Paris, 18 novembre 199… Charlotte
La pluie de ces derniers jours avait fait place à un froid sec. Charlotte marchait, un peu au hasard, les joues fouettées par l’air glacial. Elle avait hésité après le départ de Rignac. Elle était tentée de l’attendre dans ce vaste appartement feutré et élégant où elle se sentait presque trop bien. En partant, elle lui avait seulement laissé un mot, sur un papier à lettre trouvé sur le bureau : « Je ne peux pas rester, je t’appellerai. C. ». Elle avait croqué rapidement les deux chats de Rignac qui jouaient…
Tout avait été inattendu, il lui semblait qu’elle ne maitrisait plus vraiment les choses. Elle avait besoin de se retrouver avec elle-même, de garder la tête froide. Une longue promenade dans les rues de Paris allait l’aider à se vider l'esprit, à retrouver un peu de lucidité. Des sentiments mêlés traversaient son esprit, l’attirance, oui, l’attirance mais aussi l’angoisse…
Charlotte était née à la Ciotat, une petite ville populaire, pas très loin de Marseille. En ouvrant la fenêtre de sa chambre, au troisième étage d’un immeuble juste derrière le port, elle pouvait voir les installations des chantiers navals qui, jadis, avaient fait la prospérité de la ville et de ses habitants. C’était dans ces chantiers que Karel, son grand-père, avait trouvé du travail après avoir fuit sa Tchécoslovaquie, en janvier de 1938, lorsque les bottes nazies se faisaient menaçantes autour de Prague. Quelques semaines de plus et il n’aurait sans doute pas réussi à traverser l’Autriche annexée au Reich. Enfin, après maintes péripéties, il avait atteint les bords de la Méditerranée pour participer, ironie de l’histoire, à la construction du « Maréchal Pétain », qui devait être le bateau de croisière le plus luxueux de son temps mais finira au fond de la baie de la Grenade un jour de 1961 après avoir été rebaptisé « La Marseillaise ».
Charlotte adorait son grand-père, un bel homme, toujours souriant, qui portait la casquette comme personne. Il lui faisait penser à Gabin dans « La bête humaine ». Il appartenait à ce monde disparu de « l’aristocratie ouvrière ». Communiste de cœur, presque par romantisme, il avait été ébranlé par le pacte Molotov - Ribbentrop puis par le Printemps de Prague mais n’avait jamais renoncé aux idéaux des années sombres de l’occupation.
— Pourquoi est-ce que je pense à lui ? se demanda Charlotte, tout en marchant dans les rues de Paris. Peut-être parce que j’ai l’impression d’être à un carrefour et que je ne sais plus quelle direction prendre. Peut-être simplement parce que j’aimerais pouvoir lui parler, lui dire tout ce désordre dans ma tête.
Et sans doute aussi parce que le vieux Karel symbolisait l’une des périodes les plus heureuse de sa vie, lorsqu’adolescente farouche à la beauté naissante, elle faisait tourner les têtes des garçons de son lycée. Elle songeait à ces moments de sensualité délicieuse, au mois de juin, avant qu’arrivent les estivants, lorsqu’elle allait se baigner nue dans les calanques avant d’offrir au soleil son corps bronzé. Elle avait l’impression de faire l’amour avec l’air vif des brises marines. C’est là aussi qu’elle avait commencé à dessiner. Et puis il y avait eu la fac à Aix et la rencontre avec son futur mari… Ça, c’était moins drôle…
Elle marcha, marcha encore, perdue dans sa rêverie. En passant devant le Musée Grévin, elle fut tentée d’entrer mais elle poursuivit son chemin. Elle s’arrêta à la boutique de la Comédie Française, où elle aimait flâner pour se plonger dans une ambiance de théâtre. Elle adorait le théâtre. Elle pensa à ces soirs de représentation lorsqu’elle attendait interminablement pour tenter d’obtenir un billet à prix réduit… parfois les places étaient si mal situées qu’elle voyait à peine les acteurs mais la musique de leurs voix lui suffisait. Sur un petit carnet, elle dessinait un visage, un détail, la salle, le public…
Elle resta assez longtemps à regarder la Pyramide du Louvre en songeant à l’histoire complètement folle qu’elle avait racontée à Rignac la veille, sur la péniche. Elle commençait à ne plus sentir ses jambes : la fatigue et le froid. Elle décida de rentrer chez elle. Mais, en passant place de l’Odéon, elle prit une autre direction.
Lorsqu’elle entra dans la salle presque vide du Grand Bara, seul un vieux au visage ridé comme un fruit desséché, sirotait un verre de vin, assis seul près de la porte. Il avait un regard d’un bleu délavé incroyablement intense. Oudinot, debout derrière son bar lisait le journal, elle remarqua qu’il portait des lunettes rondes posées sur le bout de son nez, ce qu’elle trouva amusant. Il sourit en la reconnaissant.
— Tiens donc ! Bonjour demoiselle, il vous a trouvée ?
— Oui…
Sans lui demander son avis, il lui servit un vieux porto pris dans une bouteille qu’il gardait sous le comptoir.
— Ça n’a pas l’air d’aller ? Vous semblez triste ou non, plutôt bouleversée, oui bouleversée… Je me trompe ?
— Non, enfin je ne sais pas…
— Si vous êtes là, c’est pour parler… Ici les gens ont souvent envie de parler, il n’y a plus beaucoup de confesseurs, il reste les bistros…
— Vous le connaissez bien…
— Oui, enfin je crois… Comment dire, on se comprend… Venez, on va aller derrière, c’est plus tranquille.
Il se tourna vers le vieux qui, perdu dans ses songes, semblait fixer un point sur le mur sans le voir.
— Mon colonel, je vais derrière un moment, pouvez-vous m’appeler si on me cherche ?
— Faites.
La voix à l’accent alsacien était étonnamment forte. Charlotte trouva étrange qu’une telle voix puisse sortir d’un corps d’apparence aussi frêle.
— Merci, mon colonel. Le vieux replongea dans sa rêverie.
Ils passèrent dans la petite salle derrière le comptoir, meublée comme un salon anglais, les murs étaient tendus de velours vert, avec pour seule décoration une photo en noir et blanc encadrée : Un homme, en treillis, coiffé d’un béret de parachutiste, la poitrine couverte de médailles, le visage émacié projeté vers l’avant comme le bec d’un oiseau de proie, avec cette dédicace « Le général Bigeard à l’adjudant-chef Oudinot, en souvenir de leur rencontre. Paris le 14 juillet 198... Marcel Bigeard ».
— Il est passé au bar un soir de 14 juillet avec des anciens de son bataillon d’Indo, il m’a donné cette photo, elle a été prise là-bas, il était commandant à l’époque. Il avait avec lui le vieux qui est dans la salle, le lieutenant-colonel Kreister, une figure : la Résistance, déporté à Dachau et puis l’Indo lieutenant dans les commandos de choc, la RC 4, Diên-Biên-Phu... c’est là qu’il a connu Bigeard, les camps du Vietminh, l’Algérie et, pour finir, six ans de taule, à Riom, comme de Lattre. Il était mouillé jusqu’au cou dans le putsch d’Alger… IL venait juste d'avoir son cinquième galon et la cravate de Commandeur de la Légion d'Honneur... Enfin, c’est pas pour entendre des histoires d’anciens combattants que vous êtes là.
— Parlez-moi de lui.
— Qu’est-ce que je peux te dire du commandant… Tiens, je te tutoie, après tout tu connais Prévert : « Je dis tu, à tous ceux que j’aime, je dis tu à tous ceux qui s’aiment… » Il sourit. Tu vois, je suis un vieux soldat. J’ai commencé, ça va te paraître bien loin, en 60, c’était encore la guerre d’Algérie. Tout le monde savait que c’était foutu. Tout le monde sauf nous. L’Algérie Française ! On nous avait enfoncé ça dans la tête, foutaises, tout ça… Nos officiers avaient fait l’Indo, quelques-uns la 1ère Armée, ils en avaient marre de perdre. Cette guerre-là ils voulaient la gagner, ils étaient sûrs qu’ils la gagneraient. Ils se l’étaient promis, promis à eux-mêmes. C’est quelque chose, une promesse qu’on se fait à soi-même, pas possible de biaiser, de trouver de fausses excuses.
Alors, quand ils ont compris que cette promesse ils la tiendraient jamais, les meilleurs se sont fait tuer ou se sont révoltés et puis les autres, eh bien, ils avaient une carrière, une famille, des traites à payer… Il y a eu le putsch. J’étais tout jeune légionnaire et j’y serais allé comme les autres, on voulait tout foutre en l’air. C’est le commandant Cabiro, le patron de mon régiment qui m’a évité cette connerie. Il m’a expédié en permission : « On ne discute pas Oudinot, c’est un ordre ! … » Je pense qu’il trouvait que j’étais trop jeune pour la taule, il devait le savoir que c’était une connerie, une connerie héroïque, mais une connerie quand même. Tu sais, j’avais pas encore tout à fait 18 ans, j’avais triché pour m’engager. C’est en débarquant à Marseille que j’ai appris que l’armée s’était révoltée en Algérie. C’était un bordel ! Des CRS partout, les cocos, les syndicats, tous pensaient que les paras allaient renverser le gouvernement.
Et puis de Gaulle à la radio, la Statue du Commandeur, en uniforme, et tout est rentré dans l’ordre. De Gaulle, ce que j’ai pu le haïr à l’époque ! Mais maintenant je sais qu’il avait raison, je me suis calmé tu vois… Alors pourquoi je te raconte ça ? Bon, le commandant, il a pas connu tout ce merdier, trop jeune, il fait partie de ceux qui sont arrivés après... l’armée moderne. Mais tu vois, les officiers de sa génération, on les a vu se pointer tout proprets, bien instruits, plus à l’aise dans une conférence que dans la boue. Ils venaient là pour faire carrière, comme ils auraient été à la SNCF ou dans une banque. Mais pas lui. Lui, il était différent, il venait poursuivre un rêve. La première fois où je l’ai vu, tu sais ce que je me suis dit ? Eh bien, je me suis dit « Oh putain le con » !
Charlotte étouffa un rire.
— C’était la fois avec le Russe, ou je sais plus trop quoi, à Djibouti ?
— Oui, c’est ça. Il t’a raconté ? Je passais en jeep dans une rue du port, je craignais pas de m’arrêter tout seul, pas fou ! Et qu’est-ce que je vois ? Un grand escogriffe superbe, l’uniforme blanc, les médailles, il lui manquait que le sabre, qui entre dans un rade immonde, comme s’il était sur les Champs-Élysées ! Je me suis dit « Mon petit vieux, on va se faire étriper mais je peux pas laisser ce grand con tout seul ! ». Finalement, ça c’est pas trop mal passé. Quand je suis entré, le commandant était allé dire bonjour à une table, j’ai séché le Russe, en fait je crois que c’était un Ukrainien ou un Ouzbèque et j’ai montré mon flingue aux autres, ça a bien calmé les esprits. Heureusement que je sortais jamais sans arme. Finalement ça c’est terminé en cuite mémorable.
— Je vois le tableau !
— C’est là que je me suis dit : Ce type, il est aussi dingue que ceux que j’ai connu quand j’ai commencé, ces anciens des Forces Françaises Libres ou de chez Leclerc. C’est ça, il était différent. On avait envie de le suivre, même dans les pires galères. Comment te dire, tu as vu ce film « Le Crabe-Tambour ? »
— Oui, j’ai bien aimé, c’est plein de nostalgie. Je suis souvent nostalgique mais je ne sais pas trop de quoi…
— Eh bien voilà, c’était ça ce qu’il était venu chercher, « Adieu vieille Europe… » D’ailleurs il essaye de prendre des airs comme l’acteur, ah putain, comment il s’appelle avec son chat noir ?
— Jacques Perrin…
— Oui, c’est ça, lui aussi il a des chats d’ailleurs… mais dis-lui pas que je t’ai raconté ça, il me passerait une de ces avoines. Alors tu vois, tant qu’il était sur des bateaux, ça allait. Tiens, figure-toi, il est sorti premier de Navale, tout le monde lui conseillait de prendre les sous-marins, la voie royale, les étoiles avant 50 ans et, à la retraite, une belle place dans un conseil d’administration. Mais il en avait rien à foutre. Il voulait naviguer sur un vrai bateau, voir la mer, les vagues, recevoir des embruns dans la gueule. Drôle d’idée mais bon, c’était son truc, moi je préfère le soleil. Un de ces jours, je vais vendre le bar et me tirer à Nice avec ma douce.
Alors il a passé tous les examens pour commander des bateaux. Il avait pas 40 ans et déjà cinq galons pleins ! Ça te dit rien mais c’est plutôt fortiche et là, alors qu’il allait être nommé à l’État-major de la Marine qu’est-ce qu’il fait ? Il part ! Mais le problème c’est qu’aujourd’hui, il vit seulement dans ses rêves, c’est en train de le vieillir avant l’âge. Il a quoi, 46 ou 47, maintenant ? Tu vois l’autre jour, quand il t’a aperçue, j’ai eu l’impression que ça lui faisait un choc, je crois que je l’avais jamais vu comme ça. Oh, c’est pas un moine. Tu sais, pour nous c’était une fille dans chaque garnison, enfin pour lui dans chaque port, et il avait du succès, le bougre !
— Il en a toujours…
— Oui, tu en sais quelque chose. En fait, on voulait pas d’attaches, on se croyait forts. L’armée, tu vois, c’est un monde de grands adolescents, on vit au jour le jour, la bringue, pas de soucis quotidiens… De grandes périodes d’inaction et des instants intenses. On est dans un monde à nous.
— Vous savez, monsieur Oudinot…
— Pas « Monsieur », c’est Oudinot tout court.
— Oui, j’ai peur de n’être qu’un nouveau « port », j’ai souvent été un « port » …
Oudinot la regarda, son visage souriant était soudain devenu grave.
— Tu sais, le commandant, c’est quelqu’un de bien, vraiment bien. Il se donne des airs un peu cyniques mais au fond c’est un idéaliste. Déjà, il avait une image idéale de l’armée, c’est pour ça qu’il en a eu marre. Tu vois, il s’endormait et tu l’as réveillé. Le problème des militaires, comme le commandant, comme moi, c’est qu’on reste longtemps des gamins et puis, si on fait pas gaffe, on se rend compte qu’on est vieux sans avoir rien vu venir. Bien sûr, on s’est pas parlé cet après-midi…

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