Somnifère

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 En fin d’après-midi, la bande des « Cerveaux », comme on les appelait à l’époque, se réunissait toujours au Laboratoire N°4. Les résultats exceptionnels d’Aldebert et des jumeaux Higgs leur avaient offert quelques bourses et la plus grande bienveillance de la part de l’Université. Des enseignants passaient parfois jeter un coup d’œil sur leurs recherches et le Professeur Schrödinger les traitait presque comme des collègues lorsqu’ils se retrouvaient là-bas.

 Officiellement, seuls les trois génies avaient le droit de se servir du matériel du Laboratoire N°4. En vérité, deux autres étudiants en profitaient en secret. Amos, tout d’abord, qui servait parfois de cobayes à ses camarades, en profitait pour travailler sur l’intelligence artificielle, son domaine de prédilection.

 Et puis il y avait Dorothéa. Si cette dernière ne partageait pas beaucoup de cours avec le reste des Cerveaux, elle passait presque tout son temps libre en leur compagnie. Un an plus jeune qu’eux, le début de leur relation fut houleux. Puis la rivalité avait évolué en amitié sincère. Elle profitait elle aussi du laboratoire pour quelques projets personnels, mais restait très scolaire dans ses objectifs. C’était aussi la spécialiste de la paperasse, un des rares domaines dans lequel les Cerveaux se retrouvaient parfois pris au dépourvu.

 Quand elle arriva sur place ce jour-là, elle fut surprise de voir Amos couché par terre, inconscient. Aldebert prenait son pouls à l’ancienne tandis que Rémus prenait des notes et qu’Oscha manipulait des flacons juste au-dessus la tête de leur ami. La jeune fille poussa un long soupir.

 — Ça y est, ils l’ont tué.

 — Très drôle, Doro, répliqua Rémus sans quitter des yeux son carnet. Il fait juste un gros dodo.

 — Pas de complication, on dirait qu’on a un bon dosage, commenta Aldebert.

 — C’est encore un peu brusque, les patients pourraient se blesser en tombant endormi comme ça…

 — Oh, c’est juste parce qu’on a oublié de le prévenir…

 Dorothéa roula des yeux au ciel. Aldebert s’était récemment fait opéré des amygdales. Il était revenu avec cette ferme volonté de créer un anesthésiant « agréable », tant son sommeil lui avait paru lourd. Avec les jumeaux, ils avaient un peu dévié de l’objectif primaire et ils s’étaient amusés à créer une gamme de parfum soporifiques.

 Vaquant à ses propres activités, Dorothéa profita de l’occasion pour organiser la soirée de vendredi. Elle les invitait à passer à son appartement d’étudiant pour boire un verre avant de retrouver le reste de l’Université. Aldebert était motivé, Amos encore endormi, mais l’hésitation des jumeaux ne lui échappa pas.

 — Vous devez convaincre votre père ! Vous êtes adultes, les gars, qu’est-ce qu’il pourrait vous faire ?

 — À la fois, tu as raison, et de l’autre, tu n’imagines pas de quoi ce vieux pingre est capable…

 — Il ne voudra jamais qu’on vienne, il considère qu’on vaut mieux que ça. Et pas à cause de nos résultats scolaires, parce qu’on est les enfants du « grand » Robert Higgs.

 — Dans ce cas, il y a peut-être une autre solution, sourit Dorothéa. Laissez-moi vous exposer mon idée…

*

* *

 Les murs de la grande maison de la famille Higgs débordaient de photos. Sur chacune, un homme : Robert Higgs, le célèbre architecte. Du fait de ses relations avec le Ministre de l’Urbanisme européen, on lui devait la conception de nombreux bâtiments partout en Europe. Higgs posait devant les plus importants et les plus majestueux. Il y avait aussi pas mal d’articles de journaux, ainsi que l’un ou l’autre de ses trophées de chasse. Par contre, Madame Higgs et ses enfants n’apparaissaient nulle part.

 S’il racontait avec fierté à qui voulait l’entendre à quel point ses jumeaux excellaient à l’Université, il n’en était pas satisfait pour autant. L’architecte aurait souhaiter les voir reprendre son flambeau. Mais s’il y avait bien un domaine qui les laissait de marbre, c’était le bâtiment. Ne pas comprendre la moitié des travaux de ses fils le poussait à croire que tout cela ne rimait à rien. Pire encore, il n’avait que dédain pour les jeunes qui partageaient leur quotidien. Aucun d’entre eux ne venait d’une famille célèbre ou, mieux, riche. Ils n’étaient que des roturiers sans intérêt et les côtoyer ne pouvait être qu’une perte de temps.

 Ni Rémus ni Oscha n’appréciait leur père. Les jumeaux n’hésitaient pas à lui mentir sur leurs différents projets. Pourtant, dès qu’ils en avaient l’occasion, ils racontaient toutes leurs expériences à leur mère, Olivia Higgs. Elle était fragile, souvent malade, et n’avait que peu l’occasion de parler à table car son mari monopolisait toujours la parole. Mais elle débordait d’amour pour ses deux trésors qui la remplissait d’une fierté sincère. Elle était la seule raison pour laquelle ils étaient encore là. Ils ne pouvaient se résoudre à l’abandonner.

 Ce soir, à table, tandis qu’ils buvaient leur soupe en écoutant leur père déblatérer sur son dernier rendez-vous d’affaire, Rémus décida d’ouvrir les hostilités.

 — Papa, on compte aller à la soirée d’étudiants, ce soir.

 Robert Higgs se figea un instant, la bouche encore ouverte, déstabilisé. Il reprit très vite contenance et fusilla son fils du regard. Oscha et Olivia retenaient leur souffle. Quand il prit la parole, l’architecte pointa sa cuillère comme s’il s’agissait d’une arme.

 — C’est hors de question. Vous avez cours le samedi matin.

 — Parce que ça influence vraiment ta décision ?

 — En partie. Maintenant, mange ta soupe, ça va refr-

 — Maman, qu’est-ce que tu en penses ? poursuivit Rémus en se tournant vers sa mère tandis que son père s’étranglait, ayant mal avalé sa soupe.

 — J-Je… Je n’y vois pas d’inconvénients…

 — Tu es sourd, ou quoi ? J’ai dit non ! C’est moi qui décide, dans cette maison !

 — Maman aussi a son mot à dire ! De plus, nous avons bientôt 23 ans, tu ne peux pas toujours dicter notre conduite !

 — Justement, parlons-en, de votre conduite ! Vous êtes des Higgs, vous êtes mes enfants ! Il est hors de question que vous continuiez de fréquenter cet idiot d’Albert et cette parvenue de Dorothée !

 — Aldebert et Dorothéa, corrigea calmement Oscha. Al’ est dix fois plus intelligent que la moyenne.

 — Et Dorothéa est une jeune fille brillante !

 — Mais vous, vous n’êtes pas n’importe qui ! Un peu d’ambition que diable ! Vous ne pouvez vous contenter de côtoyer la plèbe !

 — Tu te rends compte de ce que tu rac-

 — C’est vrai, papa, tu as raison, le coupa Oscha en posant une main sur le bras de son frère. Cette soirée n’est pas faite pour nous.

 Rémus dévisagea son frère. Il savait qu’il était temps de passer au plan de leur amie. L’attitude de leur père, cependant, lui donnait envie de poursuivre sa défense perdue d’avance.

 — Bien, je ne veux plus en entendre parler !

 — Parlons plutôt de nos cours. On a concocté du parfum, en classe, aujourd’hui.

 — Du parfum ? répéta l’architecte avec une grimace.

 — Oui. Ça nous ferait très plaisir si tu voulais bien le tester et nous donner ton avis.

 Robert Higgs fronça les sourcils. Décidément, ces études devenaient ridicules. Il ne remarqua pas comme sa femme paraissait interloquée. Elle savait que les études de chimie des garçons s’étaient déjà terminées avec succès. Fabriquer du parfum ne ressemblait pas à leurs projets habituels.

 — Pourquoi pas, on verra après le repas.

 Il reprit alors son histoire, sans remarquer que ses fils échangeaient un clin d’œil. Voilà une excellente occasion de tester leur anesthésiant qui simulait un sommeil des plus banal.

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