Part. 4 - La sarabande infernale
Bloc Les Marronniers. Centre Psychiatrique Unité fermée. Dixième semaine d'hospitalisation.
- Entrez Norah, installez-vous. Comment allez-vous aujourd'hui ?
- Bonjour Docteur Durand, je me sens bien et vous ?
- Merveilleux ! Quant à moi je me sens fatigué, j'ai passé une nuit épouvantable à cause de ... Enfin bref, on ne va pas parler de moi tout de même !
Je souris comme une enfant candide.
Sur le bureau en mélaminé bas de gamme : rien. Il est totalement vide, à l'exception d'un petit carnet posé ouvert. J'imagine que le moindre objet peut devenir un projectile dans cette pièce. Une grille strie la fenêtre qui est, de toutes les façons, trop en hauteur pour qu'on puisse voir l'extérieur. La seule fantaisie est une reproduction du tableau "La danse" de Henri Matisse, accrochée un peu de travers derrière le médecin. J'essaie de le regarder le moins possible mais c'est difficile. Cela m'aiderait s'il y avait un pot à crayons garni ou un lourd presse-papier en verre sur le bureau.
- Alors Norah, ces problèmes respiratoires ?
- Totalement disparus Docteur ! Les miraculeuses pilules roses sans doute ?
- Bien, très bien. Ce n'est pas l'effet escompté, mais c'est déjà ça. Et vos... pulsions... vous savez... qu'en est-il ?
- C'est mieux...
- Mieux ?
- Supportable disons, maintenant que je respire normalement quand elles se manifestent, je peux tenter de les juguler. Donc c'est mieux.
Le docteur Durand note quelques mots dans son carnet à l'aide d'un stylo qui ressemble à une petite fusée noire et dorée. Je lis à l'envers : traitements ↗. Il semble contrarié.
- D'accord Norah, cela prendra un peu de temps peut-être. Pouvons -nous revenir sur ce que vous m'avez dit lors de notre dernière séance ?
- ... sur les pilules roses ?
- Non, pas exactement. Vous m'avez dit la semaine dernière : " un jour je mangerai quelqu'un". Je vous avais demandé d'y réfléchir.
- Ah ça... c'était une plaisanterie. Vous me voyez bouffer un être humain en entier ?
Le docteur Durand plonge son regard dans le mien, un peu comme s'il tentait de parvenir directement à mes pensées pour bien saisir ce que je viens de dire. Il farfouille, il creuse, il fore. Je ferme les yeux. J'ai répondu trop vite. Alors je fais le hérisson.
- Norah ?
- ...
Le silence s'installe et au bout d'un moment, on n'entend plus que le moteur assourdi d'une tondeuse dans le parc de l'hôpital. J'aimerais sentir l'herbe coupée. Le fauteuil du docteur Durand recule sur ses roulettes en plastique et le petit carnet est refermé d'un geste sec. Tout devient rouge derrière mes paupières.
- Vous savez Norah, je cherche à vous aider mais je ne peux le faire sans vous. Si vous ne me parlez pas, nous n'avancerons pas. Vous me comprenez ?
- ... Oui. Je veux bien de votre aide Docteur.
- Bien. Nous reviendrons là-dessus une prochaine fois. Au fait, comment se passe l'atelier Jardinage ?
- J'aime beaucoup ! Le grand air, la terre, les plantes. J'aime beaucoup !
- Ah, voilà du positif ! Je vous libère Norah... enfin, vous pouvez retourner dans le service.
Le docteur Durand ne déclenche aucune pulsion en moi.
Par contre, les danseurs nus aux corps rouges du tableau se sont animés depuis un bon quart d'heure déjà, tournant et sautant dans leur cadre tels des êtres possédés lors d'une cérémonie démoniaque. La dernière fois, ils me tiraient tous la langue de façon obscène. Je sens bien que je ne peux en parler au docteur Durand et pourtant, ce serait un vrai sujet d'analyse selon moi.
Je referme la porte un peu sèchement pour échapper à cette vision. Je rejoins à pas lents la salle commune du bloc des Marronniers. Il me faut réfléchir sérieusement à trouver une explication rassurante pour le docteur Durand suite à mon malheureux "un jour je mangerai quelqu'un".
L'hôpital psychiatrique est préférable à la prison je crois. Mais c'est quand même pénible de devoir s'expliquer sur tout !

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