Margeride, novembre 1798 – Paris, 18 novembre 199… Charlotte
Perdue quelque part entre la Lozère, la Haute-Loire et le Cantal, la Margeride est un havre de verdure. L’été c’est un endroit de rêve pour « bobos » épris de tourisme vert. Mais, à la fin du XVIIIe siècle, la Margeride, c’est le bout du monde : un pays âpre, des vallées encaissées, des forêts de pins et de hêtres, des landes à peine égayées par quelques genêts.
L’hiver un froid sec, glacial, vous pénètre. Lorsque le vent se déchaîne, on se sent abandonné dans un paysage figé de Jugement Dernier. Il n’est pas rare, vers le mois de février, que le thermomètre descende autour de — 30°. Parfois, la neige survient dès septembre et ne repart qu’en mai. C’est un pays qui forge le caractère. Beau, mais d’une beauté sauvage qui se mérite. Les villages sont isolés. Çà et là quelques fermes apparaissent au détour d’un bosquet. Les chemins carrossables sont rares, on est loin de tout.
Les paysans n'étaient ni très prospères, ni misérables, ils vivotaient. On élèvait des moutons et, parfois, quelques vaches ou un cochon dont la viande salée vient améliorer l’ordinaire des jours de fête. Il y a seulement une trentaine d’années que la Bête du Gévaudan a fini de hanter ces lieux, mais son souvenir est toujours là. Le soir, on ferme soigneusement les portes des maisons et on évite d’évoquer ces jours de terreur. Les rares fois où l’on ose en parler, on dit seulement « La Bête », et les femmes se signent en entendant ces mots. Beaucoup sont encore persuadés qu’elle n’était pas un animal mais une créature venue de l’Enfer, un châtiment divin annonçant l’Apocalypse.
En cette fin d’après-midi du mois de novembre 1798, un homme avance d’un pas assuré sur un chemin creux, au milieu d’un paysage figé. Il est chaudement vêtu d’une veste en peau de mouton, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Il s’aide, d’un solide bâton ferré, pour avancer dans la neige compacte qui recouvre le sol gelé. C’est Pierre Desbois. Il n’a que seize ans mais c’est déjà un colosse. Quelles que soient les rigueurs du temps, dès que les travaux de la ferme de ses grands-parents lui laissent quelques loisirs, il aime parcourir les landes et les forêts. Il est sans doute le seul de tout le pays qui regrette de n’avoir pas vécu au temps de « La Bête ». « Pour sûr je l’aurais tuée et tout seul encore, cette charogne » a-t-il lancé un jour en entendant un vieux du village en parler. Dans la bouche de tout autre, ces mots auraient suscité des railleries, mais Pierre, lui, on le prend au sérieux. C’est vrai qu’à quatorze ans seulement, grondant comme un ours, il s’est jeté sur un loup qui tentait d’attaquer l’une de ses bêtes, un de ces jolis veaux de l’Aubrac qui font la fierté de son grand-père. Armé d’une grosse branche, il l’a mis en fuite, au prix d’une belle estafilade sur le bras.
Si Pierre se hâte en cette fin de journée, ce n’est pas par crainte : il ne craint personne, ni homme, ni animal. Ce n’est pas non plus pour retrouver les jeunes du village, il les trouve ennuyeux. Ce n’est pas même pour conter fleurette à une belle car, lui qui n’a peur de rien, est plutôt emprunté à la vue d’un corsage. Il dépasse les premières maisons du hameau, aux toits couverts de neige, et frappe à la porte d’une petite maison collée à l’église. Après quelques instants, un homme apparaît.
Grand, sec, d’aspect austère, il porte une soutane soigneusement repassée, de belle qualité bien qu’usée. Ses yeux brillants de bonté démentent son aspect sévère. C’est l’abbé Dosière, le curé de Rignac. Malgré les quelque quarante années qui les séparent, le jeune paysan voue une admiration profonde au vieux prêtre. Fils cadet d’une famille de petite noblesse de l’Artois, ancien aumônier du régiment de Bourbonnais, Dosière est un vétéran de la guerre d’indépendance américaine, cette guerre qui va changer le monde, même si nul ne le sait encore.
Sans jamais porter d’arme, il a traversé les combats, animé d’un courage tranquille qui impressionnait les soldats les plus aguerris. Inlassablement, indifférent au feu, il parcourait les champs de bataille, apportant un peu de réconfort aux blessés et aux mourants. À Yorktown, où s’est jouée la naissance de la jeune nation, il a secouru le marquis de Laval, colonel de son régiment, qui se trouvait en fâcheuse posture après avoir été désarçonné. Sa conduite lui a valu de recevoir la Croix de Saint-Louis des mains du comte de Rochambeau.
Dosière est un humaniste, comme le marquis de Laval il est franc-maçon mais, à la différence de celui-ci, farouchement conservateur, il est épris des idées des Lumières et se montre d’abord enthousiaste lorsqu’éclate la Révolution Française. Il rêve d’une monarchie libérale, d’une société telle que l’imaginent ces Encyclopédistes qu’il admire. Mais l’exécution du roi et surtout celle de la reine ébranlent ses convictions. L’horreur des guerres de Vendée, le climat de haine qui règne dans le Paris de la Terreur achèvent de le dégoûter.
Il quitte ce tumulte, renonçant à la Mitre qu’il pouvait espérer, mais échappant plus probablement à la guillotine, pour devenir simple curé de campagne dans ce village perdu au milieu de rien où il apprendra la chute de la Convention et la mort de Robespierre. Évoquant l’homme qui fit trembler la France, Dosière dira un jour à Pierre :
— Tu vois Pierre, il y a des hommes qui se croient tellement purs, tellement droits qu’ils deviennent inhumains. Ces faux justes sont les plus grands pécheurs parce qu’ils pèchent par orgueil. Un bon chrétien doit être humble, il doit d’abord se reconnaître comme imparfait et aimer ses semblables aussi pour leurs imperfections.
Dosière s’est vite aperçu que, sous des airs patauds, le jeune Desbois a l’esprit vif. Tout intéresse ce garçon qui passe des heures à l’interroger sur l’Amérique, Georges Washington, Lafayette, les philosophes, la Révolution… Pierre a soif d’apprendre, de comprendre. Il s’imagine parcourant l’immensité du Nouveau Monde, il se voit trappeur affrontant des animaux fantastiques et vivant parmi ces indiens qui le fascinent. L’abbé lui apprend à lire, à écrire et à compter, il lui enseigne la géographie, la botanique, la géométrie et quelques rudiments de philosophie. Il pense faire de lui un prêtre, pourquoi pas un missionnaire, mais Pierre a d’autres rêves.
Depuis l'enfance, les chevaux fascinent Pierre. Bien sûr, pour un simple paysan, posséder un cheval de selle est un rêve inaccessible. À Rignac, seul Monsieur Jeanlin, un gros négociant en bestiaux qui vit ordinairement à Mende et vient passer les beaux jours dans sa propriété, non loin de la ferme des grands-parents de Pierre, en possède trois. Pierre pourrait passer des heures à les regarder paître tranquillement puis, sans raison, piquer un galop, s’agaçant l’un, l’autre de coups de dents et de sabots. Au printemps dernier, il s’est enhardi jusqu’à franchir les barrières du domaine Jeanlin pour tenter de toucher les animaux. Au début, il n’a pu les approcher. Dès qu’il avançait à leur rencontre, les chevaux s’enfuyaient en secouant leurs crinières, lui jetant des regards à la dérobée, comme pour le narguer.
Mais Pierre est patient et, au fil des jours, les bêtes se sont habituées à sa présence, surtout une pouliche à la robe d’un joli gris brun. Il apprendra plus tard que cette couleur se nomme « louvet ». Il n’oubliera jamais la sensation du souffle chaud de l’animal reniflant sa main et la douceur de son museau la première fois qu’il l’a caressé. Un matin, n’y tenant plus, il a enfourché sa nouvelle amie. L’expérience a été rude, quelques cabrioles et il s’est retrouvé à terre mais, malgré les contusions, il n’a pas renoncé. Avec ténacité, il est remonté sur le dos de la pouliche pour chuter de nouveau. Petit à petit, il a pu tenir en selle plus longtemps et, un jour, après bien des échecs et bien des bleus, l’animal l’a accepté. Il a appris d’instinct à le diriger à l’aide de ses seules jambes. Lorsque la neige est revenue, en octobre, renvoyant les chevaux à l’abri des écuries, Pierre était devenu un excellent cavalier, un de ces hommes qui paraissent faire corps avec leur monture.
— Et personne ne l’a jamais surpris ?
Charlotte, allongée sur le lit, avait enfilé, sans la boutonner, une chemise blanche prise dans la penderie de son amant. Son menton volontaire posé au creux des mains, elle écoutait, l’esprit vagabondant vers des lieux et des temps disparus.
« Dieu qu’elle est belle », songea Rignac.
— Si, c’est même digne d’un mauvais roman. Un jour, Mathilde, la fille de Jeanlin à qui appartenait la pouliche, le voit galoper. Sans doute la donzelle n’a-t-elle pas froid aux yeux puisqu’au lieu d’appeler à l’aide, elle va à la rencontre de ce colosse à l’air un peu lourdaud qui se permet de chevaucher sa jument.
— J’imagine la suite, après avoir enfourché la pouliche…
— Eh bien non, ma chère. J’aimerais pouvoir te dire que Pierre séduisit la jeune fille et te décrire par le menu leurs étreintes passionnées dans les sous-bois. Oui, ce serait disons… intéressant… « L’amant de Lady Chatterley » dans le Gévaudan.
— Oh oui, Pierre aurait fait une jolie bête du Gévaudan, croquant toute crue ce Petit Chaperon Rouge. Humm j’imagine les palpitations de la poitrine de Mathilde à l’ombre des buissons…
— Arrête de rêver, coquine ! Dans la réalité, les paysans conquièrent rarement les jolies héritières… Remarque, si le père Jeanlin avait su la suite, baron, général d’Empire, ayant de plus le bon goût de se faire tuer jeune et riche, il avait tout pour faire un excellent parti, Pierre… Mais non, j’imagine que ce paysan un peu balourd qu’était mon ancêtre, bafouilla quelques mots, répondant maladroitement aux questions de la belle. Et probable qu’il rêva souvent à Mathilde Jeanlin qui, si l’on en croit le portrait qui se trouve au musée de Mende, était fort jolie.
C’était, tu vois, une blonde vénitienne avec de charmants frisotis, le teint pâle, les lèvres gourmandes. Sur le tableau elle porte une de ces robes de style antique, un peu transparente, qui étaient à la mode sous le Directoire. Elle est à demi allongée sur un divan, la robe dévoilant les mollets, elle a les pieds nus, ce qui était très osé pour l’époque. Quand j’étais adolescent, ma mère m’emmenait souvent au musée, ce qui était très ennuyeux, mais Dieu que j’ai pu fantasmer en pensant à ce tableau ! Ce corps que le pinceau de l’artiste laissait deviner sous le voile de tissu vaporeux… On apercevait le bourgeon d’un sein nerveux, comme recouvert d’une sorte de brume.
— Dis-donc, quelle apparition ! Pauvre Pierre il a dû en avoir des nuits perturbées…
— Je pense… Je me souviens, l’été, j’avais quatorze ou quinze ans, allongé dans ma chambre du manoir de Rignac, je fermais les yeux. Alors Mathilde entrait et s’approchait du lit, elle portait la robe du tableau, largement ouverte… Elle s’approchait tout prêt de moi et le corsage glissait, ses seins venaient frôler mes lèvres… Parfois j'imaginais des poires splendides, pleines de sève que je saisissais à pleines mains. D’autre fois, je songeais à une poitrine menue, nerveuse, comme un abricot… Quoi qu’il en soit je mettais, moi aussi, bien longtemps à trouver un sommeil… troublé…
— Et eux, comment les trouves-tu ?
Charlotte avait ôté la chemise.
Il se plaça derrière elle et écarta les cheveux de la jeune femme, posant les lèvres sur sa nuque. Ses mains remontèrent vers sa poitrine. Puis il l’allongea et, de la pointe de la langue, il se mit à suivre la courbe de sa colonne vertébrale, provoquant de délicieux frissons. Sa bouche s’attarda sur les rondeurs de la croupe ferme.
En riant, elle se retourna, saisit Rignac par le cou et attira son visage sur sa toison fine. Lorsqu’elle vint, en une longue plainte, il resta un long moment la joue posée sur sa cuisse.
— Tu le fais presque aussi bien que Juliane…
— Pardon ?
— Presque mieux… Eh bien oui, il fallait bien que je te le dise. Ça fait assez longtemps que je n’ai pas eu d’homme dans ma vie mais… bon… voilà… Ça te choque ?
Il sourit.
— Non, c’est inattendu mais… plutôt émoustillant, très émoustillant même…
— Fantasme classique de mec ?
— Va savoir ! Elle est mignonne Juliane ?
— Exquise, fragile, farouche, sensuelle…
— Tu l’aimes ?
— Je ne sais pas… peut-être…
— Bon… eh bien, disons que ça peut être… intéressant.
— Je te vois venir mais ne rêve pas, l’histoire est finie…
— Tu es une fille étonnante, fascinante même. Faut vraiment que je fasse gaffe…
— À quoi ?
— À tes yeux verts, à ton grain de beauté, à ta voix, à ton corps, à ta Juliane, dommage qu’elle soit partie… Flûte ! Il faut que je file, je donne un cours à l’École de Guerre dans une heure… Installe-toi, tu es chez toi. Petucci t’emmènera chercher tes affaires.
Il disparut dans la salle de bain et ressortit, douché, rasé de frais, vêtu d’un costume de flanelle grise, taillé dans un tissu épais. Charlotte remarqua le mouchoir blanc glissé dans la poche, à la Cary Grant.
— So british ! Tu es très chic, on dirait un acteur des années 50.
— Merci, c’était la période où les hommes s’habillaient le mieux.
— C’est vrai, et puis c’est très agréable à enlever…
— Tu es insatiable ! Je te signale que je n’ai plus vingt ans !

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