Part. 5 - Le plantoir au manche vert
Bilan de Mademoiselle Norah :
- A envie de bouffer quelqu'un des pulsions cannibales. (résolues)
- A embrassé avec empressement mordu Madame Rosalinde. (accès de panique)
- A regretté aimé le goût de Madame Rosalinde. (factuel)
- A vomi toute la nuit après avoir mordu Madame Rosalinde. (factuel)
==> Hypothèse : la chair humaine la rend malade OU Madame Rosalinde était avariée. (Hésitations)
Le stylo-fusée du docteur Durand glisse très agréablement sur les pages couleur crème du petit carnet. L'encre noire qui s'en écoule brille un instant sur la page puis sèche rapidement en perdant de son éclat pétrole. Dommage.
J'ai rédigé mon bilan devant le docteur Durand, lui-même assis, une fois n'est pas coutume, sur la chaise inconfortable placée devant le bureau. Il penche un peu sur le côté droit et sa blouse est ornée sur le devant d'une sorte de coquelicot qui s'étale de façon psychédélique. Je pense à un test de Rorschach et j'ai envie de le faire remarquer au docteur Durand. Mais il n'est pas au mieux de sa forme ce matin-là. Sans doute le plantoir en zinc à manche vert fiché dans sa carotide n'est-il pas étranger à cette petite baisse d'énergie et à tout ce sang sur sa blouse aussi.
Je relis mon bilan et le trouve d'une concision très juste. La psychiatrie n'est vraiment pas une discipline compliquée.
À ce stade de mon séjour au bloc des Marronniers, je réalise que la meilleure chose qui me soit arrivée est l'atelier Jardinage. J'ai découvert les plantes et fleurs comestibles et ma vie a changé du tout au tout.
Je garde un souvenir ému de ma première pivoine dans laquelle j'ai croqué comme dans une meringue rose pâle.
J'ai fait quelques expériences malheureuses au début et rencontré des désagréments intestinaux et cutanés. Mais après quelques recherches, j'ai pu enrichir mes dégustations.
Bilan de Mademoiselle Norah/suite
Œillet d’Inde : parfum très épicé
Rose : florale et sucrée
Capucine : poivrée et piquante
Bourrache : saveur iodée
Souci : goût safrané
Fleur de courge : goût de noisette
==> Synthèse : érudition botanique indéniable. Très bonne évolution.
Voyez Docteur Durand, au lieu de me harceler avec des questions lancinantes sur "mes pulsions", "mes propos inquiétants" et "le sens profond à trouver à tout cela", vous auriez pu, comme je l'ai fait, passer à autre chose. Mais non ! Votre étroitesse d'esprit me navre !
Le docteur Durand s'avachit de plus en plus sur sa chaise et je trouve son manque d'intérêt très déplaisant. Et tout ce sang poisseux m'écœure pas mal.
Je me demande si je dois récupérer le plantoir afin de ne pas être accusée de vol. Cela me rappelle le Juge d'Instruction Trévière qui a disparu de ma vie telle une météorite en fusion il y a plusieurs mois déjà. Quel raseur celui-là ! À part ses ravissantes oreilles aux lobes-cerises, il n'avait rien pour plaire.
À croire que je n'ai plus le moindre libre arbitre, je dois rendre des comptes à tout le monde !
Je referme le petit carnet et pose le stylo, à regret, sur le bureau toujours vide.
Je m'y reprends à deux fois pour retirer le plantoir de la gorge du Docteur Durand et je commence à le nettoyer avec mes mains. Je réprime un haut-le-cœur mais j'y vois une preuve indéniable de ma guérison.
Il me vient l'idée d'écrire "MOCHE" sur le tableau de Matisse, du bout de mes doigts maculés de sang. Voilà !

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