Chapitre 4 – Le doge contrôlable
En juin 1192, suite au retrait du doge précédent, Orio Mastropiero, la République de Venise se cherche un nouveau dirigeant.
Exercice délicat.
Car à Venise, on apprécie fort le pouvoir… à condition qu’il demeure soigneusement réparti entre familles suffisamment riches pour acheter un royaume, mais suffisamment méfiantes pour ne jamais laisser un voisin devenir trop influent.
Il faut dire que les Vénitiens nourrissent une relation particulière avec leurs doges : ils aiment les voir gouverner, mais beaucoup moins régner.
Le nom d’Enrico Dandolo finit alors par émerger.
Vieil homme expérimenté, diplomate chevronné, marchand rompu aux subtilités orientales, presque aveugle de surcroît, il présente un avantage considérable : il semble parfaitement contrôlable.
Du moins sur le papier.
Car Venise prend soin d’encadrer son nouveau doge avec une minutie quasi maladive. Une promissione ducale — sorte de contrat limitant fortement ses pouvoirs — lui impose de gouverner selon les lois et les conseils de la République.
En clair : on lui remet un palais… accompagné d’un mode d’emploi de plusieurs pages expliquant précisément tout ce qu’il n’a pas le droit de faire.
Les grands lignages vénitiens semblent alors convaincus d’avoir trouvé le compromis idéal : un homme respectable, âgé, affaibli, incapable sans doute d’imposer une autorité trop personnelle.
Pari raisonnable.
Du moins en apparence.
Car l’Histoire possède ce goût particulier pour les décisions que l’on croit prudentes avant qu’elles ne deviennent catastrophiquement mémorables.
Et Enrico Dandolo, malgré son âge et sa cécité, n’avait manifestement aucune intention de servir de décoration institutionnelle.

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