Chapitre 1 : La lettre
Le courrier arrive un lundi matin sous pli cartonné. Il trône sur la table de la salle à manger. Je le regarde depuis le seuil de la cuisine. Un vieux timbre à l'ancienne estampillé "Joyeuse Saint-Valentin mon amour" est collé au-dessus de mon adresse, écrite au feutre noir... Il y a la salive de quelqu'un là-dessous. Un début de nausée me glace les tempes, mais la curiosité est forte.
Je me décide à l'ouvrir. Je fais un pas en avant, m'arrête.
Non. Pas à mains nues.
Je retourne dans la cuisine et avise les gants en caoutchouc rose en train de sécher sur le bord de l'évier. Ils feront l'affaire.
Je reviens une minute plus tard dans la salle à manger et tombe nez à nez avec Lucie.
Sournoise... Je ne l'ai pas entendue entrer.
— Bonjour, Jean Celestin !... Je te dérange en pleine vaisselle ? Oh !
Elle s'approche de la table.
— Qu'est-ce que c'est ? Tu as reçu une lettre d'amour ?
Je soupire. Si seulement.
— Non. C'est un courrier de la maison d'édition.
— Mais c'est formidable !
Elle s'empare de l'enveloppe.
— Pourquoi ne l'as-tu pas ouverte ?
— J'allais le faire, mais...
— Attends, je m'en occupe. Au cas où.
Au cas où quoi ? Que le courrier m'explose au visage ? On n'est pas dans Mission Impossible.
Lucie déchire un côté de l'enveloppe en touchant le timbre avec ses doigts nus. La nausée remonte.
Elle sort une lettre à l'en-tête de LE DISCONOMICRON EDITION, repose l'enveloppe sur la table et se met à lire. Quelque chose dépasse encore du pli. Je crois reconnaître un billet d'avion.
— Oh. C'est... assez bizarre... Mais... Peut-être est-ce une bonne chose ?
Je fronce les sourcils et lui prends la lettre des mains. Avant que je puisse lire quoi que ce soit, elle annonce :
— Ils te proposent un travail. C'est un bon début.
Je feins de ne pas réagir au mot travail et prends le temps de lire attentivement le courrier. Les grandes maisons ne distribuent pas les postes comme des échantillons de mayonnaise.
Lucie se dirige vers la cuisine en sifflotant. Je m'efforce de ne pas la regarder ouvrir mon frigo et mes placards et recommence ma lecture depuis le début.
La lettre est signée de la main de l’Architecte stagiaire. L’écriture est inclinée, ambitieuse, légèrement prétentieuse. Qui écrit encore les courriers à la main de nos jours ?... Les types qui lèchent encore les timbres, sans doute. Je poursuis ma lecture. Il me félicite pour l’audace conceptuelle de ma candidature et salue ma disponibilité absolue ainsi que ma capacité d’adaptation aux formats imprévus.
Votre mission, Jean Celestin, si toutefois vous l'acceptez... Je ravise ma pensée de tout à l’heure. Finalement, ça ressemble vraiment à Mission Impossible.
Je me reconcentre.
Leur reporter titulaire, Jean-Foutre Manchot...
Le nom me surprend. Je m'arrête une seconde, relis le nom plusieurs fois.
... Jean-Foutre Manchot a été victime d’un malheureux accident qui le rend indisponible pour une durée indéterminée. Le Disconomicron, soucieux de maintenir la qualité scientifique de ses publications, me confie en urgence le reportage qu'il ne peut plus mener à bien.
Le nom de la mission est écrit avec le même feutre noir que mon adresse sur l'enveloppe : Enquête sur le Cri du Kangourou Muet. Je dois me rendre dans le désert de Gibson, en Australie, afin d’enquêter sur l’existence d’une sous-espèce de kangourous qui communiquerait en bougeant les oreilles. Il m’est demandé de vérifier la véracité du phénomène et de rapporter un échantillonnage complet de ce qui est désigné comme un discours d’oreille.
Je relis cette expression.
Discours d’oreille.
Choix de mots intéressant... Je poursuis.
Objectif de la mission : établir un lexique structuré destiné aux sourds-muets… de l’espace.
Je relis le paragraphe trois fois.
Lucie se met à chantonner dans la cuisine tout en préparant des crêpes. L'air de la Marche Impériale résonne jusque dans la salle à manger.
— Tin tin tin tin TINTIN, tin TINTIN...
Je repose la lettre et soupire en fermant les yeux. Une émotion incroyable me gagne. Les étoiles viennent de s'aligner : des Kangourous muets qui crient. Je l'ai dit. Je l'ai toujours dit, depuis toutes ces années : le silence est aussi une réponse. Qu'ils viennent des restes de jambon, des frites surgelées ou des kangourous.
Je me retiens de courir jusqu'à la cuisine. Garde la tête froide, Jean Celestin. Tu annonceras la nouvelle au jambon plus tard.
J'ai du mal à croire ce qui m'arrive. Pourquoi m'ont-ils choisi pour une mission journalistique ? Je suis poète, pas reporter. Je ne vois pas trop en quoi cela me concerne... Suis-je au moins autorisé à rédiger le lexique en vers ?
Kan-gou-rou.
Trois syllabes.
Il m’en reste neuf pour achever un alexandrin réglementaire.
Kan-gou-rou sourd-mu-et des sa-bles as-traux…
Je compte sur mes doigts gantés.
Le rythme est accrocheur.
Il faudra ajuster l’hémistiche.
Lucie revient de la cuisine avec un cul de poule au bras gauche. Elle fouette vigoureusement les œufs dans la farine.
— Tu es content, Jean Celestin ?
Oui, je suis content. Mais si tu pouvais arrêter de me parler comme si j'avais six ans, je le serais encore plus...
Je ravale ma réplique et dis plutôt :
— Oui. Je vais sortir ma valise.
Elle hoche la tête. Elle a de la farine sur le nez. Je la fixe. Elle est plus jolie, avec de la nourriture sur le visage. On dirait une adepte de L’Évangile selon la Croûte.
— Il va falloir demander l'autorisation, dit-elle en retournant dans la cuisine. Je finis ça et je l'appelle.
Je frissonne. Je sais de qui elle parle.
Le type en toge noire...
Lucie a dû insister, mais elle m'a obtenu un rendez-vous pour le jour-même à quinze heures. Nous voilà assis dans un bureau moche, avec des meubles moches et des livres moches sur des étagères moches. L'homme en toge noire est assis dans un fauteuil noir à roulettes qui grince, de l'autre côté du bureau. Il m'observe par-dessus ses lunettes. Le courrier de la maison d'édition et le billet d'avion tremblotent dans ses mains, mais il n'a pas l'air d'avoir froid. Il a de la poudre blanche sous une narine...
Je le trouve toujours aussi vilain. Je ne pense pas que ce soit de la farine.
— Vous souhaitez quitter le territoire ? demande-t-il avec un air désabusé.
— Temporairement, répondis-je. Pour des raisons auriculaires et journalistiques.
Il plisse légèrement les yeux.
— Pardon ?
— Je vais étudier les kangourous, dis-je. En Australie.
Il regarde à nouveau la lettre. Puis le billet. Puis moi.
— Et vous devez partir… demain ?
— Oui.
Lucie se penche en avant.
— C’est une mission sérieuse et le planning est simple à suivre. La maison d’édition prend tout en charge.
Il inspire lentement par le nez. La poudre blanche frissonne.
— Monsieur Satan, vous êtes sous tutelle. Vous n'avez même pas de carte de presse. Et quitter le territoire... Ce n’est pas anodin.
— Les kangourous non plus, répliqué-je.
Lucie me donne un coup de pied sous le bureau.
Il soupire, ouvre un dossier, feuillette deux papiers. Il en sort un troisième : un formulaire vierge. J’arrive à lire certains mots à l’envers. Il écrit quelques lignes sans parler, coche trois cases.
Le silence dure assez longtemps pour que je commence à compter les syllabes du mot autorisation de sortie. Encore quatre et on en ferait presque un vers convenable.
Il repose son stylo et abat un tampon-encreur sur son papier.
Ka-tcha !
— Après tout, pourquoi pas, ça vous fera du bien de voir un peu le monde. On régularisera la carte de presse plus tard. Autorisation accordée, Monsieur Satan. À condition que tout soit conforme au programme prévu.
Lucie pousse un soupir de soulagement. Son haleine sent la crêpe tiède.
Je regarde son profil. Un cristal de sucre roux brille au coin de ses lèvres.
Est-ce qu'elle a toujours été si jolie ?
Je cligne plusieurs fois des yeux. Non. C’est l’effet des restes alimentaires. Ils transcendent tout.
De retour dans le couloir, elle me fixe.
— Tu parles anglais au moins ?
Je réfléchis sérieusement.
— Je connais t-shirt, football et sandwich.
Elle lève les yeux au ciel.
— C’est tout ?
— Yes.
Elle soupire.
— Eh ben ! Ça promet !
Je hoche la tête.
Les kangourous sont muets.
Ils ne parlent pas anglais.
Ça devrait aller.

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