Théâtre

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Dans ma famille on est un peu maso, on aime bien se faire du mal. On avait déjà bien douillé avec la kermesse de l’école de la petite l’année dernière, et voilà qu’on remet le couvert avec la pièce de théâtre de la plus grande.

Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter ça. J’ai probablement dû buter un paquet de chats dans une vie antérieure pour avoir un karma culturel aussi déplorable. Je ne comprends pas. Lorsqu’on me propose une sortie, c’est systématiquement bien débile.

Allons donc au théâtre. Enfin, théâtre… bien grand mot !

Déjà plantons le décor… euh, quel décor ? Y'a ni estrade, ni mur, ni plafond, et comme on le verra très rapidement, ni jeu d’acteur, ni talent, ni rien du tout.

On va voir un truc de vide en plein air.

Gé-nial !

Nous sommes assis en face d’un bâtiment en ruine squatté par les pigeons. De ces improbables coulisses vont donc sortir une flopée d’acteurs bien décidés à faire fuir n’importe quel imprésario.

Je commence à regarder autour de moi ce qui pourrait m’aider à passer cette prochaine heure que je sens catastrophique : l’emplacement de pierres bien lourdes et coupantes et celui du prof de théâtre qui a eu cette idée fantastique.

Acte I

Étant donné l’absence de mur et de scène à proprement parler, l’acoustique est entièrement conditionnée par les rafales de vents que nous nous prenons dans la tronche. Une tirade de ces acteurs en herbe ressemble donc approximativement à « Oyez… famille… union… demain… nombreux ! », entrecoupé des crous-crous des piafs qui n’en ont rien à foutre de savoir qu’au théâtre on doit fermer sa gueule.

Malgré tout nous comprenons que nous allons assister à un mariage. La future mariée est aussi heureuse que si on lui coupait une jambe, tandis que le pseudo-mari se dandine nerveusement devant un curé au charisme d’huitre.

Tout à coup ma nièce entre en scène et déclame sa réplique. C’est une révélation : elle n’est pas la prochaine Catherine Deneuve. Je regarde furtivement ma sœur, mais celle-ci n’est pas du genre larme à l’œil retenant à grand peine un « C’est ma fille ! ». Elle me fait un signe de tête et je vois bien qu’on est d’accord : cette gamine fera bien ce qu’elle voudra, mais on est certains que ce ne sera pas sur grand écran.

La scène suivante devient totalement surréaliste : celle qui jouait la mariée depuis le début campe maintenant le curé, qui lui est devenu le père du marié, qui auparavant incarnait le palefrenier du village ou un truc dans le genre. À chaque scène ça recommence, tous les rôles sont redistribués.

Bien sûr.

Mon regard se tourne lentement vers le prof de théâtre, que j’ai à cet instant envie de suicider sur place dans d’atroces souffrances. Qu’est-ce que c’est que cette mise en scène débile ? Déjà qu’on entendait strictement que dalle, tu voulais en plus nous aider à bien piger n’importe quoi ? Tu t’es dit, tiens, je vais faire un truc original ? « Nous allons faire de la création les en­fants, du théâtre moderne ! »

Bah nan, tu fais pas un truc original ! Tu regardes ce que t’as en guise d’acteurs et tu te contentes d’essayer de les faire parler sans baver et ça sera déjà bien ! Es-tu un metteur en scène contrarié, qui a foiré sa carrière, frustré de se retrouver dans un collège de province et bien déterminé à faire payer ce qui aurait dû être ton public ?

Est-ce que tu nous détestes ? Est-ce que tu me détestes ?

Acte II

Je n’ai pas pu résister. Le prof de théâtre gesticulait devant ses petits protégés, leur faisant signe de parler plus fort ou d’accélérer la cadence. Je lui ai balancé une bonne grosse caillasse qui lui a éclaté l’arrière du crâne dans une gerbe de sang.

Sur scène, les enfants se pétrifièrent. Le public se mit à crier.

En quelques minutes ce fut le chaos. J’en profitais pour ramasser d’autres pierres pour finir le prof qui bougeait encore, puis j'attaquais le gamin qui jouait le curé teubé et ses parents qui s’interposaient.

« Mais vous êtes fou, pourquoi faites-vous ça ? »

Quelqu’un avait appelé la police car déjà des sirènes hurlaient. Un officier surgit et aboya au mégaphone :

« Posez votre arme à terre ! »

Je lui répondis avec un énorme doigt et sautait sur le gamin le plus proche pour l’étrangler.

Le prof de théâtre se releva de sa mare de sang en grognant, le visage déformé dans un horrible rictus. Il empoigna la personne qui tentait de l’aider pour lui mordre au cou. La victime essaya de se dégager en hurlant, mais s’effondra à terre tandis que le mort-vivant mâchait le morceau de chair qu’il lui avait arraché. Il hurla de nouveau et fonça sur un couple paralysé par la frayeur.

Du bâtiment en ruine surgit un bataillon de nazis, une fusillade éclata entre eux et l’escouade d’anglais qui tentait de les prendre à revers. Une grenade aveuglante explosa, les balles fusaient, et…

Acte III

Des applaudissements me sortent de ma rêverie. Plus de nazis, plus de zombies, plus de sirènes hurlantes : me voilà de retour dans la réalité morne et fade d’une activité scolaire.

Ma sœur se tourne vers moi et me demande :

« Tu as entendu quelque chose ? »

Bah il est temps de me poser la question ! Ça fait une heure que je vois des marmots qui parlent moins fort qu’un aphone et dont le jeu d’acteur ne se résume qu’à une immense détresse vaguement dissimulée derrière un sourire niais.

Ma nièce sort des coulisses et se dirige vers nous : « Alors tonton c’était bien ? »

Déjà pourquoi elle me parle, celle-là ? Chers neveux et nièces, il faut que vous le sachiez : je ne suis pas le tonton gentil prêt à mentir pour vous faire plaisir. Mon avis est rarement consensuel ou agréable. En d’autres termes, une question de ce genre a une chance sur deux d’aboutir à une réponse contenant le mot naze.

Ne voulant tout de même pas saborder une éventuelle vocation artistique (sic), j’élude la question en lui en posant une autre :

« Tu comptes faire du théâtre l’année prochaine ?

— Ah non, en fait c’est nul, et en plus j’ai eu trop peur de monter sur scène. »

Ah, tout de même ! Il existe en elle un minimum de lucidité, tout n’est pas perdu. Mon soulagement est intense, car ça veut dire qu’il n’y aura pas de seconde représentation, et que la durée de vie du prof de théâtre vient subitement de s’allonger. Il n’y aura pas de veuve ce soir, et c’est bien la seule chose positive à retenir de cette journée.

Nous nous éloignons de la bâtisse en ruine, à l’image de la pièce surréaliste que nous venons de voir. Presque personne ne parle. Tous les parents d’élèves viennent de se rendre compte que si l’industrie du cinéma rapporte un max, personne n’en verra la couleur. Les stars de demain sont déjà nées mais c’est clairement pas dans le coin qu’elles ont été conçues.

Épilogue

Au sommet du vieux château, cachés au fond d’une anfractuosité d’un mur menaçant de s’effondrer, les pigeons nous regardaient partir.

L’un d’eux s’exclama : crou-crou ! qu’on pourrait approximativement traduire par :

« Sont casse-couilles ces humains… Toujours à nous emmerder…

— C’est clair ! Viens, on va chier sur leurs bagnoles, avant qu’ils se barrent ! »

Les volatiles s’élancèrent dans le ciel crépusculaire, portés par la brise légère.

Le prof de théâtre leva la tête et pensa « Quel magnifique spectacle ! Cela m’inspire une nouvelle création que je pourrais faire jouer… ». Ses pensées furent interrompues par une fiente qui s’éclata sur ses lunettes de bobo quadragénaire.

Un pigeon gueula crou-crou ! : « Cible prioritaire atteinte ! Poursuivons mission ! ». L’escadrille vira à toute allure vers les parkings, survolants les futures victimes, loin de se douter que la journée pourrie n’était pas encore tout à fait terminée.

Février-juin 2020

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