Le dentier de madame Kravets

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 Masha et Lydie étaient rassemblée autour d’un plateau de dames. La partie durait depuis une vingtaine de minutes, sous le regard attentif d’Ana et Sofija, les deux jeunes Gouvernantes. Le résultat de la partie définirait laquelle des deux Cantinières affronterait Sofija, qui avait déjà vaincu sa camarade.

 Pendant ce temps, les autres employés vaquaient à leurs activités. Comme d’habitude, Milosova arrosait toute la bande de vodka. Rares étaient ceux qui refusaient un verre après une dure journée. Le seul qui évitait généralement d’y toucher, c’était Pyotr. Il préférait jouer de son Bayan, calmement, offrant à ses collègues une douce mélodie qui réchauffaient leurs cœurs.

 Lorsque Masha perdit son dernier pion face à la terrible dame de Lydie, elle soupira. Sa camarade s’était révélée une terrible adversaire. Même Sofija n’avait pas vu venir sa stratégie pour dégager le chemin et récupérer une dame. Une fois ceci fait, elle avait dominé le reste de la partie.

 Masha se leva pour laisser place à Sofija. Elle allait s’asseoir à côté d’Ana pour assister à la finale quand elle remarqua les airs sombres du Dr Khomenko et de Madame Kravets. Le médecin fixait l’intérieur de son verre, vide, comme s’il était capable de le remplir rien que par la pensée.

 Comme ils se trouvaient près d’une bibliothèque, Masha décida de sauter sur l’occasion de satisfaire sa curiosité. Sans rien dire, elle abandonna les joueuses de dame et fit mine de chercher quelque ouvrage susceptible de l’intéresser, l’oreille tendue pour essayer d’entendre ce que ses ainés se disaient. Dans leur sofa, ils lui tournaient le dos sans se douter de sa présence.

 — Tu vends toujours la peau de l’ours avant de l’avoir tué, grommelait la vieille en passant son propre verre sous son nez crochu.

 — T’as pas une expression encore plus mal choisie dans ton chaudron, sorcière ?

 — Tant que tu n’as pas les résultats, il ne lui arrivera rien.

 Elle but son verre cul sec et fit claquer sa langue.

 — Dégueulasse. Comme je l’aime.

 Elle héla Milosova pour venir remplir leurs verres. Masha n’avait pas trop confiance en ce type. D’après Pyotr, il était très à cheval sur le règlement et, sous ses airs de gars sympa avec ses pairs, il s’était déjà montré très agressif envers les résidents. La jeune cantinière ne voulait pas attirer son attention et se saisit du premier livre qu’elle put attraper, un vieil ouvrage à la couverture décrépie.

 Alors qu’elle se dirigeait vers la table de jeu, les portes de la salle de repos s’ouvrirent à la volée. Madame Vasilievna entra, suivie de près par Miss Curts. Dès qu’ils remarquèrent la présence de la directrice de l’Institut, la plupart des employés se levèrent pour la saluer poliment. Les seuls qui ne le firent pas furent Kravets et Khomenko.

 — J’ai entendu de la musique dans le couloir, lança la vieille Curts en balayant la pièce du regard.

 — Je plaide coupable, répondit humblement Pyotr en déposant son instrument sur la table basse près de lui. J’ignorais que c’était interdit.

 — Oh, Aleksandra, un peu de bon sens ! grogna madame Kravets sans même regarder la directrice. Il joue bien, pas de raison de l’en empêcher.

 — Le Professeur Vygotsky a été très clair à ce sujet, répliqua sombrement Curts. Nos résidents n’ont pas le droit d’entendre de musique.

 — Mais parle à mon dentier ! Tu sais bien qu’ils dorment à cette heure, et qu’ils sont bien assez loin !

 Tout en argumentant, la vieille femme de ménage avait retiré ses dents artificielles et les maintenait en main à la manière d’une marionnette qui parlait à sa place.

Surtout ne pas rire.

 Le Dr Khomenko n’était pas de cet avis. Il pouffait, dos courbé pour cacher maladroitement son hilarité. Il n’était pas le seul, Lydie avait une main contre sa bouche tandis que Madame Stanoev faisait de son mieux pour cacher un petit sourire.

 Miss Curts, par contre, ne rigolait pas du tout. Le rouge lui montait au nez et ses poings se serraient. Elle jeta un regard assassin à Lydie et fondit sur elle comme un faucon sur une souris. La pauvre fille se raidit tandis que la directrice l’inspectait avec un regard mauvais.

 — Vous avez coupé vos cheveux.

 Au ton de sa voix, elle était clairement déçue de ne pas avoir un prétexte pour montrer son autorité. Elle passa derrière la jeune femme et lui donna une claque loin d’être amicale.

 — Plus droit, le dos.

 Elle passa ensuite faire de même autour d’Ana et Sofija. Chacune reçut une sèche remontrance, pas toujours justifiée. Son regard croisa celui de Masha qui fit de son mieux pour se maintenir au garde-à-vous, se voulant toujours exemplaire.

 — Qu’est-ce que vous lisez ?

 Elle lui arracha des mains l’ouvrage qu’elle avait saisi à la sauvette. A la lecture du titre, Miss Curts grimaça.

 — Baba Yaga. Vous devriez avoir honte de lire une histoire pour gamin.

 Elle frappa le haut du crâne de Masha avec le livre puis le laissa tomber. La jeune femme le rattrapa de justesse, les joues empourprées. Elle garda la tête baissée tandis que la vieille directrice reportait son attention sur les autres employés.

 Elle n’en épargna pas beaucoup. Même Madame Stanoev fut critiquée, pour avoir eu la main trop lourde avec sel dans leur dernier repas. Elle fit une remarque à M. Victorovich concernant son éternelle cigarette, puis commenta une tâche de sauce à peine visible sur la veste blanche d’un des deux jeunes médecins antipathiques. Finalement, ils eurent presque tous droit à un petit commentaire pinçant, une brimade, voire un coup sans retenue.

 Cependant elle ignora Kravets et Khomenko. Milosova, quant à lui, s’en tira en lui faisant un compliment sur son tailleur, la bouteille cachée derrière son dos.

 — Il est tard, vous ne devriez pas tarder à aller vous coucher, tous autant que vous êtes.

 Elle avait lancé ces paroles sans les regarder, en direction du couloir. D’un signe de tête, elle ordonna à Madame Vasilievna de la suivre. Etrangement, le sourire vicieux de cette dernière était aux abonnés absents. Au contraire, elle paraissait triste, presque soumise.

 — Reprenez, Pyotr, lança Madame Kravets assez fort pour que la directrice l’entende depuis le couloir. Elle n’a qu’à aller voir ailleurs si on y est. Milosova, vodka !

 Le vieil homme observa la femme de ménage de l’Institut d’un air interdit. Par sécurité, il attendit encore quelques secondes avant de reprendre son Bayan en main et de démarrer une nouvelle mélodie. Une fois son verre rempli, la vieille fixa son propre dentier qu’elle avait encore dans son autre main.

­ — C’est pas parce qu’elle a tout perdu qu’elle doit avoir une dent contre le monde entier.

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