George

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(2013 - Fiction : George)

 La pièce est vétuste. Le haut plafond est décoré de ces moulures qui témoignent d'une certaine histoire, d'un certain passé de la maison. L'espace est peu occupé. Dans cette grande chambre au parquet dilaté, seuls un lit et une table de chevet décorent les lieux. Sur la table, une lampe à l’abat-jour tordu et poussiéreux éclaire faiblement le sommeil de George. Soudain, une main vient se poser fortement sur son épaule.

  —  Aller, réveille-toi ! crie une voie paniquée.

 Deux individus sont présents dans sa chambre.

  —  On ne peut pas l'aider, laisse-le. Viens, on s'en va, c'est trop glauque ici.

  —  Mais je ne peux pas. C'est mon …

  —  Non ! On s'en va, vite !

 George se réveille dans un état de panique, des sueurs froides sur le front, le cœur battant. Il scrute du regard la porte de sa chambre par laquelle s'échappent ces deux silhouettes trop sombres pour être reconnaissables. Il bondit de son lit à la poursuite de ces deux individus. En boxer, il attrape au passage son peignoir pendu à la porte qui fait face à un escalier sombre, plongeant au cœur de la maison. Il dévale les marches en criant :

  —  Hey ! Attendez, qui êtes-vous ? Revenez tout de suite. Je vous préviens …

 Mais rapidement essoufflé, il perd le rythme et s'arrête en face de cette grande horloge à pendule : elle indique 5.06am de ses aiguilles. Il pose une main sur le mur, au pied de l'escalier, l'autre sur son sternum. À quarante-sept ans, son cœur est déjà bien fatigué, et ne lui permet plus d'être aussi performant que ces deux intrus, qui ont disparu. George se dirige lentement vers la cuisine afin de se servir un verre d'eau. Il ouvre le placard, saisit le contenant, referme le meuble, fait quelques pas sur sa droite et ouvre le robinet. L’orifice d'où s’échappe l'eau semble obturé par le calcaire et la rouille, faisant du liquide un jet intense et aléatoirement diffus, remplissant le verre avec difficulté. Il coupe le robinet, et, alors qu'il s'apprête à porter son verre à la bouche, il remarque que sa vision se trouble. Il panique et lâche son verre, qui chute et se brise au contact du sol, éclatant en de multiples débris, l'eau se rependant sur ses pieds nus.

  —  Mais qu'est-ce que …

 Il recule, marchant sur les débris de verre, évitant par chance les plus gros. D'importantes taches sombres gagnent son champ de vision avant de l'obstruer totalement. Il cherche alors à se repérer, touchant le mobilier, les murs, les encadrements de portes. Il se dirige instinctivement vers la porte à l'arrière de la maison, l'ouvre et sort. Il respire à pleines bouffées cet air frais de la nuit, s'agenouillant à terre, cherchant à comprendre ce qui lui arrive. Il se calme, lentement. Il se concentre sur sa respiration afin d'en reprendre le contrôle.

  —  Ça va revenir. Ça va revenir ! Reste calme, détends-toi, se dit-il à lui même en chuchotant.

 Soudain, l'une de ses voûtes plantaires le lance vivement. La douleur est très intense. Il change de position pour se mettre assis, et cherche à gratter sous son pied ensanglanté. Ses ongles s'enfoncent dans une plaie importante, dont il extrait un éclat de verre aiguisé. La brillance que le sang lui donne renvoie la lumière de la lune au mouvement que fait George lorsqu'il s'en débarrasse, le projetant de toutes ses forces au plus loin de lui. Constatant qu'il ne recouvre pas la vue, il décide de partir à travers les bois afin de trouver une aide quelconque. Des fourmillements se font ressentir dans ses mollets et ses poignets. Son souffle diminue. Sa conscience s'amoindrit. Il déambule dans les bois, inconscient à présent, tel un somnambule en pleine crise.

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 Je me surprends à marcher dans les bois, une tenue inappropriée sur le corps, et ce feu de camp à quelques mètres en face de moi. Je mets un moment avant de comprendre ce que je fais ici. Ma mémoire est perturbée. Certainement encore une crise. Visiblement, ce nouveau traitement pour mon cœur ne m'est vraiment pas adapté. Mais je suis soulagé, car la vue m'a été rendue. Je décide de me diriger vers ce feu. Sur mon chemin, sous mon pied meurtri, une branche épaisse craque, faisant se réveiller cette jeune fille. Ma fille.

 Je ne comprends pas, je suis perdu, je suis dans mes pensées, à la recherche de tout indice me permettant de comprendre la situation. Mais une voix vient me déranger dans ma réflexion.

  —  Papa !

  —  Ah, oh, mais je … Jade ?

  —  Bah oui, je suis ta fille tu te souviens ?

 Je marche vers elle avant de m'asseoir sur ce tronc faisant office de banc.

  —  Je n'ai absolument aucune idée de comment je suis arrivé ici.

  —  Bah je vois bien papa. Mais ce qui m'inquiète c'est la probabilité que tu tombes sur moi au milieu des bois. On est à plus de trente minutes de marche de la maison. Rassure-moi, tu viens bien de la maison ?

  —  Je ne sais pas, je suppose. Deux personnes m'ont réveillé dans mon sommeil et ont quitté ma chambre avant même que je ne sache qui c'était.

  —  Attend, y'avait des gens dans ta chambre ?

  — Oui, mais je n'arrive pas à savoir qui c'est. Et me voilà maintenant dans les bois, au milieu de nulle part, avec toi.

  —  Ça m'inquiète tout ça …

  —  Non, tu n'as pas à t'en faire, si je devais être là à ce moment précis, c'est qu'il y a une raison, dis-je instinctivement.

  —  Oui enfin bon. Il y a une nuance entre venir naturellement et arriver là par hasard.

 Lorsqu'elle me dit cela, j'ai comme des interférences dans la tête. Quelque chose vient filtrer ce que je ressens, ce dont j'ai envie, et je n'aime pas cela. Je n'aime pas cet endroit, il faut que je parte. Je n'ai pas le choix.

  —  Quelque chose me dit que je ne devrais pas m'arrêter trop longtemps. Je dois continuer, c'est tout ce que je sais. Viendra peut-être un moment où je saurais pourquoi j'y suis et qui sont ces deux personnes. Je vais y aller ma puce. Ça va aller toi ici ? dis-je en me levant.

  —  Ça va aller papa. Vas-y, part à la conquête des ténèbres, je t'en pris ne perds pas de temps, me dit-elle d'un ton ironique.

 Ce mot « ténèbres » résonne en moi. Je l'entends en boucle. Mon cerveau l'associe à cette image troublante ; on dirait un masque, mais je n'en suis pas certain. Et il y a cette fille qui brûle. Ma fille ? Le masque la protège ? Je n'en sais rien. Ceci est certainement un signe. Je dois lui transmettre ce que je sais et fuir de cet endroit malfaisant.

  —  Je t'embrasse Jade. Oh et ... Quand le moment sera venu, n’oublie pas de mettre le masque.

 Je lui tourne le dos et part, aussi vite que je le peux.

  —  Le masque ? dit-elle au loin.

 Je pense m'être pas trop mal sorti de cette situation insolite et inattendue. Maintenant, je dois comprendre ce qu'il vient de se passer durant les trente dernières minutes. Je commence à croire que je deviens fou. Et ce pied si endolori me fait atrocement souffrir. Je dois trouver un poste de secours. C'est ce qui me motive à traverser ces bois interminables, à mon rythme, alors que le soleil commence à se lever.

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 L'allure de ses pas saccadée, le souffle perturbé, George tente d'échapper à cette forêt si perturbante. Son pied blessé l'oblige à boiter. Il est facilement déséquilibré par le terrain bosselé. Mais alors qu'il commençait à perdre espoir, il parvient à entrevoir l'orée du bois. Il se motive, prenant appui sur les quelques arbres qui se trouvent sur son chemin, avant enfin de déboucher sur l'aval de la vallée, traversée de ces multiples carrefours autoroutiers.

 Les bifurcations sont nombreuses. Les boucles dessinent comme des crop-circles – motifs tracés dans les champs que l'on associe aux extraterrestres – sur ce paysage urbain. Les multiples ponts se chevauchent avec précision, s'empilant sur trois ou quatre niveaux. L'animation créée par le trafic produit ce brouhaha sourd : les pneus sur le bitume chauffent et crissent par moment, tandis que les moteurs grondent et ronronnent bruyamment. George sait que sur au moins l'une de ces chaussées se trouve un poste de secours. Il tente d'en repérer un, avant de se lancer à sa conquête.

 Il a à présent descendu ce haut talus en bordure de route, derrière la glissière de sécurité, à l'entrée du tunnel qui s'engouffre sous la montagne. Il longe cette barrière métallique qui le sépare des rugissements des poids lourds, se dirigeant vers une petite cabine d'urgence. Soudain, ses fourmillements le reprennent, mais plus fortement cette fois. Une migraine intense se diffuse dans sa boîte crânienne, mais les troubles de la vision ne semblent pas être présents. C'est quelque peu différent de la sensation qu'il ressentait plus tôt, avant de perdre conscience. Là, il semblerait que le problème vienne de sa tête. Ça chauffe. C'est intense. Il s'accroupit, ferme les yeux et met ses mains sur ses tempes, recouvrant ses oreilles et les bruits infernaux qu'elles perçoivent. Il gémit, tente de contrôler et de faire cesser cette douloureuse brûlure interne, qui finalement, s'estompe assez rapidement. Il reprend son calme, expire fortement, avant de se relever, face à elle.

 Une femme. Sa femme. La peau si pâle, parsemée de nombreuses taches de rousseur. Les reflets cuivrés de sa chevelure luisent au soleil. Ses yeux bleus clairs le fixent profondément.

  —  Bonjour, mon chéri, lui dit-elle délicatement, avec émotion.

 George perd les mots. Il ne sait absolument pas quoi dire, bégayant ces quelques bribes de phrases :

  —  Mais comment … Toi ? Mon cœur. Mon trésor. Je …

  —  Oui, c'est bien moi, George. Je suis heureuse de te revoir, même si j'aurais préféré que cela se fasse dans d'autres circonstances.

  —  Mais … Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu n'es pas … ? Mais alors l'accident de voiture ? Ce chauffard incarcéré il y a quatre ans ? Tu es en vie et …

  —  Plus pour longtemps, mon amour, l'interrompt-elle. Tu ne dois pas faire la même erreur que moi. Il faut que tu t'en sortes, toi et les filles. Tu dois leur échapper.

  —  Leur échapper ? Qui ça ? Et échapper à quoi ?

  —  Tu n'as pas besoin de le savoir. Tu ressens les signes bien plus fortement que Jade. Je peux le percevoir.

  —  Toi aussi tu as vu notre fille chérie dans ces bois ?

  —  Oui, mais là n'est pas le problème. J'ai ouvert votre porte de sortie il y a quelques minutes. Enfin, se reprend-elle, il y a presque deux heures dans ce monde. Il faut faire vite, je n'ai plus beaucoup de force, et tu n'as plus beaucoup de temps.

  —  Dans ce monde ? Mon ange, mais qu'est-ce que tu racontes ? De quoi parles-tu ?

  —  Tu ne peux pas prononcer mon nom, n'est-ce pas ?

 Il tente d'ouvrir la bouche pour l'énoncer, cherchant à émettre un son, mais n'y parviens pas. Il l'a oublié.

  —  Je …

  —  Ce sont eux. Ils ont l'emprise sur toi. En ce moment, tu es entre leurs mains, dans l'une de leurs monstrueuses machines. Tes pertes de vue, tes migraines. Tous tes signes de mal-être sont l’œuvre de …

 Mais dans un hurlement prenant, George l'interrompt, se tenant la tête avec force.

  —  Ça brûle, c'est insupportable ! Aide-moi, c'est atroce, hurle-t-il de douleur.

  —  Tu dois le faire, moi je dois y aller, j'ai d'autres personnes à aider, lui dit-elle en lui montrant un extincteur accroché à l'un des murs de la cabine d'urgence. C'est le seul moyen. Mon tour arrive bientôt, rejoins-moi, vite ! lui dit-elle en partant, le pas pressé.

 George tente désespérément de l’interpeller, essayant de retrouver le prénom de sa chère et tendre épouse qu'il croyait décédée dans cet accident de la voie publique, quatre longues années plus tôt. Mais rien n'y fait. Cette fournaise intracrânienne s'intensifie de manière exponentielle. Il se retourne, et, sans vraiment réfléchir, saisit l'extincteur. Il le regarde fixement, avant de constater un silence pesant. Tout le trafic est interrompu. Les tableaux de bord de tous ces véhicules immobilisés affichent la même heure : 6.47am. Chaque conducteur et passager le fixe du regard, la bouche béante, l'index pointant vers le fond de la gorge. George interprète leur sinistre message ; il dégoupille de ce fait l'extincteur et met l'extrémité de la lance dans sa bouche, avant d'actionner la gâchette. Un panache de neige carbonique s'engouffre dans ses fosses nasales, ainsi que dans son œsophage et sa trachée. Cette brûlure glacée contraste avec celle qui lui carbonise les neurones. Il hurle de douleur, la main greffée à cette arme de suicide, ne lâchant pas prise. L’extincteur déjà vide, il le projette sur l'une des voitures dont le par-brise explose sous l'impact de l'objet. Sa langue nécrosée par le gel tombe de sa bouche dans un bruit humide et répugnant. Son sang coagulé a cristallisé autour de ce qu'il reste de ses lèvres. Ses viscères et son crâne cryogénisés le font atrocement souffrir. Il convulse et s'écroule au sol, à l'image d'un pantin dont on aurait coupé les liens le séparant de son manipulateur.

 Deux automobilistes en blouse blanche qui courraient à son secours quelques mètres plus loin arrivent trop tard, constatant le décès de George, l'air désolé, presque énervés.

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