Avancer, quoi qu'il en coûte

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Le corps chut lourdement sur le matelas, arrachant un grincement bref mais strident aux ressorts du lit.

La sensation de la chute, ainsi que le son aigu du métal fatigué éveillèrent brutalement Flavia.

Les yeux s'écarquillèrent, confus, tentant de rechercher alentour la cause de ce bouleversement.

Une ombre massive la surplombait, aux contours flous. Elle lui parut vaguement familière, rassurante, elle étrécit les paupières pour préciser la vision.

Après quelques secondes, elle parvint à discerner les traits de celui qui l'avait jetée avec si peu de ménagement, mais elle ne réalisa pas sur le moment que c'était bien lui.

En effet, il l'avait habituée à plus d'égards par le passé.

Le Consigliere la dévisageait, du haut de son imposante stature, et nulle bienveillance n'adoucissait son regard. Les plis mécontents au coin de ses lèvres confirmaient cette impression.

— C'est la dernière fois que je fais quelque chose pour toi. -Tiens-le-toi pour dit, déclara-t-il, laconique en tournant les talons.

Si elle avait totalement recouvré ses esprits, la portée de cette annonce l'aurait davantage éprouvée, mais elle en saisit assez pour qu'une protestation jaillisse de sa gorge, comme un gargouillis informe.

— Mais qu'ai-je fait ? Pourquoi ? bredouilla-t-elle faiblement.

— Ce que tu as fait ? La question tonna aux oreilles de la jeune fille, la réveillant pour de bon cette fois.

Ce que tu as fait ? répéta-t-il, en pleine fureur. Mais à cause de tes manigances, elle est morte, elle !

Quelqu'un était donc mort ? Mais qui ? À quelle femme faisait-il allusion ? Et de sa faute encore?

— Oui, elle était désespérée que le Boss l'ait abandonnée ! Elle s'est donné la mort hier soir, au même moment où tu batifolais avec lui ! Troia que tu es !

Flavia baissa la tête, navrée.

Ainsi donc, ses manoeuvres avaient conduit à la mort de la sublime maîtresse du Boss...

— Mais jamais je n'ai voulu... protesta-t-elle comme un cri du coeur.

— Tu ne réfléchis à rien, hein ? Mais tu agis sans penser aux conséquences de ce que tu fais ! Sans même te couvrir d'ailleurs ! J'ai dû à de nombreuses reprises court-circuiter le réseau d'information du Boss pour cacher tes relations avec notre succursale napolitaine, et si je ne l'avais pas fait, tu serais au fond du Tibre depuis belle lurette ! Stupido ! Et ce soir, Giorgio t'aurait fait ta fête si je ne t'avais pas ramenée ici. Qu'est-ce que tu faisais à te prélasser au petit salon ?

Son interlocutrice ouvrit la bouche pour tenter de se justifier, mais il ne la laissa pas se défendre.

— Enfin, je m'en fiche, maintenant tu te débrouilles. Ne me demande plus rien.

Flavia resta figée. Ce n'était pas à cause de la sentence qu'il venait de prononcer, c'était le sermon acerbe du mafieux. Elle avait donc encore manqué de finesse, elle s'était démasquée toute seule ! Et elle perdait le seul soutien dont elle disposait auprès du Boss. Mais le temps que ces remords lui laissent le loisir de réaliser la situation, le Consigliere avait quitté la pièce et claqué la porte de l'appartement.

Encore un échec, déplora-t-elle. Et comment le présenter à Marco ? fut la question qui vint la tourmenter dans la foulée...

Quel égoïsme! se reprit-elle . Une femme était morte, vaincue par le malheur de la disgrâce. A quel degré inouï de détresse l'avait-elle poussée ? Aussi répugnant que le Boss lui paraisse, Maddalena l'avait sincèrement aimé, un sentiment qu'elle avait elle-même éprouvé sous différentes formes et qui l'avait elle-même plongée dans les affres du désespoir.

Marco... ce nom lui revint, lancinant comme une écharde trop profondément ancrée dans son esprit.

Tout comme Maddalena, elle avait décidé de mourir, de sa main, à lui, l'indifférent.

Alors que les larmes lui montaient aux yeux, elle s'ébroua. Ce n'était pas le moment de s'adonner au découragement. Mais plus tard, quand tout serait fini...

Le Boss, la soirée qu'elle avait passée avec lui, il fallait se ressaisir... Elle avait peut-être compris quelque chose, une piste se dessinait. Son arrogance, sa position sociale... oui, il gravitait dans les hautes sphères de la société, elle en était certaine. Elle se retourna pour saisir son téléphone perdu au fond de son sac...

Le tissu de ses vêtements frôla ses seins, un picotement, puis une brûlure irradia à travers sa poitrine. Tout lui revint en mémoire, et la douleur se réveilla entre ses jambes. La jeune fille se recroquevilla, comprimant les parties irritées pour la faire taire, mais le remède fut pire que le mal.

Comprenant que cela ne servirait à rien, elle souffla un grand coup pour se redresser et se traîner jusqu'à la salle de bain. Il lui fallait un traitement de fond, elle savait qu'une boîte de Tachipirina gisait au fond de l'armoire à pharmacie. En chemin, elle se débarrassa du trench-coat, et se confronta au miroir en pied pour découvrir l'étendue des dégâts.

Ils n'étaient pas difficile à déceler. Sur sa peau opaline, des taches rouges maculaient ses tétons d'ordinaire rose pâle, et son clitoris s'étalait, rouge vif, turgescent au lieu du minuscule bouton qui se cachait dans les plis de sa chair. La douleur s'accrut pendant ce bref examen, comme si mille aiguilles la transperçaient à nouveau. Pour la contrer, elle se mordit les lèvres. Il fallait être pragmatique.

Le Boss ne s'était sûrement pas soucié d'asepsie, elle devait se hâter de désinfecter tout ça. Elle sonda le placard, à la recherche de Broxodin, en vain.

Il n'y avait qu'un petit flacon d'alcool, elle allait dérouiller. Tant mieux, ragea-t-elle, ça lui remettrait les idées en place. La souffrance, elle l'offrirait en expiation sur l'autel de la mémoire de la sublime courtisane.

Serrant les dents, elle apposa le carré de coton imbibé tour à tour sur les lésions, les pinçant pour faire pénétrer le liquide désinfectant, répandant l'incendie au plus profond des chairs. Elle fit durer le soin impitoyablement.

"Ce n'est rien à côté de ce que tu as enduré, Maddalena, c'est ainsi que Dieu me punit pour ce que je t'ai fait" se répétait-elle en se torturant, presque dans un état second.

Mais le coton se desséchait et elle cessa de se mortifier.

Plus tard, se promit-elle encore une fois.

Après avoir enfilé sa nuisette, chassant l'inconfort provoqué par les irritations, elle se saisit du téléphone. Seul le répondeur accueillit son appel. Abandonnée, encore, seule, encore.

Mais elle agirait. Laconiquement, elle exposa le fruit de ses réflexions, et du plan qu'elle avait conçu. Elle infiltrerait le gotha romain, elle disposait d'un contact qui l'y introduirait. Elle informerait le tueur de toutes ces modalités. Et elle raccrocha.

Oui, Dieter Wetterwald se ferait une joie de la mener à la rencontre de cette société, si elle lui donnait ce qu'il voulait. Enfin... elle promettrait. Elle était hors d'état de batifoler en ce moment. Et puis non, elle le ferait, Maddalena avait bien plus souffert qu'elle pour mettre fin à ses jours.

Elle serrerait les dents, et elle laisserait le secrétaire d'ambassade assouvir ses envies sur son corps meurtri. C'était le moins qu'elle puisse faire.

Maintenant, restait à trouver l'occasion qui lui permettrait d'approcher l'élite romaine. Une simple recherche sur internet lui suffirait pour cibler l'évènement idéal pour se mêler à eux. Le calendrier des réceptions s'étalait en long, en large et en travers sur la toile, des journaux people aux sites officiels. Et justement, une semaine plus tard, un bal était donné en l'honneur de l'ambassadeur des États-Unis nouvellement nommé à l'Altare della Patria, avec des guest stars américaines en nombre.

Le hasard faisait bien les choses, une telle opportunité ne se représenterait pas de sitôt !

La poussée d'enthousiasme disparut aussi vite qu'elle était arrivée. Maddalena, morte...

Non, pas maintenant, refoula-t-elle.

Rien ne valait l'action pour l'arracher à ses sombres pensées.

D'une main affermie, elle composa le numéro de Wetterwald, mais encore une fois, elle se heurta au message d'accueil, froid et impersonnel à l'image de celui qui l'avait enregistré. Sa main se crispa d'irritation sur l'appareil mais elle se décida néanmoins à laisser un message. Alors qu'elle ouvrait la bouche pour expliquer la raison de son appel, des vibrations l'arrêtèrent.

— Oui, c'est Wetterwald, je suis occupé là, que veux-tu ? entonna une voix fébrile.

— Si vous êtes occupé, je peux rappeler... commença la jeune fille.

— Non, dis vite, je n'ai pas de temps à perdre, trancha-t-il.

— Hé bien... j'ai vu qu'une soirée était organisée en l'honneur de la nomination du nouvel ambassadeur des États-Unis, je souhaiterais m'y rendre...

Le silence succéda à cette demande. Une seconde s'écoula, puis deux, puis trois. Son interlocuteur était visiblement perplexe...

— Avec vous bien sûr, ajouta-t-elle, espérant le convaincre.

Wetterwald toussota légèrement, mais ne laissa filtrer aucune autre réaction. Il en voulait davantage, elle le pressentit.

— Nous passerons le reste de la soirée ensemble, si vous le désirez, avança-t-elle du ton le plus suggestif qu'elle put.

Elle avait abattu sa carte maîtresse, pensait-elle, mais cela suffirait-il ? Cela devait représenter un grand service, certainement.

— Très bien, tu m'envoies ton adresse par SMS, j'enverrai quelqu'un te chercher... Et t'emmener une robe convenable pour ce genre d'évènement. À la semaine prochaine, conclut-il avant de raccrocher sèchement.

Flavia soupira... la victoire avait été facile à remporter, mais elle devrait payer de sa personne pour cette faveur. Peu importe, elle parviendrait à se dérober. Désormais, elle savait manoeuvrer avec ce genre d'individu.

Il fallait prévenir Marco. Elle leva les yeux au ciel avant de sélectionner son numéro sur le téléphone qui était dédié à ses échanges avec le tueur.

— Qu'y a-t-il, encore? s'enquit-il sans autre forme de politesse.

Sur un ton légèrement hésitant, elle exposa son projet au mafieux. Après un assez long monologue, où elle tenta de justifier minutieusement ses suppositions et son plan d'action, elle se tut, pleine d'appréhension. L'approuverait-il ou la tancerait-il comme à son habitude ?

— Pourquoi pas... admit-il à sa grande surprise, ça se tient... En tout cas, il est clair qu'il a des accointances en haut lieu... Par contre, il faut que tu obtiennes de ton secrétaire d'ambassade que je vous accompagne en qualité de garde du corps, comme ça je pourrais aussi observer les invités. J'ai un contact dans la Secutor, la plus grande société de sécurité du pays. Arrange-toi pour que ton gogo choisisse celle-là.

— Mais tu ne risques pas d'être reconnu ? Tu es recherché, non ? rétorqua-t-elle, effarée par l'audace de la démarche. Il serait pris, emprisonné, ou bien pire, à n'en pas douter, surtout si le Boss avait le bras assez long pour participer aux cérémonies officielles du gotha. Dieu seul sait quel traitement cruel il lui infligerait s'il tombait dans ses filets.

— Ne t'inquiète pas pour ça, déjà je sais modifier mon apparence, et en principe, personne ne sait à qui je ressemble, à part une poignée de fidèles à Naples et Lorenzo, bien sûr.

Ceux qui m'ont vu n'ont pas eu le temps de divulguer mon identité, asséna-t-il froidement. Là où ils sont, ils gardent parfaitement mon secret.

Elle aurait dû frissonner à ces sinistres paroles, mais au lieu de cela, le timbre profond et grave de la voix la remua jusqu'aux tréfonds de son être. Sa virilité sauvage mais tout en contrôle lui évoqua des images qu'elle se hâta de chasser de son esprit. Une gêne la prit, elle se tortilla sur son lit.

Flavia promit en peu de mots d'obtenir ce qu'il réclamait. Plus prosaïquement, promettre était aisé mais quelle raison invoquer pour justifier la présence de Marco, en tant qu'agent de sécurité, qui plus est ?

Elle était stupide de s'engager à réaliser l'impossible ! Oui stupide, elle était au fond toujours naïve et écervelée, elle agissait sur un coup de tête sans mesurer les conséquences de ses actions.

Une jeune écervelée... oui, c'était aussi comme cela que la voyait Wetterwald, bien qu'elle soit parvenue à s'imposer plusieurs fois... et c'était ainsi qu'il fallait qu'il continue à la considérer.

Jouer à l'écervelée était le prétexte justifiant toutes les extravagances. La folie des grandeurs, un mal commun à tant d'autres, voilà deux cordes sur lesquelles il fallait jouer.

— Oui ? Autre chose ? La voix du secrétaire d'ambassade avait mué au bout du fil, peut-être une nuance d'indulgence s'y était-elle glissée...

— La voiture, la robe.. ça promet d'être grandiose, on va côtoyer des stars, tout le gratin. Mais c'est ma première fois, je voudrais... comment dire... en jeter. En plus, j'ai la chance d'être avec vous... est-ce qu'on peut placer le curseur encore plus haut ? demanda-t-elle avec enthousiasme, sur un ton ingénu.

— Heu, je ne te suis pas là, comment veux-tu faire mieux que ça ?

Il devait lever les yeux au ciel en ce moment. Elle espéra ne pas l'avoir refroidi par la perspective d'exigences insensées.

— Est-ce qu'on peut s'adjoindre un garde du corps, qui nous suivrait ? On aurait l'air important, c'est sûr...

— Je n'ai pas besoin de ça pour être important, la coupa sèchement Wetterwald.

— Mais réfléchissez, est-ce que tous les VIP de la soirée ne seront pas escortés ? À moins que vous n'y ayez pas droit, en tant que secrétaire d'ambassade... là c'est autre chose... insinua-t-elle. L'amour-propre, c'était là où il fallait taper avec cet incorrigible prétentieux.

— Mais bien sûr que j'y ai droit ! se révolta-t-il. Je parlerai à l'ambassadeur pour que je représente officiellement la Suisse à sa place. Il acceptera. Et je prendrai un garde du corps, déclara-t-il, sentencieux.

— Le meilleur, hein ? suggéra Flavia, sur un ton faussement naïf.

— Oui, bien sûr, le meilleur...

— Vous savez à qui s'adresser ? Il y avait eu un reportage sur la société Secutor, leur personnel est composé uniquement de gardes d'élite... j'espère que ce n'est pas trop cher...hasarda la jeune fille en pianotant en même temps sur son téléphone pour trouver des arguments sur cette société.

— Bon, bon, oui, je suis au courant, je les connais évidemment. Je m'en occupe, coupa-t-il enfin avant de mettre fin à l'appel aussi abruptement que la première fois.

Décidément, son jeu d'actrice s'améliorait, se félicita-t-elle, mais bientôt le souvenir de Maddalena s'imposa de nouveau à elle, et ses idées noires revinrent lui embuer l'esprit.

Autant dormir, résolut-elle en prenant deux comprimés de valériane. Prévenir Marco, préparer sa prochaine opération et se plonger à corps perdu dans son mémoire entre-temps. Ne pas écouter les plaintes de sa chair meurtrie, les accepter comme un châtiment mérité. S'étourdir, se droguer de travail sans se laisser une minute de répit.

Ne pas se laisser une seconde pour désespérer, elle pourrait s'y adonner en temps voulu, ce fut sa dernière pensée avant de sombrer dans un long sommeil sans rêves.

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