Paris, nuit du 17 au 18 novembre 199… Charlotte

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L'ascenceur arrivait directement dans l’entrée de l’appartement de Rignac. Face à eux, au-dessus d’une commode Empire, trônait le portrait en pied d’un Officier, en habit Napoléonien, l’air sévère, tenant sous le bras un grand bonnet en fourrure.

Rignac ouvrit une porte et s’effaça pour laisser Charlotte entrer. Il la guida jusqu’à une autre pièce par un long couloir lambrissé. Il pressa un interrupteur et la terrasse, qui occupait le toit de l’immeuble, s’illumina dévoilant le jardin suspendu dans le ciel de Paris.

La lumière extérieure suffisait à éclairer la pièce où ils se trouvaient qui ressemblait à la cabine d’un bateau ancien. Les meubles étaient solides, de lignes simples, en bois sombre. Charlotte réalisa qu’il l’avait emmené directement dans sa chambre.

Elle le regarda sans ciller, et ôta son manteau qu’elle lança sur un fauteuil de cuir brun. Puis elle se glissa hors de sa robe crème. Perchée sur ses escarpins, vêtue seulement de ses bas et d’un soutien-gorge en dentelles, elle s’approcha de la verrière et fit mine de contempler la ville à ses pieds.

Rignac admirait l’élégante silhouette qui se détachait sur un morceau de ciel. Il dû faire un effort pour détacher ses yeux de ce corps. Il ouvrit un meuble et en sortit une bouteille de champagne et deux coupes.

- Il parait que la première coupe à champagne fut soufflée à la forme du sein de la Pompadour…

Elle se tourna pour prendre le verre qu’il lui offrait et l’approcha de sa poitrine joliment galbée.

- Elle était un peu plate, la Pompadour, répliqua-t-elle de sa voix rauque.

Elle vint à lui et se lova contre son torse, la tête posée sur son cou. Doucement, il enserra le chignon de la jeune femme et se mit à lui caresser la nuque. Ils basculèrent sur le lit. Charlotte ronronnait de plaisir, la tension rendait ses gestes maladroits. Presque avec impatience, elle défit la ceinture de l’homme et s’allongea sur le dos. Après qu’ils eurent pris leur plaisir, ils se blottirent l’un contre l’autre, attendant que le sommeil gagne leurs corps engourdis, détachés de la réalité, comme entre parenthèses, flottants au-dessus de Paris dans cette chambre à l’aspect de cabine de bateau.

Lorsqu’ils s’éveillèrent le jour était levé depuis un bon moment. Ils se caressèrent paresseusement, éveillant leurs sens qui n’étaient pas très profondément assoupis. Lorsqu’il s'abandonna, elle se laissa aller contre son torse et une douce torpeur les envahit de nouveau.

On frappa à la porte.

- Un instant cria Rignac en ramenant le drap sur la poitrine de Charlotte. Voilà, tu peux entrer.

Un petit bonhomme d’une cinquantaine d’année, le crâne rasé, pénétra dans la chambre le plateau du petit déjeuner à la main.

- Bonjour Madame, bonjour Commandant. Je vous ai laissé dormir, il m’a semblé que vous aviez veillé assez tard.

- Mon Cœur, je te présente le Quartier-maître en retraite, Petucci. Le meilleur valet de chambre et le plus exécrable des militaires.

- Oh, Commandant, vous exagérez, que va penser Madame !

- Ce qu’elle va penser ? Mais simplement la vérité : que tu as passé quinze ans dans la Marine en te débrouillant toujours pour te défiler, que tu es fainéant et pétochard. Mais bon, tu repasses une chemise et tu choisis un vin comme personne.

- Pour l’immédiat, à moins que tu ne compte déclarer une guerre, c’est ce qui compte mon chéri, intervint Charlotte, amusée de l’air faussement gêné de l’espèce de vieux gamin qui s’efforçait de regarder droit devant lui sans trop lorgner sur ses seins.

- Tout de même Commandant, j’étais bien avec vous dans les coups durs, tenez, à Port Berbera…

- Port Berbera ! Non mais tu manques pas d’air ! Parlons-en ! Alors tu vois mon, cœur, Port Berbera c’est une ville du Nord de l’ex Somalie. Son nom vient des habitants de la région que les anciens Egyptiens appelaient les « Berbères Noirs ». Un sale coin, la seconde ville de la République du Somaliland. Les environs sont infestés de pirates qui guettent les navires à la sortie du port. C’est le seul port en eau profonde dans les parages. Bref, pas le rêve pour des vacances. A l’époque, je commandais un aviso de l’Escadre de l’Océan Indien. On apprend que quatre Navy Seals, les commandos de Marine Américains, étaient en mauvaise posture à quelques kilomètres du Port, encerclés par la bande d’un seigneur de guerre du bled, en clair un bandit de grand chemin. Seul bâtiment de combat dans le coin, je reçois ordre de tenter de les récupérer mais sans faire trop de foin car ils n’étaient pas vraiment sensés être là… En fait ils étaient chargés de flinguer en douce le seigneur de guerre en question, ça avait foiré et l’autre était vraiment en pétard…

- On se croirait dans un film mon cœur, Commandeur Bond je présume…

- Paye-toi ma tête. Bon on arrive et, en effet, c’était chaud. Difficile d’envoyer nos chaloupes sans risquer de s’en faire dégommer une et comme nous ne connaissions pas exactement la position des Américains, j’hésitais à tirer au canon et en plus, bon, pour la discrétion, le canon de marine, on fait mieux. A ce moment-là, mon second, le vieux, il avait à peine plus de 45 ans mais on l’appelait le vieux, le vieux Kermadec de Loctudy donc, un Bigouden bâti comme un menhir, Lieutenant de Vaisseau à l’ancienneté, pas mal quand on a commencé simple matelot, me dit « Commandant, il faut faire diversion, je débarque avec un stick de fusiliers, en douce, derrière le petit cap et je les canarde pendant que vous récupérez les Amerlocs ». Aussitôt dit, on tente le coup. Et ça marche, les méchants se débinent et je récupère les Seals, de sacrés types entre parenthèses, ils avaient cavalé pendant deux jours dans le désert.... Et j’en viens au triste sire que tu vois là. Il était chargé de couvrir les chaloupes de récupération avec la mitrailleuse de poupe. Mais quelques rafales sont allées crépiter sur les vagues à un bon mille du bateau et notre vaillant guerrier, lui, est allé se planquer dans la réserve de gilets de sauvetage. Le grand Kermadec et son groupe d’assaut reviennent, pas un blessé, nickel. Et à ce moment-là on voit Monsieur qui sort de son trou à rat, l’air innocent. Kermadec a pas dit un mot… Pas très causant… Il l’a simplement attrapé par la ceinture d’une seule main et avant que je puisse dire quoi que ce soit il l’a foutu à la baille. Il gueulait comme un putois et tout l’équipage était plié en deux de rire et les ricains avec. Voilà tes exploits militaires, ex-Quartier Maitre !

- Deux gamins qui se racontent leurs histoires de cour récréation… Ah les mecs…

- Oui, tu as raison ma belle mais ça fait rêver les jolies femmes.

Petucci manqua de lâcher le plateau du petit déjeuner lorsque Charlotte se redressa dans le lit en laissant, par maladresse sans doute, glisser le drap sur sa poitrine nue. Il se ressaisit, posa le plateau sur un guéridon et sortit. Grignotant un croissant dans le plus simple appareil, Charlotte se promenait dans la chambre pleine d’objets étranges et de livres anciens. Elle s’arrêta devant une commode sur laquelle était posé un immense sabre dont la garde était ornée d’une grenade. Elle posa la main sur le fourreau de laiton. D’un geste lent, presque sensuel, elle tira la longue lame à peine courbée de son étui. Sur son tiers supérieur, l’acier était bleui, orné de motifs d’or, avec une inscription « L’Empereur au Major Desbois, la Moskova le 7 septembre 1812 ». Elle se mit à le manier avec une assurance inattendue. Rignac la regardait, à la fois charmé et amusé. Elle décrivait des arabesques avec l’arme, on aurait dit une sorte de danse barbare.

- Attention mon Cœur, tu vas te couper…

Elle fit siffler la lame au-dessus de la tête de Rignac et lui lança un petit sourire en coin.

- Quinze ans d’escrime mon cher… Il est magnifique où l’as-tu trouvé ?

- C’est un sabre d’honneur, remis par l’Empereur au Major Desbois des Grenadiers à Cheval de la Garde Impériale. Le Major Desbois qui deviendra Baron en 1813. Accessoirement, c’est mon ancêtre…

- Alors comme ça tu es Baron ! Je me trompe ou c’est celui qui est sur le tableau dans l’entrée, à y penser, il y a un air de famille, beau mec d’ailleurs…

- Tout juste… Le Baron Desbois, petit paysan du fin fond de la Margeride, anobli sur les champs de bataille. Il finira Général de Brigade et Aide de Camp de Napoléon, pour se faire tuer à Waterloo. Et pour le beau mec, c’est effectivement de famille.

- Romanesque en diable, j’adore. Tu me raconte ? Au fait et toi, pourquoi tu t’appelle Rignac alors ?

- Rignac c’est plus tard. C’est le nom de Résistance de mon grand-père. C’est une longue, longue histoire, miss… il faut commencer du début…

- J’ai tout le temps et puis, on pourra avoir des entractes… Si tu es aussi vaillant que ton ancêtre.

Le sang de Rignac ne fit qu’un tour, il la saisit aux hanches… il fallut un moment avant qu’il ne retrouvent leur souffle…

- Et bien cela commence peu après la Révolution. Imagine les confins du Cantal et de la Lozère à la fin du XVIII° siècle…

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