait.

 Alors que les tubercules chauffaient, il fallut préparer une grande quantité de hachis. Cette fois-ci, c’est dans la chambre froide qu’elles trouvèrent la nourriture. Il y avait là des quantités gargantuesques de viandes congelées. Les cantinières ne tardèrent pas, cependant. Avec le froid qui régnait là-dedans, c’était un coup à finir enrhumée. Voire pire.

 La suite de l’après-midi fut ainsi centrée sur la préparation d’un hachis parmentier. Madame Stanoev s’occupa seule de broyer les patates cuites pour en faire de la purée, laissant les légumes et la viande à la jeunesse. Il semblait à Lydie qu’elles avaient là de quoi nourrir son village natal en entier. Encore une fois, les quantités prévues étaient monstrueuses. Combien de cochon avaient été tués pour nourrir les résidents… ? Quand elle pensait au rationnement qu’ils subissaient depuis bientôt deux ans, c’en était risible.

 Le temps fila. Elles avaient tant à faire qu’elles n’eurent pas l’occasion de prendre une pause avant de fermer les fours pour la cuisson. Exténuée, Lydie et Masha se laissèrent tombée, dos contre les armoires de la cuisine. Hélas pour elles, Madame Stanoev n’en avait pas fini avec elles. Elle s’était aventurée dans le stockage pour revenir les bras charger de sachets de pain.

 — On va commencer tout de suite à préparer les petits-déjeuners. Croyez-moi, mieux vaut prendre de l’avance si vous ne voulez pas vous lever à quatre heures du matin. Ici, le petit déjeuner est servi à sept heures pile, et on vous demandera d’être prête à ce moment-là. Vos heures de sommeil me remercieront.

 Dans un profond soupir, elles entamèrent la préparation de plus de quatre-cent tartines, les beurrant et les remplissant de fromage et de jambon. Chaque résident recevrait deux tartines de fromage et deux de jambon.

 — C’était donc ici que passait toute la nourriture du pays, plaisanta à moitié Lydie.

 — C’est si dur, dehors ? se risqua madame Stanoev, l’air inquiète.

 — Hum, avec les tickets de rationnement, on a à peine de quoi faire une tartine comme ça par personne et par jour, expliqua Lydie. Enfin, c’était comme ça chez moi, en campagne…

 — Ce n’est pas mieux en ville, confirma Masha, presque détachée.

 — Je n’en avais aucune idée, soupira Madame Stanoev. J’ai commencé à travailler ici bien avant… Je l’ai lu dans le journal, mais je ne pensais pas… Bref.

 Elle releva la tête, attendant que ses nouvelles équipières fassent de même pour poursuivre.

 — Une fois le souper passé, nous rejoindrons la salle de repos et je vous montrerai votre chambre. On aura l’occasion d’un peu discuter au calme. Vous me raconterez comment ça se passe dehors.

 — Mais vous, vous ne pourrez pas nous en dire plus sur ce qui se passe ici.

 Madame Stanoev déglutit en se mordant la lèvre inférieure. Encore une fois, Masha visait juste.

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