Repas et Repos

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 Lorsque les Fourmis revinrent sur le coup de dix-huit heures, les cantinières mirent en pause la préparation des tartines du lendemain. Cette fois, ce fut au tour de Lydie de les servir, toujours épaulée par Madame Stanoev. L’expérience ne lui fut pas plus agréable qu’à Masha. Par trois fois sa supérieure lui donna un coup de coude pour lui rappeler d’éviter le contact visuel avec les garçons.

 Derrière, Masha se sentait soulagée de ne pas avoir à se contrôler. Elle se concentrait sur la pesée des assiettes, de quoi oublier la voix autoritaire de Madame Vasilievna. Cette fois-ci, elles n’attendirent pas que les résidents sortent du réfectoire pour reprendre leur travail. Elles firent de leur mieux pour ignorer le gavage qui avait lieu derrière elles. Heureusement, aucun enfant ne se fit remarquer cette fois-ci. Tous avalèrent leur repas sans oser manifester la moindre faiblesse, pas même CR-17.

 Ils repartirent comme ils étaient venus, dans un véritable défilé militaire rythmé. Trop absorbées par leurs quignons à beurrer, les cantinières n’y prêtèrent pas attention. Finalement, quand il n’y eu plus une seule tranche de pain sur leur planche, Lydie poussa un long soupir, entre épuisement et satisfaction.

 — On doit encore faire quelque chose, ou on a fini journée ? demanda-t-elle en s’étalant tout son long sur leur plan de travail.

 — On va juste stocker tout ça dans la chambre froide puis je vous montrerai la salle de repos et vos chambres, répondit Madame Stanoev avec un rire franc.

 Ni une ni deux, elle attrapa un plat débordant de tartines. Masha voulut l’imiter, mais demanda l’aide de Lydie d’un mouvement de tête. C’était trop lourd pour une seule d’entre-elles.

 — Il y a une salle de sport ici, que vous soyez si forte ? plaisanta Lydie.

­ — Il parait, mais nous n’y avons pas accès, c’est pour les résidents. Vous verrez qu’avec les quantités qu’on gère tous les jours, ça viendra naturellement, faites-moi confiance !

 Une fois le petit-déjeuner au frais pour la nuit, les efforts des cantinières n’étaient pas encore terminés. Au grand dam des deux nouvelles, elles devaient encore transporter un plat de hachis jusqu’à la salle de repos des employés.

 Heureusement, la pièce en question n’était pas très loin. Elles n’eurent à porter le repas que sur un long couloir. Là-bas les attendaient une vaste salle avec plusieurs vieux fauteuils et quelques tables disséminées çà et là. Huit employés étaient présents et poussèrent des cris d’impatience en les voyant débarquer.

 — Eh bah dis donc, Stanoev, c’est pas trop tôt ! Il est presque 20h !

 — La ferme, Milosova. Tu seras servi en dernier.

­ — J’aimerai bien voir ça…

 — Mais tu vas le voir, je te le garantis !

 Elles déposèrent le plat sur une table et les autres employés se précipitèrent vers eux, en file indienne, comme les fourmis. La grosse différence, c’est que ceux-ci étaient agités, discutaient entre eux, essayaient même de se dépasser les uns les autres. Difficile de croire qu’ils étaient adultes et pas les résidents…

 — Je t’ai dit en dernier !

 — Mais ils n’ont pas faim, les autres… Je mangerais un ours !

 Masha et Lydie se tenaient en retrait, derrière leur responsable. A force de travailler avec la nourriture, elles n’étaient pas pressées de manger. Elles préféraient mettre ce temps à profit pour observer les autres employés de l’Institut.

 L’homme avec qui Madame Stanoev feignait de se disputer était trapu, son dos légèrement bossu. Alors qu’il essayait de passer devant, il ne cessait de tripoter sur une de ses boucles de cheveux roux. Son menton élancé et ses petits yeux lui donnaient des airs de fouine.

 Derrière lui, l’homme d’âge mur qui avait été recruté en même temps qu’elles prenait son mal en patience. Malgré ses rides, il paraissait particulièrement calme en comparaison.

 Premières servies, les deux gouvernantes de tout à l’heure mangeaient à table, l’une en face de l’autre, et se chuchotaient des paroles inaudibles. Madame Vasilievna n’était pas de la partie, ce qui n’était pas pour déplaire à quiconque. Un gars dépassait tous les autres en taille. Il s’était mis en bout de file, et même un pas ou deux en retrait. Peut-être pour ne pas déranger les autres avec la fumée de sa cigarette. Deux hommes de l’âge de Lydie et Masha leur jetaient des coups d’œil qui se voulaient discrets et se murmuraient des paroles aisées à deviner. Enfin, première de file, une vieille dame grommelait en repoussant Milosova sans effort apparent.

 — Allez, vieille peau !

 — Si tu veux pas retrouver mon dentier dans ton caleçon, j’te conseille de la fermer, gamin.

 — C’est une tentative de séduction ? Aïe, non pas les yeux !

 Lydie se retenait tant bien que mal de rire. Madame Stanoev lui lança un clin d’œil par derrière son épaule.

 — Laissez-vous aller, les filles. Il faut bien qu’on tienne d’une manière ou d’une autre, non ?

 Si sa collègue s’abandonna à l’hilarité, Masha, elle resta à ses observations, statique. Ces paroles ne la rassuraient pas. Au contraire.

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