Part. 2 - Objection Monsieur le Juge !
Audience au Palais de Justice.
Moi, si je travaillais dans un tel lieu, c'est certain, je porterais une robe à crinoline. C'est vrai quoi, partout des boiseries cirées, des escaliers tournants à larges marches de marbre, des rampes ouvragées en ferronnerie d'art, de lourds tapis rouge gansés de fleurs stylisées. Comment arpenter l'enfilade de bureaux du Palais autrement qu'à pas menus, dans un froissement de chintz ou d'organza ?
Assise sur un petit banc de velours bleu nuit, devant la porte capitonnée de cuir brun de "Monsieur le Juge d'Instruction Trévière", fesses contre fesses avec mon avocate, je déplore ma tenue du jour : jean, blouson de cuir et baskets. Quelle indignité ! Et je ne parle pas de François, l'infirmier du bloc Les Marronniers qui m'accompagne (ou me surveille selon lui) qui, pour l'occasion n'a même pas changé son uniforme de travail et se retrouve avec un dessin obscène au Marker rouge dans le dos. J'en suis mortifiée pour lui !
Mon avocate a de belles mains aux ongles vernis, ses doigts fins doivent croustiller comme des gaufrettes... Oh non !!! Encore une pensée proscrite ! Et plus aucun signe de déficience respiratoire ! Pas mal le traitement du docteur Durand, mon psychiatre des Marronniers. Peut-être pas pour mes pulsions par contre... Mais ils estime ce progrès encourageant.
Dans un grand courant d'air théâtral, le Juge Trévière ouvre les deux portes de son bureau. On se frotte les uns aux autres pour passer la porte capitonnée tout en poussant le vulgaire panneau en bois derrière, avec force "pardon" et "merci". Le Juge Trévière nous laisse nous débrouiller.
Les larges fauteuils recouverts de velours élimé nous moulent les fesses avec familiarité. François prend place un peu en retrait contre le mur, ce qui est heureux compte-tenu de l'indécence du dessin dans son dos.
Le juge Trévière bouge les lèvres et je ne vois que ses lobes d'oreilles, rebondis comme de petites cerises juteuses. Je suis certaine qu'un simple coup de dents suffirait à les détacher et je les aspirerais dans un petit slurp joyeux...
- Mademoiselle Norah ! Vous m'entendez ?
Je souris tel un ange.
- C'est très grave vous savez ! La plaignante, Madame Rosalinde, a fait mention, je cite, de "sauvagerie brutale et incompréhensible", d'une "transformation animale terrifiante", de "crocs acérés dans ses chairs"... Enfin bref, une déposition sans doute un peu imagée sous le coup du traumatisme subi par Madame Rosa...
- Objection Monsieur le Juge !
- Pardon ?
- Madame Rosalinde a été la première à m'embrasser !
François s'agite sur sa petite chaise coincée contre le mur, dont le dossier grince.
Mon avocate murmure "Norah, non, Norah je vous en prie, gardez le silence". Mais à qui parle-t-elle aussi bas ?
Le juge Trévière se tourne vers la greffière pour lui demander la minute de la déclaration initiale de la plaignante.
La greffière a un petit nez retroussé dont les cartilages doivent délicieusement craquer sous la dent, un peu comme une poignée de noix de pécan.
Moi, je respire calmement, je mastique mentalement l'adorable appendice nasal de la greffière qui s'affaire, en remarquant qu'elle a également une magnifique veine bleue qui palpite sur son cou et qu'y planter une paille pourrait être désaltérant.

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