Balade au Bayan

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 Avant que le dernier employé ne soit servi, Madame Vasilievna fit son entrée en compagnie de trois hommes en blouse blanche. Ils saluèrent quelques personnes puis rejoignirent le fumeur qui tendait enfin son assiette. Deux des nouvelles têtes devaient avoir la trentaine. Le troisième, lui, allait plutôt sur la cinquantaine. Mal rasé, avec un monocle, il n’écoutait pas ce que la Cheffe des Gouvernantes racontait aux deux autres.

 — Je vais apporter son repas à Miss Curts, déclara Madame Vasilievna quand elle arriva devant Madame Stanoev, justifiant les deux assiettes.

 — Vous êtes sûre que vous ne mangez pas son repas en cachette à chaque fois ?

 Le sourire de la Gouvernante s’élargit un peu plus, mais il de dupa personne. La plaisanterie ne lui seyait pas. Elle s’enfuit de la salle de repos sans rien ajouter avec ses deux plats en main.

 — Ne vous inquiétez pas, Madame. Moi, j’ai trouvé ça rigolo, déclara le quinquagénaire. Malheureusement, il n’y a pas de médicament pour les balais dans le cul.

 — Rooh, docteur ! Il y a des jeunes oreilles !

 — Elles sont majeures, non ? Mesdemoiselles, je vous ai choquées, peut-être ?

 — Non, du tout, répondit Lydie en pouffant.

­ — Tant mieux, parce que je ne comptais pas m’excuser.

­ — Je vous ai gardé le cramé, comme d’habitude, docteur.

 — Madame, vous êtes le seul rayon de soleil de cette putain de maison de fou. Je vous l’ai déjà dit ?

 Il adressa un clin d’œil aux deux nouvelles recrues pendant que Madame Stanoev remplissait son assiette des morceaux qui avaient un peu brûlé. Cette fois, Masha se permit un léger sourire. Le médecin lui inspirait plus confiance que la plupart des autres employés de l’Institut.

 Elles se servirent elles même puis jetèrent un œil autour. La plupart des places étaient déjà prises. Madame Stanoev venait de prendre une chaise là où se trouvait déjà le vieux docteur, la vieille femme au dentier et le type à la tête de fouine. Les deux jeunes hommes leur firent des signes pour leur montrer qu’il restait de la place à côté d’eux. Naturellement, Lydie fit un pas vers eux avant que Masha n’attrape son épaule et lui désigne deux autres places libres.

 Lydie fronça les sourcils. Elle n’était pas sûre de vouloir suivre Masha à côté de l’homme qui avait été embauché en même temps qu’elles. Néanmoins, sa collègue n’attendit pas son approbation pour s’asseoir juste en face de lui. Elle soupira. Ce n’était peut-être que partie remise pour faire connaissance.

 — Pyotr Antonovich, se présenta l’homme une fois que Lydie fut assise à côté de Masha. Nous nous sommes vus tout à l’heure dans le bureau de Miss Curts.

­ — Oui, je me souviens. J-Je m’appelle Lydie Pechova. Mais appelez-moi juste Lydie…

 — Masha me disait que vous aviez eu une journée harassante, vous aussi. On va devoir s’y faire.

 Lydie acquiesça et, timidement, commença à manger. L’homme lui jeta encore un regard circonspect au travers de ses lunettes puis reporta son attention sur son repas déjà bien entamé. Il parla de sujets banaux, auxquels Masha fut étrangement répondante. Pour l’avoir côtoyée toute la journée, Lydie pensait que sa collègue n’était pas très bavarde et particulièrement sérieuse. Mais sortie des cuisines, elle se révélait bien plus loquace.

 — J’ai été très surprise de rencontrer les Résidents. Ils ont l’air d’avoir neuf ou dix ans, pas moins.

 — C’est aussi l’impression que j’ai eue.

 — Les pauvres garçons, je me demande bien ce qu’ils comptent faire d’eux !

 Lydie enfourna une bonne cuillérée en bouche avant de se rendre compte que ses deux voisins la regardaient avec un mélange de reproche et d’inquiétude. Pyotr se pencha légèrement pour examiner la réaction des autres employés. Personne ne semblait avoir entendu la cantinière.

­ — Mieux vaut éviter de parler trop fort de sujet sensible, soupira le vieil homme. Ils ont l’air très stricts, de ce qu’on a vu ce matin.

 — Oh, pardon…

 — Tes questions sont légitimes, murmura Masha. Mais je crois que P-Pyotr, a raison. Soyons discrets, d’accord ?

 Lydie acquiesça et son regard passa de Pyotr à Lydie avec quelques soupçons. On dirait qu’ils se connaissent, ces deux-là… Elle n’eut pas l’occasion de porter sa réflexion plus loin que le vieil homme s’épongea les lèvres avec une serviette avant de prendre congé pour se diriger vers une des chambres.

 Masha se releva peu de temps après, son assiette déjà vide. Elle avait eu plus d’appétit qu’à midi. Sans attendre Lydie, elle se dirigea vers Madame Stanoev qui riait aux éclats en bonne compagnie. Un peu frustrée, le sentiment d’abandon de Lydie ne dura pas. Masha revint presqu’aussitôt en désignant une porte.

­ — Notre chambre est là. On la partage à deux. Si tu veux, je peux te couper les cheveux.

 Lydie cligna des yeux avant de se souvenir des remontrances de Miss Curts. Elle avait presque oublié ce si désagréable moment… Elle remercia Masha de sa proposition et engloutit ce qu’il lui restait de nourriture avant de la rejoindre.

 Leur chambre était petite. Deux lits, deux petites armoires, un miroir et un évier. Leurs valises étaient déjà là, dépassant légèrement de sous les matelas. Masha fouilla un instant dans la sienne avant d’en sortir une paire de ciseaux.

 — J’ai cru un instant qu’ils me l’avaient confisquée. Viens ici…

 Devant la glace, Lydie s’examina avec une boule au ventre tandis que Masha se mettait au travail. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle avait toujours eu les cheveux longs. Pour accéder à cet emploi, elle avait consenti de les couper jusqu’aux épaules. Ça n’avait pas suffi… Elle peinait à se reconnaitre dans la glace.

 — Tout ira bien, la rassura Masha. Quand la guerre sera finie, ça repoussera.

 Peu convaincue, Lydie la remercia d’un sourire contrit. Il lui semblait que ce conflit n’en finissait pas… Pourquoi son pays se battait-il ? Elle n’en savait plus rien. Mais elles devaient vivre avec.

 En retournant dans la salle de repos, elles furent accueillies par une douce musique. Pyotr jouait d’un Bayan, une sorte d’accordéon. Une mélodie mélancolique en sortait avec douceur. Tous les autres employés se taisaient, l’observant presque religieusement. C’était comme une berceuse, d’un air que chacun reconnaissait mais que personne n’arrivait à nommer, un souvenir d’une vie lointaine.

 Les filles prirent place dans le même fauteuil que Madame Stanoev. Lorsque yiotr eut terminé, Monsieur Milosova, le bossu aux airs de fouine, distribua à tout le monde un petit verre. Il les remplit de vodka et leva son verre dans un soupir.

 — A nos jours heureux, grimaça-t-il avant de boire cul-sec.

 — Et à la vodka, mon seul et unique amour, reprit la vieille.

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