Splitch, splatch, sploutch

4 minutes de lecture

 Lorsque CR-17 revint à la piscine intérieure, une des jeunes Gouvernantes invita CR-24 à sortir de l’eau. Il se rapprocha du bord et se hissa sans souci en dehors du grand bassin. Sans laisser paraitre quoi que ce soit, il rejoignit immédiatement les vestiaires où il retira son uniforme trempé pour le tronquer contre un autre. Là où il allait, il n’avait besoin que de son pantalon.

 Ils avaient un entrainement à la natation par semaine. Les premières fois, ils y étaient allés en caleçon. Un militaire leur avait appris les mouvements de base de la brasse et du crawl. Mais depuis quelques séances, on leur demandait de plonger dans l’eau tout habillé. CR-24 détestait ça. Leurs vêtements mouillés leur collaient à la peau et entravaient leurs mouvements. C’était bien plus difficile de nager ainsi. La sensation de froid n’aidait pas plus. Une fois hors de l’eau, l’humidité glaciale leur collait à la peau jusqu’aux vestiaires.

 CR-24 prit le temps de passer une serviette sur son corps. Il voulait se débarrasser de ces fichues gouttes qui refusaient de le lâcher. D’un coup, il grelotta, incapable de se retenir. Il ne s’en inquiéta pas. C’était l’un des rares mouvements incontrôlables qui était toléré par les Gouvernantes et les militaires.

 Comme les autres résidents avant lui, CR-24 attendit patiemment que vienne son tour. Quand ce fut le cas, il fila directement en direction de la balance. Il savait ce qu’on attendait de lui. Comme le médecin ne semblait pas faire très attention, il en profita pour jeter un coup d’œil aux chiffres de la balance. Un trois, un six, un deux, deux zéros. CR-24 connaissait le nom des chiffres, mais ça s’arrêtait là. De là à en tirer une conclusion… Tout ce qu’il pouvait dire, c’est que ce n’était jamais exactement les mêmes.

 D’un geste, le médecin lui indiqua la longue tige métallique dans le coin de la pièce. Une fois le garçon positionné contre, le Dr Khomenko baissa une petite plaque jusqu’à toucher son crâne. Cette fois-ci, CR-24 ne put voir le résultat de ses mesures. Qu’est-ce que ça aurait changé, de toute façon ?

 Ce même schéma se répétait tous les jours.

 Le médecin le libéra d’un geste. Sans plus attendre, le garçon sortit. En arrivant à la piscine, il constata que la plupart de ses comparses étaient en train de se rhabiller. Madame Vasilievna attendait que la file se forme, tout en regardant sa montre avec insistance.

 Ne surtout, surtout pas la faire attendre.

 Comme l’heure approchait dangereusement, la Gouvernante en cheffe fit un signe de tête à ses deux comparses. Celles-ci échangèrent un regard puis se dirigèrent vers les vestiaires. Trois retardataires peinaient à enfiler convenablement leur uniforme, perdus dans les manches. Elles les aidèrent, mais les punirent aussi d’un coup de baguette sur les doigts. N’importe quel autre enfant aurait pleuré ou serait au moins revenu avec un air penaud.

 Pas eux.

 Un nouveau repas.

 Mâcher. Mâcher. Avaler. Recommencer.

 Les Gouvernantes continuaient de les surveiller, ombres implacables surgissant de nulle part pour les punir en cas de faute.

 Mâcher. Mâcher.

 Un regard hasardeux apprit à C-24 qu’une cantinière les observait. La nouvelle. Elle avait une expression indéchiffrable.

 Mâcher. Avaler.

 Toute la nourriture engloutie, il était temps de repartir. Cette fois, Madame Vasilievna les conduisit dehors.

 Splitch, splatch, sploutch. Le bruit de la boue sous leurs bottes. C’est bête, mais CR-24 aimait bien ce son. Chacun de leurs pas rythmé et appuyé provoquait des éclaboussures dans tous les sens. Leurs uniformes allaient encore être tout salis.

 Penser à autre chose. Ne pas sourire.

 Un militaire les arrêta. Tout le monde se mit au garde à vous. Il leur montra des sacs de randonnées, remplis d’équipement tout en aboyant ses instructions.

 Soudain, il était plus simple de ne pas sourire en pensant à la boue.

 Ils passèrent l’après-midi à ramper sous des barbelés ou à escalader des obstacles, une lourde charge sur le dos. En fin de journée, ils étaient trempés, épuisés, boueux, puants.

 Ne pas pleurer. Ne pas pleurer. Ne pas pleurer.

 Un coup de sifflet les rappela. Enfin leur calvaire se terminait.

 Pour aujourd’hui.

 Alors qu’ils se dirigeaient tous vers leur point de départ, le dos courbé, les épaules basses, telle une nuée de zombie attirée vers un même point, CR-24 passe à côté de CR-17. Celui-ci s’était arrêté. Il serrait les poings. Des larmes coulaient le long de sa figure encrassée.

 CR-24 ralentit.

 CR-24 s’arrêta.

 CR-24 reprit sa marche et accéléra.

 Il ne savait pas quoi faire quand un camarade était en détresse. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait rien.

 On ne le leur avait jamais appris.

 Une fois dans la file, CR-24 vit passer CR-17 d’un pas rapide. Il avait séché ses larmes. Son moment de faiblesse était arrivé alors qu’aucun responsable ne faisait attention à eux et que la boue cachait jusqu’à ses yeux rougis.

 L’enfant avait une boule au ventre.

 On leur fit prendre une douche dont ils avaient cruellement besoin. Après cela, un second repas. Dès que le garçon savait qu’il n’était pas observé, il essayait de voir où en était CR-17. Celui-ci ne se fit pas plus remarquer.

 La boule au ventre s’apaisa.

 On les escorta jusqu’à leur dortoir. M. Milosova et son équipe avaient refait leurs lits. Un verre d’eau et deux pilules pour chacun les attendaient sur leur table de nuit respective.

 CR-24 enfila sa robe de chambre. Avant de prendre ses cachets, il jeta un regard furtif vers CR-17. Il inspectait avec un drôle d’air une troisième pilule que CR-24 ne reconnut pas. Était-il malade ?

 Lui-même attrapa les siennes. Une rouge et une verte. Il les mit en bouche puis les avala à l’aide de l’eau de son gobelet.

 Il ne perdit pas un instant et se coucha. Quelques minutes plus tard, il dormait.

 Ils dormaient tous.

Annotations

Vous aimez lire C.Lewis Rave ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0