Lyon 17 novembre 199… Laure
Le téléphone en bakélite posé sur un vieux bureau à tiroirs recouvert de fouillis, émit un bruit de grelot. Une quadragénaire élancée, vêtue d’une blouse qui avait été blanche, un chiffon sentant la térébenthine à la main, écarta la pagaille pour décrocher. Elle fronça le nez en s’apercevant qu’elle avait déposé le chiffon sur sa veste en velours violet jetée sur une chaise…
- Tiens, c’est toi, bonsoir.
- Je te dérange ? Demanda Rignac.
- Non, non, je nettoyais une vieille commode Bressane, magnifique d’ailleurs.
Leur relation était étrange. Tout les rapprochait, leurs gouts pour les beaux objets, les lieux romantiques, l’eau salée, le vent… ils appréciaient leurs étreintes. Pourtant ils étaient incapables de construire quelque chose ensemble. Ils avaient tenté de vivre chez l’un, chez l’autre, mais s’étaient séparés quelques mois après l’été de leur rencontre. Pourquoi ? Ils n’auraient su le dire. Ils se revoyaient parfois pour quelques jours de sensualité sans lendemain. Elle vivait à présent avec un garçon qui aurait pu être son fils et qui commençait à se faire un nom en créant des sculptures à la beauté étrange avec des bouts de ferraille rouillés qu’il ramassait ici ou là.
- Ça va pour toi ?
- Oui, ça va, Cédric est charmant, il me fait rire, il est passionné, plein d’illusions, complétement excessif, jaloux, c’est flatteur… il me quittera bien sûr, mais pour le moment, il se croit amoureux. Elle eut un petit rire, ou une sorte de sanglot.
- Arrête, tu es superbe, et surtout tu as un charme fou.
- Et tu es parti…
- Toi aussi…
- Oui, nous sommes partis. Et toi, ta vie ?
- J’ai rencontré quelqu’un.
- Je suis heureuse pour toi. Elle l’avait dit tout bas comme si elle redoutait de l’entendre. Vous vivez ensemble ? Sa main se crispa insensiblement sur le téléphone.
- C’est plus compliqué… en fait nous nous sommes vus une fois, au Grand Bara. Elle m’a fait penser à la « Femme à l’ombrelle », nous avions rendez-vous ce soir, elle m’a laissé un mot, en forme d’énigme avec le dessin d’une sorte de donjon…
« Eux aussi m’ont représentée.
Et ce pont à petits points…
Ou bien à petites touches…
Je serai là cinq heures avant Minuit et,
Si tu déniches l’endroit.
Alors je dirai, chapeau l’artiste ! »
- Ta femme à l'Ombrelle... la seule maîtresse à laquelle tu restes fidèle... Tu ne manques pas de culot de m’appeler pour ça…
- Arrête de faire ta jalouse, ça ne te va pas.
- Oui tu as raison, ça ne me va pas… Elle eut un moment de réflexion. En fait ça me parait évident… subtil mais évident... Ton rendez-vous, c’est sur le Pont des Arts.
- Sur le Pont des Arts ?
- Tu ne vois pas ? Elle reprit. Et bien oui, la Femme à l’Ombrelle, celle que tu aimes tant, est de Monet. Renoir lui aussi a peint sa version et Signac aussi, mais j’aime moins… Et donc Renoir et Signac, ont peint, l’un à petites touches… impressionnistes... et l’autre à petits points… pointillistes, le Pont des Arts. Tu as trouvé une artiste. Et le donjon, c’est sans doute la Tour de Nesle, la prison qui se trouvait face au Louvre.
Elle eut un soupir en raccrochant. Le combiné lui échappa des mains.

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