Part. 3 - Cette aguicheuse de Madame Rosalinde
Que je vous explique.
Quand je n'ai plus été en mesure de faire quoi que ce soit hors de chez moi sans risquer de me retrouver sur le dos à gasper comme un vulgaire goujon sur la berge, les lèvres bleuies et le nez pincé, j'ai décidé de réagir.
Sur son site, Madame Rosalinde se targuait d'une formation de Hatha Yoga promettant un subtil équilibre entre postures et respirations et permettant un "travail approfondi sur l'alignement du corps et de l'esprit". J'étais séduite par la ravissante teinte bleu lavande de sa page d'accueil.
Lors de notre premier contact téléphonique, j'ai évoqué de façon assez floue une timidité terrassante m'empêchant de pratiquer en groupe et Madame Rosalinde m'a proposé un cours particulier d'une heure à raison de deux séances par semaine.
Ah... Madame Rosalinde ! Le léger mouvement d'air de son ouverture de porte faisait joliment voleter une mèche blonde échappée de son chignon, qui retombait en douceur sur sa joue tandis qu'elle m'incitait à entrer en souriant. J'ai pensé au vampire qui avait besoin d'une invitation pour franchir un seuil. Frisson délicieux. Ses mots étaient teintés d'un accent germanique lointain et qui, bien que discret, faisait dévaler ses phrases sur un mode légèrement caillouteux.
Ses mains se posaient tantôt dans le creux de mon dos, tantôt sur mon ventre, tantôt entre mes omoplates et ces contacts pourtant répétés ne me faisaient aucun effet en comparaison avec le galbe de ses mollets gansés de Lycra violet. Leur vue me pliait en deux, le souffle court, les yeux brouillés et je m'accrochais avec peine à ses injonctions " On tient la posture. Encore... Encore... On retient la respiration. Encore... On souffle long... Encore... Encore..." J'étais la plupart du temps incapable de respecter les temps d'inspiration et d'expiration, affolée par son coude qui me faisait penser à un croûton de pain croustillant ou par ses orteils nus à l'allure de petites saucisses apéritives. Et Madame Rosalinde tentait de me faire suivre sa propre respiration pour m'aider à retrouver un rythme apaisé, ses yeux plongés dans les miens, sa main sur mon ventre.
Elle ne comprenait pas, je le voyais bien. Toute sa pratique de Hatha Yoga était ébranlée.
Moi je trouvais juste que l'air se raréfiait de plus en plus autour de nous.
Puis vint ce fameux et funeste jour où tout s'est embrouillé.
J'étais une fois encore au bord de l'asphyxie, obnubilée par un tendon de la cheville de Madame Rosalinde que j'imaginais mâchouiller comme un chewing-gum quand un voile noir a brutalement débranché tous mes sens, comme ça, sans prévenir, clac, plus rien !
...
La bouche de Madame Rosalinde était sur la mienne. Ça je peux vous le jurer. Elle se tenait penchée au-dessus de moi et m'embrassait. C'était pas le meilleur baiser que j'ai connu, il manquait d'abandon à mon goût, de suavité. Mais sa bouche avait un parfum de framboise, une texture de framboise, une couleur de framboise... De mordillements en morsures de plus en plus franches, j'ai ignoré les gémissements, puis cris, puis hurlements de Madame Rosalinde que j'enserrais avec force dans mes bras. Mon système ventilatoire était totalement rétabli. Ma bouche émettait des bruits de succion délicieux, mon palais explosait de saveurs sucrées-salées inédites, ma langue baignait dans un jus onctueux.
Ce baiser devenait carrément vampirique.
Jusqu'à ce que Madame Rosalinde parvienne à se libérer en baragouinant des mots incompréhensibles et heurtés, tout en détalant et se tenant le bas du visage.
***
Entre-nous, je sais bien qu'elle ne m'embrassait pas.
Elle me faisait du bouche-à-bouche (avouez que le terme est ambigu !)
Mais j'ai maintenu devant le Juge Trévière qu'elle avait profité de mon malaise pour abuser de mes lèvres et que j'avais paniqué en recouvrant mes esprits.
Bien fait pour cette aguicheuse de Madame Rosalinde, ses leggings moulants mauve, ses petits pieds nus charcutiers, ses coudes-baguettes de pain et son Hatha Yoga à la noix qui n'apportait aucune amélioration à mes contrariétés pulsionnelles invalidantes !

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