Paris, 18 novembre 199… Charlotte

3 minutes de lecture

— Viens, viens vite.

Charlotte était rentrée chez elle. Elle s’était installée sur le canapé et tout d’un coup, elle avait attrapé le téléphone. Elle voulait être près de lui, tant pis, ce qui doit arriver arrivera. Elle avait lâché ces trois mots comme on lance une bouée de sauvetage. En entendant sa voix, l’agacement que Rignac avait ressenti en apprenant qu’elle s’était volatilisée, avait disparu.

— Bien sûr, mon cœur, j’arrive, tout va bien.

En raccrochant, Charlotte s’était sentie un peu soulagée, sans vraiment savoir où elle allait, ni ce qu’elle voulait.

Rignac sonna. Elle ouvrit si vite qu’il se demanda un instant si elle n’attendait pas derrière la porte. Elle s’était changée : un jean un peu usé, épousant ses longues jambes avec cette douceur que prend le coton épais lorsqu’il a beaucoup été porté, les cheveux dénoués, les pieds nus. Rignac ressentit un véritable coup de cœur. Dans cette tenue si simple, elle lui semblait encore plus belle. Un instant après, Charlotte se pelotonnait dans ses bras.

— Emmène-moi là-bas, partons. Tout de suite…

— Mais où, ma chérie ?

— Là où est né Pierre Desbois. Je veux voir son village je veux dire, la cure de l’abbé Dosière, le manoir des Jeanlin, la maison des Desbois, marcher dans les bois où Pierre se promenait.

— Pour le manoir des Jeanlin ce sera difficile, il a été brûlé par les Allemands en 44, il n’en reste rien. Tu sais que tu es folle… J’adore parce que je suis un peu cinglé, moi aussi. Allons-y. Mais pas d’autoroute ! Jean Yanne détestait les départementales, moi j’ai horreur des autoroutes.

Il y a comme une sorte de magie, lorsque l’on passe la porte d’Italie et que, tout d’un coup, l’avenue de Fontainebleau se transforme en Nationale 7. « Nationale 7 », un parfum de vacances un peu désuet, on imagine des voitures décapotées filant entre des rangées de platanes. Il y a comme un zeste de Belle-Époque, lorsque l’on prend ainsi, par le chemin des écoliers, la direction du sud.

Le temps d’attraper un sac et la DS filait, les emportant dans l’atmosphère un peu cotonneuse de cette nuit d’hiver. Rignac conduisait en souplesse, sans brutaliser le vénérable engin, propulsé assez allègrement par son modeste moteur quatre cylindres à carburateur. Sur une longue ligne droite longeant la Loire brillante comme un miroir, ils firent même frissonner un radar de la maréchaussée. Mais les pandores n’insistèrent pas en remarquant, négligemment rangée à côté du permis de conduire, sa carte d’officier.

Ils roulaient depuis trois heures environ, lorsqu’ils atteignirent la petite ville de Cosne-Cours-sur-Loire. Ils décidèrent de passer la nuit dans une auberge confortable, au centre du village, une de ces grosses maisons bourgeoise au style un peu désuet où l’on a envie de se laisser vivre. Leur chambre, meublée dans un style campagnard sentait bon la cire et le linge frais. Le lit, un peu étroit, était recouvert d’un de ces édredons épais, sous lesquels il est tellement délicieux de se glisser lorsqu’il fait froid au dehors. Ils avaient faim. En descendant à la salle à manger, Rignac montra à Charlotte une plaque en cuivre vissée au-dessus de la porte :

« Le Général Baron Desbois, Aide de Camp de l’Empereur a passé la nuit ici le 18 mars 1815. »

— Tu m’emmènes sur ses traces ?

— Oui, un peu. Après le départ de Napoléon pour l’Île d’Elbe, il s’était retiré à Rignac avec son épouse et leurs enfants. Ce fut peut-être la période la plus heureuse de sa vie, la plus paisible et la plus douce en tout cas. Ils voyagèrent en Provence, en Italie, en Irlande, ils profitèrent de leur propriété, passèrent quelques temps à Paris… Mais dès que Pierre apprit le retour de l’Empereur, il partit se mettre de nouveau à son service. Contrairement à beaucoup d’officiers, il n’avait pas cherché à se placer auprès du gouvernement de Louis XVIII. Son étape dans cette auberge, c’est un peu le début du dernier acte d’une histoire qui commence au soir de la bataille d’Iéna.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Brume Autize ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0