Jade

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(2013 - Fiction : Jade)

 Le ciel est noir et brumeux. Les étoiles, de leur blanc pétillant, viennent pénétrer cette couche épaisse pour habiller la lune qui éclaire tout le comté. À cette heure, le soleil n'a pas encore pointé ses rayons flamboyants sur l'horizon. La brise souffle et rase la cime de chacun de ces conifères qui, à eux tous, donnent vie à une majestueuse forêt, à flanc de montagne. Leurs épines frissonnent et dégagent cette odeur si commune du cèdre. La nature est calme, paisible, comme à son habitude. Mais un regard attentif peut distinguer, là, entre les troncs, une lueur vive et festive. Telle la biche qui erre dans le bois, nous avancerions lentement vers cette intrigante incandescence, pour découvrir qu'il s'agit d'un feu de camp. Nos oreilles dressées comprendraient qu'il y a également des voix humaines et de la musique. Sans tarder, nous prendrions la fuite, de peur d'être abattus et transformés en ragoût. Mais les chasseurs sont bien loin. C'est une fête que cinq jeunes ont organisés dans le cœur de cette forêt.

 Le bois qui éclate à ras le sol fait valser les cendres de ce foyer, les faisant virevolter et s'échapper du brasier dans l'espoir qu'elles puissent gagner les cieux. Les braises font danser les flammes, flammes qui viennent lécher quelques brochettes de marshmallows : ils roussissent et fondent lentement. Ces jeunes sont cinq autour de ce feu, chantant, riant, ivres de ces multiples bouteilles de bière dispersées tout autour. Ils vibrent de joie aux rythmes grattés sur la guitare que tient l'un d'eux. Le cercle s'étend et se complète de ces deux toiles de tente tendues et prêtent à accueillir leurs invités.

 Un peu plus tard, autour de 4.30am, Jessie et son correspondant français Armand quittent le cercle, vacillant et trébuchant. Un peu saouls, ils prétextent qu'il est tard et qu'ils veulent dormir.

  — On a de la route demain, faut qu'on décuve !

 Les sourires et les allusions sexuelles s’échappent alors des bouches, riant et se moquant de ce jeune couple aux intentions pas moins innocentes. Dans le dos d'Eleanor, ils font coulisser la fermeture éclair de la tente vers le haut ; Jessie s'y engouffre, tandis qu'Armand prend le temps d'y rentrer. Il jette un regard dénonciateur sur ces trois camarades assis avant de refermer cet habitacle clandestin.

  — Amusez-vous bien vous deux ! lance Owen.

  — Oh la ferme ! s'exclame Jessie.

 Des ricanements se font entendre autour du feu, tandis que la lampe de poche du jeune couple s'éteint, afin de faire disparaître les ombres sur la paroi de la tente.

 Owen et Eleanor, après avoir beaucoup ri, se lèvent lentement, les mains en appui sur les cuisses.

  — On va y aller aussi nous, dit Owen.

  — Ouai, dans l'espoir qu'on trouve quelqu'un pour nous ramener là-haut ! réplique Eleanor.

  — Vous faites attention sur la route hein !? Vous ne montez pas dans la voiture de n'importe qui, suggère Jade.

  — T'inquiète pas petite sœur, Owen veille sur moi !

  — Owen est et sera toujours son servant protecteur, dit-il en courbant son bras tel un super héros. Tu peux compter sur moi Jade.

  — Ça va aller toi ? Toute seule dans les bois avec eux ?

  — T'inquiètes, si j'ai un problème je demanderais à Jess.

  — OK sœurette, aller bisous, on se voit demain !

  — À plus Eli. Bye Owen.

 Le couple prend ses affaires, comprenant deux sacs à dos et leurs anoraks, et quitte le foyer, s'engageant sur un petit sentier de gravier couvert d'épines et de brindilles. Jade se retrouve seule. Mais cela n'a pas l'air de la déranger. Elle apprécie d'écouter le calme de la nature : les arbres qui craquent, le bûcher qui crépite, une chouette qui hulule sous le clair de lune. Cette pureté est légèrement perturbée par deux ou trois rires en provenance de cette toile de tente où l'ambiance y est humide. Elle ferme les yeux pour ne rien entendre de cela, se focalisant sur le bruit du vent. Elle saisit l'une des brochettes à tâtons, porte à son visage son extrémité, souffle délicatement sur la friandise avant de la glisser en bouche. Elle déguste cette pâte de sucre, laissant s'infiltrer la moindre saveur sur sa langue. Elle saisit un nouveau marshmallow, le pique à l'aveugle et le pose sur le feu. Ses pensées la portent et la bercent l'espace d'un instant, la conscience envolée.

 Lorsqu'elle rouvre les yeux, réveillée par un craquement quelque part dans les bois, la lune a basculé un peu sur le côté, le long de la voûte céleste. Son marshmallow calciné n'est plus bon à manger. Elle se frotte les yeux et masse ses lombaires qui ont souffert de cette position inconfortable. Elle tente de repérer l'origine de ce bruit, levant la tête, plissant les yeux, fouillant du regard la noirceur des bois, avant d'enfin poser les yeux sur cette personne qu'elle connaît bien : son père.

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 Première question, qu'est-ce que mon père vient foutre ici ? Deuxième question, pourquoi il est en peignoir et en boxer ? Je me demande si je ne suis pas en train d'halluciner. Putain c'est promis plus jamais je ne me mets une cuite pareille ! Il n'a pas l'air de comprendre que c'est bien moi. Il est défoncé lui aussi ou quoi ?

  — Papa ?

 Mais qu'est-ce qu'il fout bordel ? Pourquoi il ne bouge pas ? Je cris plus fort.

  — Papa !

  — Ah, oh, mais je … Jade ?

  — Bah oui, je suis ta fille tu te souviens ?

 Il marche vers moi avant de s'asseoir sur ce tronc faisant office de banc.

  — Je n'ai absolument aucune idée de comment je suis arrivé ici.

  — Bah je vois bien papa. Mais ce qui m'inquiète c'est la probabilité que tu tombes sur moi au milieu des bois. On est à plus de trente minutes de marche de la maison. Rassure-moi, tu viens bien de la maison ?

  — Je ne sais pas, je suppose. Deux personnes m'ont réveillé dans mon sommeil et ont quitté ma chambre avant même que je ne sache qui c'était.

  — Attend, y'avait des gens dans ta chambre ?

  — Oui, mais je n'arrive pas à savoir qui c'est. Et me voilà maintenant dans les bois, au milieu de nulle part, avec toi.

  — Ça m'inquiète tout ça …

  — Non, tu n'as pas à t'en faire, si je devais être là à ce moment précis, c'est qu'il y a une raison.

  — Oui enfin bon. Il y a une nuance entre venir naturellement et arriver là par hasard.

  — Quelque chose me dit que je ne devrais pas m'arrêter trop longtemps. Je dois continuer, c'est tout ce que je sais. Viendra peut-être un moment où je saurais pourquoi j'y suis et qui étaient ces deux personnes.

 Je le trouve trop bizarre. Je n'arrive pas à croire que c'est réel. C'est une situation dont je me serais bien passée. Mais je suis trop bourrée pour le suivre dans ses escapades nocturnes, et je ne peux pas laisser en plan mes deux potes qui ronflent dans la tente. Je vais le laisser partir et on verra demain.

  — Je vais y aller ma puce. Ça va aller toi ici ? dit-il en se levant.

  — Ça va aller papa. Vas-y, part à la conquête des ténèbres, je t'en pris ne perds pas de temps, dis-je d'un ton ironique.

  — Je t'embrasse Jade. Oh et ... Quand le moment sera venu, n’oublie pas de mettre le masque.

  — Le masque ?

 Mais il est déjà parti. Décidément, je n'arrive pas à comprendre ce qu'il est venu faire ici et pourquoi. Je suis certainement trop fatiguée ou trop imbibée d'alcool pour réfléchir raisonnablement. Je regarde ma montre : 5.41am. Il faudrait peut-être que j'envisage d'aller me coucher.

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 Le ciel se teinte de violet et de rose. Jade, assise en tailleur près du feu, s’apprête à se lever à son tour. Mais alors qu'elle pose ses mains au sol pour prendre appui dans son ascension, sa main droite effleure une matière froide et calleuse. Elle tourne la tête lentement, en faisant progresser sa main sur cette forme particulière. Elle s'écarte dans un sursaut, stupéfaite de la découverte qu'elle vient de faire. Il semblerait que ce soit un crâne de cheval. Il est rugueux, blanc, les arcades saillantes. L'intérieur est creux, vide de toute chaire.

  — Mais qu'est-ce que c'est que ça ?

  — Il faut te préparer Jade.

 Son cœur s’emballe à l'écoute de cette voie si familière, mais dont elle ignore la provenance.

  — Jade, il faut faire vite, ils vont arriver, c'est ta seule chance de t'en sortir.

 Une femme s'avance. Sa peau si pâle est rosie par la chaleur qui émane du feu, mettant en relief ses nombreuses taches de rousseur et sa chevelure vénitienne. Ses yeux bleus clairs contrastent avec l'obscurité des bois derrière elle, tout comme sa longue robe blanche. Cette femme qui est arrivée ici tel un ange tombé du ciel, Jade la connaît bien.

  — Maman ? Mais comment ? Je …

  — Oui ma fille.

  — Mais tu … Je suis si contente de te revoir !

  — Je le suis également ma fille. Mais tu n'as pas assez de temps pour t'épanouir de mon retour. Il faut que tu le fasses.

  — Faire quoi ?

  — Rejoins-moi. Fait vite. Rejoins-moi avant qu'ils ne te prennent, avant qu'il ne soit trop tard.

  — Mais comment ? Je ne comprends pas.

  — Fais-moi confiance, rejoins-moi ! dit-elle en pointant du doigt le bûcher.

  — Je ne peux pas faire ça, je ne …

  — Tu le dois, fais vite, le temps presse, et je dois te laisser. Ne réfléchit pas, rejoins-moi ! chuchote-t-elle en lui tournant le dos. Je t'aime ma fille.

 Elle est déjà partie alors que Jade se retrouve là, livrée a elle-même. Ses pensées entrent en collision les unes avec les autres. Elle est totalement désorientée. Voir son père ici au beau milieu de la nuit, pourquoi pas. Mais que sa mère décédée vienne à son tour, c'était trop suspect. Et puis ces mots. « Rejoins-moi. Avant qu'il ne soit trop tard. Vite ». Elle ne sait pas quoi faire. Il y a également ce crâne au museau proéminent. Puis, alors que tout semblait confus, la dernière phrase de son père lui revient en tête. « Quand le moment sera venu, n’oublie pas de mettre le masque ». Elle ne sait pas quel sens donner à tout cela. Néanmoins, sa décision semble être prise.

 Elle saisit le crâne à deux mains, le porte théâtralement au-dessus de sa tête, les bras tendus, le regard droit et fixe, puis fléchit les coudes lentement, afin de glisser sa tête entre le visage de cette bête et la anse prévue pour le maintenir tel un masque de rituel. Elle se lève, fait un pas, puis deux, avant de mettre un pied dans le bûcher. Des picotements intenses commencent à parcourir sa jambe. Elle pose le deuxième pied sur les bûches qui roulent et s'effritent, se déliant en cendres sous ses pieds. Les arbres s'effacent tout autour pour ne laisser place qu'à un néant sombre, toxique et infini. Elle s'embrase rapidement, en levant les bras au ciel, dans un hurlement terrible. Les flammes l'avalent rapidement, puis les cris cessent. Elle regarde dans les bois, croisant le regard de cette biche qui traînait dans les parages plus tôt dans la nuit. Elle ferme les yeux, ne sentant plus la douleur qui la ronge. Soudain, alors qu'elle croit que son sacrifice touche à sa fin, deux paires de mains gantées la saisissent par les poignets pour la tirer de là.

  — Sortez-la de là, vite, elle va mourir si elle reste enfermée là dedans !

 Enfermée ? Elle ne cherche pas à comprendre. Elle ne peut plus. Elle se débat et repousse ces mains dont le latex fond. Dans la souffrance, elle s'allonge dans le feu, laissant son corps se consumer. Elle s'éteint dans ce brasier qui la dévore, n'ayant qu'une image en tête au moment où elle perd conscience : celle de sa mère.

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