Part. 1 - Pourquoi les gens sont-ils si appétissants ?
Je trouve particulièrement plaisante la couleur framboise des sièges du métro. C'est un choix audacieux, ce camaïeu rose carminé pour poser nos fesses. Allié au léger roulis du wagon, cette teinte m'enrobe telle une crème délicate sur un petit four du dimanche.
Mes yeux vagabondent, se posent et s'envolent, butinent des couleurs, des matières, des mouvements. Puis se fixent. Et ma respiration s'accélère imperceptiblement, un souffle à la cadence à peine modifiée m'oblige pourtant à entrouvrir les lèvres pour ventiler mon cœur qui me semble avoir migré dans ma gorge. Cette peau qui la recouvre... mon Dieu cette peau !!
Accaparée par son téléphone, la femme devant moi est en apnée, son plongeon dans les profondeurs de son écran semble l'emporter vers les abysses numériques. Son corps oscille un peu, suivant les courbes prises par notre transport en commun dont les freins pleurent de façon grinçante à chaque décélération. La femme devant moi est en apnée donc, tout comme moi quihyperventile en silence rien qu'à regarder sa joue droite recouverte de cette peau sombre à l'aspect d'un daim fauve.
J'ai peur de saliver, je dois me contrôler. Cette portion de peau m'attire, me tente, me donne faim ! Je réfrène mon envie d'imaginer ma bouche se coller sur cette joue et défaillir au contact de cette suavité que je perçois de ma place. Je sais qu'ensuite mes dents voudront certainement mordiller, croquer, mâchouiller pour napper mon palais du goût divin de cette bouchée probablement épicée de lointaines saveurs africaines...
Je ferme les yeux, expire sans oser inspirer de peur de retomber dans le piège. Respiration bloquée.
Je trouve particulièrement plaisante la couleur framboise des sièges du métro. Je suis à la limite de l'étourdissement. La femme devant moi s'est levée, ignorant tout du danger qu'elle a encouru. Je la vois descendre la joue en sang, un lambeau de chair pendant mollement sur sa mâchoire tandis que je passe ma langue sur mes lèvres qui ont pris la teinte de l'assise où sont posées mes fesses.
Pourquoi les gens sont-ils si appétissants à la fin ? Quel supplice !
Hier encore, j'ai bien failli bondir sur la main tendue de ma boulangère. Mes pièces ont tinté et j'ai avisé un petit coussin mignon de chair dodue dans sa paume, juste sous son pouce. Un "sot-l'y-laisse" de main ai-je pensé, en rêvant d'y planter une canine habile. J'imaginais parfaitement la tendreté de cette mini-bouchée de ma boulangère, parfumée aux croissants chauds et baguettes farinées. Elle a dit "c'est bon" en comptant mes pièces et j'ai mis un temps fou à comprendre qu'elle ne parlait pas de son bout de paume dans ma bouche, bien évidemment !
Expiration. Respiration bloquée.
L'air vif de février m'a aidé à reprendre mes esprits et mon souffle. Que cette carapace protectrice m'enveloppe et m'isole ! J'ai parcouru une vingtaine de mètres sans aucune pulsion carnivore, parvenant même à frôler une dame sur un étroit trottoir. Je me permettais à nouveau de respirer normalement, quand une petite paupiette d'un blanc laiteux m'est soudainement apparue dans une poussette ! Un rôti minuscule coincé entre une chaussette et une jambe de pantalon remontée, une offrande, un amuse-bouche. La salive aux lèvres, je n'ai pu m'empêcher de me pencher vers le bébé qui a fait un O énigmatique avec sa bouche et laissant choir la tétine qui l'obstruait.
Le temps m'a semblé suspendu, tout comme ma respiration. J'avais envie de hurler : "De grâce (j'ai bien failli écrire de graisse...) Mesdames les Mamans, couvrez-vos enfants !" Mais au lieu de cela, j'ai feint de relacer ma basket, pliée en deux vers le sol, les poumons comprimés et sur le point d'exploser. J'aspirais la moindre particule d'air bruyamment, une sorte de sifflement inversé et la maman m'a demandé si j'allais bien. Ses yeux étaient sincèrement inquiets et sa bouche fardée d'une couche de gloss rose pailleté m'a tout de suite fait l'effet d'une sucrerie acidulée, de celle recouverte de poudre pétillante qui fait pop-pop-pop sur la langue avant de devenir une gélatine agaçante et vaguement résistante sous les dents. Quelle indécence de parler avec une bouche pareille ! Quelle indécente tentation !
Je ne donne pas cher de ma longévité. Je vais finir avec une insuffisance respiratoire terminale !
C'est sans doute préférable qu'en prison pour cannibalisme.
Enfin je suppose.
Mais pourquoi les gens sont-ils si appétissants à la fin ?

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