Pas la première ni la dernière
Chapitre 2 — Pluie à la fête
Pont‑Rouge, 1 h du matin
Le lac s’étendait devant le chalet comme une plaque d’obsidienne.
La pluie y tombait sans bruit, traçant à la surface des cercles qui se refermaient aussitôt qu’ils s’étaient formés.
L’eau, presque immobile, reflétait par moments l’éclair d’un orage lointain ou la pâle lumière des lampadaires du hameau plus haut.
Mark Desbiens, trente‑huit ans, était assis sur les marches de sa galerie, un verre de gin à la main.
Derrière lui, à travers la fenêtre, le poêle diffusait une lueur orangée.
Le crépitement du feu se mêlait au chuchotement obstiné de la pluie sur le toit.
La solitude du lac lui plaisait.
Depuis qu’il avait quitté l’armée cinq ans plus tôt, au même moment où il avait perdu sa femme et son fils dans un accident de voiture, il avait reconstruit ici un semblant de paix.
Pont‑Rouge, c’était son exil volontaire : un coin de bois, un quai, une chaloupe réparée de ses mains.
Plus rien ne bougeait sans qu’il le décide.
Le gin faisait un sillon chaud dans sa gorge.
Dans ce silence si dense qu’il en devenait palpable, on aurait pu compter les secondes entre les gouttes.
Mark leva les yeux vers les pins noirs sur la rive opposée ; leurs silhouettes se balançaient comme des gardiens fatigués.
Puis il ferma les yeux.
Juste la pluie.
Le cœur battait lentement, au même rythme qu’elle.
Jusqu’à ce que le téléphone sonne.
Le bruit brut brisa la paix du moment.
Mark se leva, essuya la condensation de sa barbe, rentra à l’intérieur.
La chaleur du poêle lui chatouilla les joues.
Il décrocha.
— Desbiens.
— Mark, c’est Leduc.
Même voix. Grave, râpeuse, trop lucide pour l’heure.
— À une heure du matin ? Tu veux me souhaiter “bonne fête” ou me gâcher la nuit ?
— Les deux, répondit Leduc, un soupir dans la voix. Bonne fête, mon vieux. Et pardon de t’appeler si tard.
— C’est pas ton genre de t’excuser. Qu’est‑ce qui se passe ?
Leduc hésita. On entendit des feuilles qu’on tournait, un micro couvert de la main.
— Une scène à Montréal. Une femme, retrouvée derrière un bar sur Peel.
Le tueur a laissé un parapluie noir ouvert sous son dos, et un couteau de cuisine planté entre ses jambes.
Tout est propre. Mis en scène comme un tableau. Aucune trace de lutte, pas de vol.
Tu vois le genre.
— Un meurtre bien orchestré.
— Exact. Le genre qui demande un œil spécial. J’ai appelé Bouchard de la Major Crime, mais j’ai besoin de ton instinct.
— Tu veux dire : l’ANR.
— Ouais. Considère ça comme un ordre amical.
Mark pinça l’arête de son nez.
— Tu sais que je suis à Pont‑Rouge.
— Je sais, mais si tu pars maintenant, t’arrives vers trois heures trente.
Silence.
Le tic‑tac du poêle, le craquement du bois humide.
— Nom de la victime ?
— Pas encore. Les papiers sont trempés. On identifie.
Mark vida son verre d’un trait.
La brûlure lui traversa la poitrine.
— D’accord. Je pars.
Leduc soupira, plus doux.
— Je te devais pas ça pour ton anniversaire.
— T’inquiète. C’est mieux que souffler des chandelles seul.
Ils raccrochèrent.La route
La pluie sur le pare‑brise rythmait la nuit comme un métronome fou.
Les essuie‑glaces luttaient pour repousser les filets d’eau.
Les phares découpaient des pans de brume et de forêt.
Mark roulait sans musique.
Ses pensées oscillaient entre le visage d’une inconnue sous un parapluie et celui de son propre reflet dans la vitre.
Il aimait ces heures sans témoin, où le monde n’existe que dans le faisceau devant toi.
Mais cette fois, le calme avait un goût différent.
Quelque chose rôdait sous la surface de l’histoire que Leduc lui avait racontée.
Un fil invisible qu’il ne pouvait encore saisir.
Le panneau annonçant Montréal – 87 km passa dans une giclée d’eau.
Mark serra un peu plus le volant.
Vers 2 h 15, il s’arrêta à une halte routière déserte.
L’eau tombait à grands filets sur la tôle du toit.
Il fit couler un café noir dans un gobelet de plastique, fuma une cigarette sans quitter du regard la chaussée détrempée.
La pluie changeait parfois de rythme, comme si elle imitait un battement de cœur.
Un camion passa, soulevant une vague.
Mark laissa le café tiédir, perdu dans ses pensées.
Le regard vide, mais l’esprit déjà à Montréal.
L’image de la scène décrite par Leduc se formait, nette : le parapluie ouvert, le couteau, la précision du geste.
Une main méticuleuse, peut‑être obsédée.
Quelque chose de froid, presque professionnel.
Il reprit la route à 2 h 35.
Montréal, 3 h 30
Le ciel au‑dessus de la ville était bas, d’un gris métallique.
La pluie persistait.
Les tours de la Banque Nationale luisaient comme des parois glacées.
Les feux de circulation créaient des flaques de rouge et de vert sur le trottoir.
Mark gara son camion près du Square Dorchester.
Les statues se découpaient dans la brume : Laurier, Burns, Macdonald.
Des silhouettes noires sous le ruissellement continu.
Tout autour, Montréal dormait encore.
Il marcha jusqu’au ruban jaune qui barrait la ruelle.
Un jeune policier s’avança, main levée.
— Interdit, monsieur.
— Desbiens, ANR.
Mark sortit son portefeuille.
La carte plastifiée montrait un écusson circulaire sur fond bleu nuit : A.N.R. – Affaires Non Résolues, en lettres argentées.
En bas, le logo du Ministère de la Défense et un hologramme tricolore.
Le policier resta interdit.
— L’ANR ? Jamais entendu.
— Et c’est très bien comme ça. Si tu fais correctement ton boulot, tu ne nous croiseras qu’une fois.
Il passa sous le ruban jaune sans attendre de réponse.
Sous un parapluie noir, un homme massif fumait une cigarette.
Inspecteur Bouchard. Manteau sombre, épaules carrées, moustache poivre et sel.
Il se tourna en entendant les pas.
— Desbiens ?
— C’est moi.
Ils se serrèrent la main. La poigne de Bouchard était ferme, un test en règle.
Mark la rendit neutre.
Bouchard observa la carte que Mark refermait déjà.
— Affaires Non Résolues ? Qu’est‑ce que la CIA du Québec vient foutre dans mon enquête ? Celle‑là n’a pas encore eu le temps de refroidir.
— On agit quand une scène sort de la norme.
— Sort de la norme ?
— Quand l’acte parle plus que le coupable.
Bouchard eut un sourire sans humour.
— T’es donc spécialiste des tordus poètes.
Mark ne répondit pas.
Ils marchèrent jusqu’à la bâche clignotante sous les flashs.
Un technicien la souleva.
Le parapluie noir s’ouvrait sous la tête de la victime, soutenant le torse comme un piédestal délicat.
Le corps, allongé dans une posture symétrique, semblait endormi.
Et, entre ses cuisses, la poignée d’un couteau de cuisine pointait vers le ciel, froide, figée.
Autour, la pluie faisait miroiter le béton comme un miroir mouvant.
Mark s’accroupit, observa longuement.
— Ce n’est pas du hasard.
— J’avais remarqué : le type aime l’ordre, répondit Bouchard.
Mark montra la scène du doigt.
— La symétrie. Le parapluie sous l’omoplate droite : support sans marquer le visage.
Le couteau, axe central. Signifiant sexuel, mais pas pulsionnel. C’est un message.
Il veut qu’on voie et qu’on comprenne.
Bouchard le dévisagea.
— Tu veux dire : rituel.
— Je dis : mise en scène. Le tueur nous parle. On doit apprendre sa langue avant qu’il recommence.
Un éclair illumina la ruelle.
Les gouttes sur le parapluie brillèrent comme des éclats de verre.
Bouchard soupira.
— Tu crois vraiment qu’il remettra ça ?
— Ce genre d’esprit, inspecteur, ne s’arrête pas à un essai.
Ils se regardèrent en silence.
La pluie s’intensifia.
Bouchard referma son carnet.
— D’accord, la CIA du Québec aura son mot à dire. Montre‑moi ce que ton unité sait faire.
— Volontiers, répondit Mark. Mais ne me retiens pas.
Une brève étincelle de respect passa entre eux.
Pendant un moment, ils restèrent là, immobiles, côte à côte, les yeux fixés sur le parapluie noir qui vibrait sous l’eau.
Dans le grondement lointain de la ville, Mark crut percevoir le souffle d’autre chose : une intention, un appel.
Le métier, pensa‑t‑il, n’oublie jamais de choisir la bonne nuit pour revenir.

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