Un seul œil pour pleurer
Le docteur Dimitri Khomenko réajusta son monocle avant de se plonger dans ses instructions. Dans ce document très complet, on avait tracé un suivi détaillé de l’évolution voulue pour les résidents de l’Institut. Poids, taille, masse musculaire, compétences… Chaque fois qu’il analysait les chiffres et les graphiques, il en avait froid dans le dos. Comment en étaient-ils arrivés à pareil traitement ?
Lorsqu’il les avait découverts la première fois, il avait immédiatement signalé les innombrables erreurs qu’il avait repérées. Le Professeur Vygotsky avait éclaté de rire. Il avait vanté son professionnalisme avant de lui en dire plus sur les projets de l’Institut.
Il aurait dû protester. Il aurait dû montrer son désaccord et partir. Au lieu de ça, il était devenu complice.
Parfois, Dimitri pensait qu’il avait vendu son âme au diable. Tout ça par pure mélancolie.
Avant la guerre, il était un simple médecin de campagne. Il venait à l’Orphelinat de M. et Mme Curts gratuitement pour s’occuper des orphelins sous leur garde. Il leur donnait leurs vaccins, établissait des bilans de santé, surveillait les cas de tuberculose qui, d’aventure, venaient assombrir le tableau. Et puis, il y avait Nadiya.
Ah. Nadiya. Si elle n’était pas morte, peut-être Dimitri aurait-il eu le courage de s’opposer aux projets de l’Institut, d’envoyer balader le Professeur Vygotsky.
De partir.
Non. Il ne pouvait pas l’abandonner derrière lui, pas comme ça. Aujourd’hui, leur village est vide de toute vie. Les anciens habitants sont partis depuis belle lurette, relocalisés par le Gouvernement qui ne veut voir personne s’approcher de l’Institut. Mais les tombes, elles, sont toujours là. Tous les samedis, Dimitri rend visite à Nadiya. Il a une permission spéciale, accordée par le Professeur Vygotsky.
Il a très bien compris comment me tenir en laisse…
Tous les jours, un tier des résidents passe devant lui pour un rapide examen. Il les pèse, les mesure, leur fait parfois passer l’un ou l’autre test. Ses collègues s’occupent des autres.
Dimitri ne connait même pas leurs noms. Ils sont trop jeunes, trop imbus d’eux-mêmes et, surtout, totalement inconscients de ce qui se trame autour d’eux. Parfois, le Dr Khomenko les trouve même enthousiastes. Comment peut-on être enthousiaste ici, à l’Institut ?
La guerre et les drames altèrent même les meilleurs. C’est ce qu’il se répétait sans cesse. Comment Miss Curts avait-elle pu changer à ce point après la mort de son mari ? Et que dire d’Iryna ? Heureusement, dans ce monde de fou, d’autres parviennent à garder la tête hors de l’eau. Ils agissent alors comme des bouées de sauvetage les uns aux autres. Afin de garder le moral, d’oublier un instant l’enfer qui les entoure.
Et puis, avec leurs soucis, un verre de vodka ne fait pas de mal.
Tout à ses réflexions, il entendit la porte s’ouvrir. Il se tourna pour tomber nez à nez avec CR-1, torse nu, au garde à vous. Il soupira et lui montra la balance sans un mot. Ils avaient l’habitude. Il n’adressa pas la parole au résident et se contenta de prendre note des données collectées. Le détachement, disait Vygotsky, était nécessaire pour ce job. Il avait raison. Une fois les différentes mesures prises, CR-1 le salua et sortit, vite remplacé par CR-2.
Le même schéma se répéta et se répéta, encore et encore, sans discontinuer. Du moins jusqu’à ce que se présente CR-17.
Contrairement aux 15 garçons qui l’avaient précédé, celui-ci paraissait clairement inquiet. Il essayait de garder contenance, de maintenir son dos droit et de ne pas dévier son regard. Mais, de petits gestes furtifs, il suivait le médecin et guettait ses réactions.
Lorsque Dimitri jeta un coup d’œil à la balance, il grogna.
— 33 kilos et 420 grammes.
Il jeta un coup d’œil à l’enfant qui fit aussitôt semblant d’être resté impassible. Le gamin n’avait aucune idée de ce qu’il venait de dire. Il savait à peine compter jusque 20. Pour lui, ces chiffres étaient aussi énigmatiques qu’un miracle de Lourdes.
Pour Dimitri, par contre, cela posait un réel problème.
— Matricule CR-17, est-ce que tu ressens une douleur quelque part ?
S’il avait du mal à rester figé, ces quelques mots l’aidaient enfin à tenir son rôle. On aurait dit qu’il s’était changé en statue de sel. Prête à fondre à la moindre vague.
— CR-17. Où ?
D’une main tremblante, le garçon pointa la source de ses maux de l’index. Le Dr Khomenko se doutait qu’ils étaient parfois passés à tabac. Il espérait découvrir une plaie mal soignée, mais rattrapable.
CR-17 indiqua son torse, aux alentours de l’estomac.
Merde.
Dimitri soupira. Il s’approcha aussitôt et lui demanda de tendre le bras. Avec précaution, il lui préleva un échantillon de sang. Le gamin plissait les yeux sous la pression de l’aiguille. Il semblait au Dr Khomenko que ce garçon était plus humain qu’il ne l’avait jamais été.
Affaibli et vulnérable.
— Je vais te donner une pilule à prendre avant chaque repas, grommela le médecin. Si ce n’est qu’une brûlure d’estomac, alors tu ne sentiras plus rien d’ici un jour ou deux.
CR-17 releva la tête sans rien dire, mais son expression en disait long :
Et si ce n’est pas ça ?
Alors c’est sûrement un cancer. Comme les autres.
Alors l’Institut ne pourra plus s’embarrasser de lui.
Tandis que CR-17 repartait au garde-à-vous, Dimitri prit le temps de l’accompagner et de lui ouvrir la porte. Il ne prêta pas attention aux autres résidents qui attendaient leur tour, ni même à celui qui entra sans tarder dans son cabinet. Il n’eut d’yeux que pour ce gosse qui s’éloignait dans le couloir pour disparaitre par une porte.
C’était peut-être la dernière fois qu’ils se voyaient.
Le docteur Khomenko rentra pour s’occuper de CR-18. Impassible, il était déjà monté sur la balance. Le médecin observa ses résultats, puis s’assit à son bureau pour les indiquer sur son bloc-notes. Une goutte salée tomba et noircit son papier. Il pesta et réajusta son monocle.
Pourquoi est-ce que c’était si compliqué de laisser les morts derrière soi ?

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