Paris, 17 novembre 199… Charlotte
Le Pont des Arts relie l’Institut de France à la Cour Carrée du Louvre, il est construit en fonte et, en son centre, sont installés des bancs qui accueillent l’ardeur des amoureux… ou la fatigue des retraités…. Lorsque Rignac sortit de sa voiture, un léger brouillard s’élevait de la Seine. La lueur jaune des réverbères formait un halo cotonneux, une atmosphère de film noir des années 50. En avançant, il tentait de retrouver les paroles d’une chanson de Brassens « Si par hasard, sur l’Pont des Arts… ti la la la, prend garde à ton jupon ». A cause du brouillard qui l’enveloppait, il ne l’aperçut pas tout de suite, assise sur un banc. Il s’approcha, dissimulant sa hâte, pour un peu il se serait précipité vers elle comme Trintignant vers Anouk Aimé sur la plage de Deauville.
- Pas mal, à peine un petit quart d’heure de retard, tu as trouvé vite ! Elle avait adopté tout naturellement le tutoiement comme si une vieille complicité les liait.
- Oui, heureusement j’ai une maitresse calée en peinture… rétorquat-il.
- Elle se mit à rire. Un point partout, balle au centre. Tu me pardonneras cette promenade, mais un premier rendez-vous banal… Quelle tristesse… Elle eut un petit frémissement… C’est romantique mais quel froid. On marche ?
Il lui présenta le bras auquel elle s’accrocha et il commença à marcher vers l’énorme silhouette du Louvre.
- Brrr c’est sinistre, pas étonnant que louis XIV ait détesté, lança Charlotte. Tu imagines, un gamin de dix ans dans ce bâtiment glacial, entouré de types qui voulaient sa perte ou bien profiter de lui. Pas étonnant qu’il ait fait construire Versailles !
- Oui, ça devait être plus riant. Les alcôves surtout…
- On se cachait derrière les tentures, on s’éclairait seulement d’une chandelle et en plus, les robes ne cachaient rien de l’essentiel. Elle s’arrêta brusquement et se tourna face à lui. Mais en fait, le pire était sur l’autre rive, quelques siècles auparavant…
- Ah oui ?
- Tu vois l’immeuble de l’Institut ? Et bien là où se trouve aujourd’hui la bibliothèque Mazarine se dressait la Tour de Nesle. C’était une prison et un lieu… de perdition.
- Ton dessin ?
- Oui, c’est un endroit qui me fascine. Le Roi Philippe Le Bel y surpris ses belles filles avec leurs amants. Elles avaient été dénoncées par leur belle-sœur, la Reine d’Angleterre. Celle que l'on surnommait la Louve de France. Le Roi fit donc emprisonner les princesses dans la forteresse de Château-Gaillard et leurs galants furent exécutés après avoir été abominablement torturés. Bon il y a aussi la version d’Alexandre Dumas, c’est plus romantique et aussi plus drôle…
- Et, comme toujours avec Dumas, totalement inventé…
- Qu’importe si l’histoire est belle.
Tout en bavardant, ils arrivèrent sur le quai Malaquais auquel était amarrée une péniche transformée en bar de nuit à la mode. Il était encore un peu tôt et la salle était presque vide. Ils s’installèrent à une table au fond d’un petit salon baigné d’une lumière tamisée. Charlotte souffla dans ses doigts pour les réchauffer et Rignac pris ses mains dans les siennes. Il posa ses lèvres sur les phalanges serrées, elle eut comme un soupir et ferma à demi les yeux. Ses pensées la ramenaient vers la sinistre Tour de Nesle et, comme dans un murmure, elle se mit à raconter.
« Imagine… Paris… le tout début du XIV° siècle, le Roi Louis X, le Hutin, ça veut dire le querelleur, ne s’intéresse qu’au Jeu de Paume. Sa femme, Marguerite de Bourgogne, est jeune, belle, sensuelle, avide de plaisir. Elle s’ennuie dans le vieux Palais Royal de l’Ile de la Cité avec ses cousines Jeanne et Blanche… Un film des années 50 lui donne les traits de cette actrice Italienne plantureuse, tu sais, Silvana Pampanini. Moi, je la vois plutôt comme une jeune fille, à peine sortie de l’adolescence, d’une beauté troublante mais glaciale.
Il fait nuit noire dans Paris, ville sale, pleine de dangers. Par une porte dérobée Marguerite quitte le Palais dont ne subsiste aujourd’hui que la Conciergerie. Elle porte une robe claire toute simple. Elle a recouvert ses épaules d’une cape sombre, un capuchon dissimule son visage. Pour seule escorte, un homme, trapu, tenant d’une main une torche et de l’autre la laisse de deux molosses. Elle ressemble à un spectre, longeant les maisons, disparaissant dans l’ombre des murailles, flottant sur les pavés inégaux. Elle monte dans une barque et traverse la Seine pour atteindre, sur la rive opposée, un escalier qui donne sur la muraille d’une forteresse sinistre. Elle jette un regard sur l’Ile aux Juifs où son terrible beau-père fit bruler le Grand Maître de l’Ordre du Temple attirant sur lui la fameuse malédiction.
Comme par un sortilège, une anfractuosité apparait entre les pierres, barrée par une grille. L’homme à la torche sort un trousseau de clés. La serrure grince, résiste et enfin cède. L’homme s’efface, Marguerite entre seule. Elle va, par des couloirs glauques, elle monte des marches, franchit des ponts. De lourdes portes s’écartent devant elle, maniées par on ne sait quelles mains immondes. Elle traverse des salles obscures, drapées de tentures sombres. Elle monte encore, elle n’en finit pas de monter, elle avance sans hésiter dans ce labyrinthe oppressant.
Encore une salle aussi immense que vide. Au fond, se trouve une porte étroite dissimulée derrière un paravent. La porte s’efface, Marguerite pénètre dans une chambre éclairée par des chandeliers dont les flammes forment un halo de lumière obsédant. Un feu brule dans une cheminée gigantesque. Au sol des tapis précieux, des peaux de bêtes, forment une couche. Marguerite se défait de sa cape, elle se tient là, silhouette fragile, au centre de la pièce. Apparues d’on ne sait où, deux femmes la rejoignent.
Elles sont nues jusqu’à la ceinture, vêtues de pantalons bouffants à la mode mauresque, le cou et les bras ornés de lourds bijoux. Elles tiennent dans leurs bras des récipients emplis d’eau et de parfums subtils. De leurs mains fines elles font glisser la robe de Marguerite et versent sur elle les précieux liquides qui coulent sur la peau presque blanche de la Reine. Les seins de Marguerite sont minuscules, sans les mamelons, étonnamment longs, on dirait le torse d’un éphèbe. Son corps est harmonieux mais sa beauté androgyne met mal à l’aise.
La Reine s’allonge sur le sol couvert de peaux de bêtes et les deux femmes, de leurs doigts enduits d’onguents, massent lentement le corps alangui. Sous leurs caresses, la Reine semble prendre vie, son corps parait plus chaud, sa poitrine semble prendre forme. Les yeux de Marguerite, ordinairement sans expression brillent de mille feux, son souffle se fait court. Les femmes se sont retirées, silencieuses, laissant la Reine allongée, offerte.
Les servantes reviennent, guidant un homme aux yeux bandés. Elles lui ôtent ses habits. A son tour, elles le lavent, le parfument, le massent et lui entravent les mains.
Elles l’aident à s’allonger à côté de Marguerite dont il sent la présence. Il voudrait la toucher, la voir mais ses mains entravées l’en empêchent. Il commence à regretter d’avoir accepté cette étrange règle : ne pas voir la Dame dont il allait jouir. Mais la suivante qui lui a proposé cet étrange marché était si belle et son désir est tel qu’il ne songe plus à rien.
La Reine explore le corps jeune et musclé dont elle va tirer son plaisir. Ses mains, sa bouche, son corps entier épousent les courbes, s’imprègnent de son odeur virile. L’homme sent la douceur de cette peau fine et parfumée sur la sienne, il est tendu à en avoir mal. Au moment où il va se libérer, la caresse s’interrompt. Il sent qu’il s’enfonce dans un fourreau étroit. L’inconnue va d’avant en arrière, s’empalant sur lui. Dès qu’elle sent qu’il va prendre son plaisir, la Reine, reste immobile, le laissant se maîtriser. Mais la volupté monte du fond de son ventre. Son mouvement s’accélère, elle est prise d’un spasme qui entraine avec elle son amant d’un soir.
Marguerite frissonne encore, son corps se contracte comme s’il n’était qu’un prolongement de son sexe. Et puis elle s’apaise et ses yeux se vident, son visage retrouve son aspect de masque funèbre, son corps parait s’être vidé de son sang. Elle se lève, presque dégoutée par la virilité, maintenant flasque, qui, il y a un instant la comblait. Elle sort.
Dans la Tour de Nesle redevenue silencieuse, on entend un cri, puis le bruit mat d’un corps qui tombe à l’eau. Et au petit matin, lorsque, comme presque chaque soir, la dépouille d’un gentilhomme jeune et beau viendra se prendre dans les buissons des berges de la Seine, on entendra peut-être le sinistre chant des Assassins… "La Tour, prends garde, la Tour prends garde, de te laisser mourir… »
Rignac restait fasciné, porté par la voix chaude, au timbre un peu grave.
- Tu ne manques pas d’imagination ma chère… A faire froid dans le dos ! Je n’ai pas trop envie de finir dans la Seine…
- Non, ce n’est pas au programme, enfin pas tout de suite. Charlotte sourit.
- Etonnant ton gout pour le macabre.
- En fait je suis plutôt rigolote mais j’adore me raconter des histoires à faire peur, mon côté gamine… et un peu coquine. Et puis j’aime être rassurée... Elle posa sa joue sur l’épaule de Rignac. Il l’embrassa sur la tempe.
- Quand même pauvre Marguerite, tu lui fais une drôle de réputation. Bien sûr elle avait un amant mais elle a fini assassinée dans un cachot dès que son crétin de cocu, bien fait pour lui d’ailleurs, fut devenu roi. Elle n’a jamais tué personne la malheureuse.
- Oh oui, mais ça c’est la vérité ! C’est pas amusant… Dans le roman de Dumas, il y a aussi Buridan ! Un digne philosophe qui, dans la réalité devait être assez rasoir. Mais Dumas en fait un capitaine, mi aventurier-mi brigand, coureur de jupons et comploteur. Il séduit la Reine, devient Premier Ministre en faisant pendre son prédécesseur… Et puis elle ordonne qu’il soit jeté dans la Seine mais bien sûr, il s’échappe !!! Et la pauvre Marguerite se retrouve en prison où elle est enfermée par son âne de mari… Mais en fait j’aime bien Buridan. Lui, je le vois avec des yeux gris, le nez un peu cassé, pas tout jeune, un peu trop sûr de lui…
Rignac l’attira à lui, leurs lèvres se joignirent en un long baiser.
- Oui, un peu trop sûr de lui, mais il devait embrasser assez bien.
- Tu crois ?
Ils s’embrassèrent encore. Rignac glissa la main sur la cuisse gainée de noir de la jeune femme. Elle se colla à lui. Lentement, il remonta le long de la jambe musclée, le souffle de Charlotte se fit plus court. Brusquement elle l’écarta, l’empêchant d’aller plus loin.
- J’aime que ça aille… le plus lentement possible, souffla-t-elle. Tu sais je ne voulais pas venir et puis…
- Nous avons toute la nuit… toutes les nuits… Il caressa doucement son visage.
Ils restèrent là, sur cette banquette, sans oser bouger comme s’ils voulaient prolonger à l’infini ce moment si fugace de la découverte, instant exquis de tous les possibles. La péniche s’était remplie : cadres en séminaire, étudiants en goguette, artistes vrais ou faux. Ce brouhaha, un peu vulgaire rompit le charme mystérieux de ce bateau amarré au pied de l’emplacement où s’élevait naguère la troublante Tour de Nesle. Ils se levèrent et rejoignirent la DS.
Charlotte passa un doigt sur le haut du tableau de bord.
- Tu me montres ton chez toi ?
- Jeune fille, quelle audace !

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