Rendez-vous sanglant

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Chapitre 1 — Rendez-vous sanglant
Montréal, 31 octobre 2005.La pluie s’abattait sur le centre-ville depuis la matinée, drue, constante, obstinée. Le vent hurlait entre les immeubles, soulevant les parapluies et traînant avec lui les dernières feuilles mortes du Square Dorchester. Montréal ressemblait à une ville lavée de ses couleurs, réduite à un jeu d’ombres et de reflets.

Au cœur du square, les statues semblaient veiller dans un silence millénaire.
Autour de Wilfrid Laurier, les flaques s’étaient accumulées au pied du socle, réfléchissant le halo tremblé des réverbères.
Non loin de là, Robert Burns tenait sa pose éternelle de poète romantique, la cape collée contre son dos par la pluie, son livre dans la main gauche, tourné vers une avenue qu’il ne cessait de voir changer.

Mais c’était Sir John A. Macdonald, dressé sur sa colonne monumentale, qui dominait tout le square.
Le bronze ancien brillait comme huilé, la main tendue vers la rue Peel, geste figé d’un homme en plein discours. À la base, les quatre figures allégoriques – l’Industrie, l’Agriculture, la Guerre et la Paix – se dissolvaient dans la pénombre, ruisselantes. La pluie traçait sur leurs joues de pierre des larmes interminables.
La ville semblait s’incliner devant ce passé immobile tandis que, tout autour, les tours modernes de la Banque Nationale et de Place Ville‑Marie projetaient sur le parc un fourmillement de reflets, comme un ballet de fantômes numériques.

Un frisson courut le long des arbres nus.
Sur un banc, deux étudiants déguisés en zombies terminaient leur bière ; leur rire rauque se perdit dans le grondement des voitures.
Halloween.
Une pluie glacée.
Et, sous les statues de bronze, une éternité indifférente.

Jessica traversait le square d’un pas pressé, le col de son manteau relevé contre le vent.
À chaque pas, ses bottes s’enfonçaient dans les flaques sombres. Le bruit des semelles se mêlait au bourdonnement des moteurs et au sifflement d’un autobus qui freinait trop brusquement sur René-Lévesque.
Dans ses écouteurs, une chanson douce tentait de masquer l’agitation urbaine.
Elle aimait cette traversée, surtout la nuit, quand la ville semblait appartenir à ceux qui n’avaient pas peur d’elle.

Ce soir pourtant, Montréal paraissait différente.
Peut‑être la pluie, ou le poids du ciel.
Peut-être un pressentiment qui ne disait pas son nom.

La lumière rouge d’un feu piéton clignota, et Jessica traversa la rue Peel. Devant elle, les néons du Peel Pub diffusaient une vapeur orangée sur le trottoir mouillé. Un groupe de jeunes, masques en plastique et maquillages dégoulinants, chantait en titubant.
L’air sentait la friture, la bière et le tabac froid.

Le Peel Pub accueillait déjà sa clientèle du samedi soir : sportifs, étudiants et touristes fuyant la pluie. Les écrans géants diffusaient le match des Canadiens, les clameurs d’un but se mélangeant au bourdonnement continu de la fête.
Jessica hésita une demi‑seconde devant la porte ; sa main serra sa sacoche réflexe avant de la relâcher. Puis elle entra.

La chaleur la saisit aussitôt.
L’odeur de sauce Buffalo, de bière répandue et de laine mouillée formait un nuage épais.
Elle chercha une seconde, repéra Michel au fond de la salle.

Il se leva pour lui faire signe.

Michel était tel qu’elle se l’était imaginé : grand, la trentaine avancée, épaules solides, un sourire sincère. Son manteau accroché derrière lui laissait deviner une élégance simple, maîtrisée. Il avait la prestance tranquille de ceux qui savent écouter.
Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, il se leva, lui tendit la main :
— Jessica ?
— Oui. Salut !
— Enchanté enfin. Et bravo, tu as survécu à la météo.

Sa voix grave avait une chaleur inattendue, presque familière.
Ils s’installèrent face à face.

Les minutes s’égrenèrent au rythme des verres et du vacarme autour d’eux.
Michel parlait peu, juste assez. Il avait une façon de la regarder franchement, sans insistance. Jessica, elle, se découvrit à l’aise dès les premiers échanges. Elle raconta des anecdotes de travail, évoqua son chat, ses voyages. Il écoutait, opinait, lançait parfois une phrase courte, toujours juste.
Un homme solide, pensa-t-elle. Quelqu’un de posé, de réel.

Le temps passa sans qu’ils s’en rendent compte. Dehors, les cloches de minuit s’étaient noyées dans la pluie.
Le pub se vidait. Les serveuses empilaient les chaises, la musique avait baissé d’un ton.
Michel consulta sa montre.
— Tu veux que je te raccompagne ?
— Ce n’est pas loin, j’habite près du Mont‑Royal.
— Je te dépose sur le métro si tu veux. Mon van est juste derrière.

Le ton était courtois, naturel. Aucune raison de refuser.
Elle sourit.
— Marché conclu, alors.

Ils sortirent dans la nuit.
Le choc du froid fit remonter un nuage de vapeur de leurs bouches. Le silence du centre-ville étonna Jessica ; seules les gouttes résonnaient sur le bitume.
La pluie, constante, transformait les rues en miroirs mouvants.

Ils longeaient les façades vitrées de la Banque Nationale. Derrière le verre, les veilleuses d’étage jetaient des halos blafards.
Autour d’eux, Montréal brillait comme une maquette détrempée : enseignes, panneaux, feux de circulation. Les lignes rouges et vertes se confondaient dans l’eau.
Jessica leva les yeux vers la tour qui se perdait dans les nuages bas.
— J’aime ce coin ; on sent que la ville vit encore, même la nuit.
— C’est vrai, répondit Michel. On devine les gens, même derrière le verre…

Une moto passa, éclaboussant leurs jambes. Ils rirent, se serrant sous le même parapluie.
Leurs ombres se reflétaient serrées sur le trottoir, mêlées dans la lumière jaune des lampadaires.

Ils traversèrent l’intersection. Devant eux, le Square Dorchester s’étendait, noir et luisant.
Les statues brillaient sous la pluie.
Jessica ralentit une seconde, fascinée par les silhouettes immobiles dans la pénombre.
— C’est beau, non ?
— Oui. On se croirait dans un autre siècle.

Ils restèrent un moment à observer la statue de John A. Macdonald. Les allégories de pierre semblaient prendre vie sous les gouttes. Leurs contours brillants, presque humains, donnaient à la scène un air de rêve éveillé.
Un éclair lointain illumina un instant le bronze du visage du premier ministre canadien. Jessica frissonna, sans trop savoir pourquoi.



— Par ici, dit Michel. C’est plus court.

Une ruelle s’ouvrait sur la gauche, presque invisible entre deux immeubles anciens. La lumière d’un unique lampadaire vacillait au fond, créant un halo diffus.
Jessica suivit, son talon claquant contre les pavés mouillés.
L’air y était plus froid. Une odeur d’huile et de fer humide flottait. Le bruit de la ville s’éteignit derrière eux.

Au bout de la ruelle, une camionnette blanche attendait, les essuie-glaces immobiles. Les lettres à moitié effacées sur la portière annonçaient : Services Floraux Tremblay.
Jessica esquissa un sourire.
— Fleuriste, en plus ?
— Entre autres.

Il répondit sans inflexion.

Elle ne remarqua pas tout de suite le changement.
Un pas de plus et l’air lui parut soudain plus lourd.
Michel tourna la tête vers elle. Le regard, tout à coup, n’avait plus rien de familier. Plus de chaleur, plus de jeu. Seulement cette fixité, calme, maîtrisée, qu’on retrouve dans les gestes précis.

— Tu te plais à Montréal ? demanda-t-il à voix basse.
— Oui… pourquoi ?
— Pour rien.

Le son de la pluie sur la tôle de la camionnette s’intensifia.
Jessica recula d’un demi-pas, surprise par son propre malaise. Elle voulait sourire, rompre le silence, mais le mot resta dans sa gorge.
Michel avait bougé, de cette manière fluide, implacable, qu’ont ceux qui savent exactement ce qu’ils font.

Le reste se perdit dans le bruit de la pluie.

Des minutes plus tard, la ruelle ne gardait plus qu’un murmure.
Au centre, un parapluie noir ouvert et un manteau beige se confondaient à moitié dans l’eau sombre.

Deux heures du matin.
Samir, le cuisinier du Peel Pub, sortit une dernière fois. L’averse lui plaqua le tablier sur le ventre. Il tira une cigarette, jura en cherchant son briquet. La flamme éclaira fugitivement quelque chose au sol, près du mur.
Une main.
Il recula d’un coup, les jambes molles.

— Hé ! Y’a quelqu’un ! Appelez la police !

La pluie dévora sa voix.

Treize minutes plus tard, les gyrophares peignaient le décor de rouge et de bleu. Les policiers posaient le ruban jaune, les photographes dégainaient leurs éclairs.
L’inspecteur Bouchard, capuchon relevé, observait la scène.
La position du corps, la symétrie de l’ensemble, le parapluie délicatement ajusté. Ce n’était pas un hasard.
Il plissa les yeux.
— Pas un vol, prononça-t-il entre ses dents. Pas une bagarre.
Il regarda un instant les tours de la Banque Nationale, leurs façades brillantes, impassibles.
Quelqu’un, quelque part, redescendait probablement sa rue, les épaules rentrées sous la pluie, sans se retourner.

Montréal dormait.
La tempête, elle, continuait.

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