Paris, 17 novembre 199… Charlotte
Rignac avait passé la journée dans son appartement de la place du Tertre. L’endroit était étrange, une maison posée sur le toit d’un immeuble transformé en jardin. Il avait tenté de se concentrer sur l’imposante documentation qu’il avait rassemblée pour un article qu'il préparait sur la bataille de Marseille lors de laquelle, comme chacun sait, la flotte de César triompha des Marseillais révoltés. Mais ses pensées l’emmenaient bien loin des évolutions des birèmes de l’amiral Romain Decimo Bruto. A chaque instant, le visage de celle qu’il appelait, faute de savoir son prénom, « La Femme à l’ombrelle », tournoyait dans son esprit. Depuis la veille il ne cessait de rêver à ces yeux verts et au grain de beauté qu’elle avait sous l'œil gauche, semblable à la mouche qu’arboraient les élégantes au siècle des Lumières. Il poussa un soupir et reposa son stylo sur le dossier ouvert. Il regarda la pendule, une pièce de musée qui, autrefois, avait ornée la cabine du commandant d’une Frégate de Louis XVI. Enfin 17 heures ! Le moment d’aller voir si son charme avait opéré. Il prit dans la penderie sa veste de tweed gris bleu, noua, sans fermer le dernier bouton de sa chemise, son éternelle cravate marine en tricot de soie et enfila son trench coat. Quelques instants plus tard, la silouhette surranée de la DS traçait majestueusement son chemin dans la circulation parisienne.
Lorsqu’il poussa la porte du « Grand Bara », son regard parcourut la salle où se mêlaient, dans un assemblage étonnant, anciens militaires, piliers de comptoirs et étudiants. Pas d’imperméable rose à l’horizon. Rignac haussa imperceptiblement les épaules. Tu t’attendais à quoi... Pauvre idiot, grogna-t-il pour lui-même.
- Bonsoir Commandant. La voix d’Oudinot retentit, toujours nette, comme son allure.
- Bonsoir Oudinot, donne moi un Scapa. Ils étaient amis, pourtant, malgré son insistance, jamais Oudinot n’avait accepté de le tutoyer. Dans la Légion, un Adjudant-chef en retraite ne tutoie pas un officier supérieur même si, pour un légionnaire, un marin est à peine un militaire.
- Tout de suite, commandant.
Oudinot pris un grand verre ballon et versa l’alcool ambré. Un caporal de sa section, natif de Durness, tout au Nord des Highland, lui avait appris que le Whisky se sert dans des verres semblables à ceux que l’on utilise pour un grand vin ou un Cognac, contrairement à ce que font les ignares qui le boivent dans des verres à Bourbon. Rignac avait l’impression qu’il le regardait d’un œil goguenard. On ne sait jamais avec lui, toujours l’impression qu’il se fout du monde, grommelât-il intérieurement. Maintenant, il était vraiment de mauvais poil. A petites gorgées, appréciant le gout rond aux légères notes de miel, il se mit à siroter le breuvage distillé près de Kirkwall, sur la plus grande des Iles Orcades. De temps à autres il jetait un regard vers la porte.
- Vous attendez quelqu’un Commandant ?
- Qu’est-ce que tu racontes ? Il avait répondu sur un ton plus sec qu’il ne l’aurait voulu et cela le mis encore plus en rogne. Il avait horreur d’être percé à jour. Sur sa passerelle on l’appelait « Le Sphinx ».
- Rien d’important, Commandant, mais une jeune dame m’a remis cela pour vous. Il tenait une enveloppe, parme, du format de celles où l’on met les cartes de visite. Celle avec qui vous avez discuté hier, enfin je crois… Là il était carrément hilare.
- Bourrique, foutue bourrique de légionnaire ! Grogna Rignac, plus soulagé qu’agacé. Il ne put réprimer un sourire. Donne-moi ça avant que je balance un tabouret dans ta sale gueule de chimpanzé.
- C’est vrai qu’elle est jolie Commandant, rétorqua Oudinot en tendant l’enveloppe. Il continuait à se foutre de lui !
- Je te dispense de tes commentaires, Adjudant-chef !
Rignac pris l’enveloppe. Il en sortit un bristol également parme, sur lequel était tracé, au feutre, d’une écriture ample et élégante :
« Eux aussi m’ont représentée.
Et ce pont à petits points…
Ou bien à petites touches…
Je serai là cinq heures avant Minuit et,
Si tu déniches l’endroit.
Alors je dirai, chapeau l’artiste !
La Femme à l’ombrelle ».
Au bas du bristol, elle avait esquissé la silhouette d’une sorte de forteresse médiévale assez sinistre. Il ne put s’empêcher d’admirer la beauté du dessin.
Voilà autre chose, un jeu de piste maintenant… Là, elle me gonfle… qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?
Un pont à petit points…, lui aussi m’a représentée…, ces phrases dépourvues de sens le narguaient. Il songea au « Petit Pont », ce pont à une seule arche qui, prolongeant la rue Saint jacques, permets de rejoindre l’Ile de la Cité. Mais cela n’avait aucun rapport avec la Femme à l’Ombrelle, pas plus que cette histoire de points : Un rond-point ? Et ce donjon ?
« Lui aussi m’a représenté », ça voudrait dire qu’un autre peintre que Monet a peint une femme à l’ombrelle… Décidément déroutante la Miss ! Déroutante mais elle me gonfle vraiment…
Il recherchait dans ses souvenirs quels peintres avaient pu représenter une Femme à l’Ombrelle. Renoir peut-être mais qui d’autre ? Qui donc pourrait l’aider… et les minutes qui s’égrenaient. Les six heures avaient déjà largement sonné. Et si j’appelais Laure ?
Laure ! Laure… son érudition encyclopédique, son magasin d’antiquités Lyonnais, sorte de caverne aux trésors, dans le vieux quartier de la Croix Rousse. Grande, le teint pâle, les cheveux blond vénitien savamment décoiffés. La quarantaine maintenant bien entamée, un charme fou, presque imperceptible au premier regard mais qui finissait par vous hanter. Il l’avait rencontrée à Toulon, une dizaine d’années auparavant. Il était alors Second sur un ravitailleur. Il se promenait sur le quai d’Honneur dans la fournaise du mois d’aout. Elle avait capté son regard. Il faut dire qu’elle tranchait avec les Hollandais rougeauds en short et en tongs. Robe en toile vert pâle, simples ballerines écrues et, plus étrange par cette température, un chèche amande, nonchalamment enroulé autour de son cou gracile.
Sans doute n’avait-elle pas été indifférente à son uniforme blanc. En tout cas, il n’oublierait jamais cette fin d’après-midi dans la villa du début du siècle enfouie dans la verdure près du Cap Brun où elle l’avait emmené. On arrivait par un vieux portail en bois, à la peinture écaillée qu’un mimosa tordu empêchait de fermer. Suivant une allée autour de laquelle les lauriers roses tentaient de résister à l’invasion des bruyères et des chênes verts, on découvrait une maison aux volets bleus et au crépi blanc dont des plaques se détachaient, laissant apparaitre la pierre. Quelques pas encore et, en arrivant sur la terrasse, la Méditerranée vous sautait au visage. S’arrachant à la beauté du panorama, on descendait un escalier pour arriver à un grand bassin en pierre aux bords largement recouverts de mousse à côté duquel était planté un immense cyprès. Sans ôter sa robe, elle était entrée dans l’eau. L’étoffe fine formait comme une corolle autour de son corps. Il l’avait rejointe. Elle s’était adossée contre le muret, la tête en arrière. Il s’était approché, les bretelles de la robe avaient glissées et il avait exploré le cou, descendant doucement vers la poitrine tendue. D’un geste souple, elle était sortie de l’eau et s’était allongée, la robe transformée en chiffon enroulée autour de sa taille. Rignac l’avait rejointe. Ils avaient roulé sur le côté, corps collés l’un à l’autre.
Il sortit de son excitante rêverie et, empoignant son verre de whisky, il passa dans la pièce derrière le bar où se trouvait le téléphone. Il s’assit dans un Chesterfield vert sombre et composa le numéro.

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