Prusse, Margeride et Rueil 180… Pierre
Il devait être trois heures du matin lorsque Pierre fut éveillé par le bruit d’une galopade. Il s’extirpa de sous sa couverture et vit que l’on avait ravivé le feu près du bivouac de l’état-major du régiment. Enveloppé dans son manteau clair, coiffé d’un bonnet de police, Le colonel Dornès qui venait de remplacer le colonel Belfort, à la tête du 12ème régiment de cuirassiers, était en grande conversation avec les chefs d’escadrons et un officier supérieur que son pantalon rouge désignait comme l’un des aides de camp du maréchal Berthier, major-général de la Grande Armée. Quelques instants plus tard, le trompette-major, Valcogne, arriva au pas de course, vêtu d’une simple chemise malgré le froid mordant. Dornès lui donna un ordre que Pierre ne comprit pas et Valcogne emboucha son instrument pour sonner le réveil.
Comme par magie, le camp endormi s’anima, les commandants de compagnie se précipitèrent vers le colonel pour prendre les ordres. Les sous-officiers houspillaient les hommes occupés à rajuster leurs habits, accrocher leurs cuirasses et seller les chevaux. Comme ses camarades, le maréchal des logis Desbois, de la 4ème Compagnie du 12ème régiment de cuirassiers s’activa pour que son escouade soit prête. Enfin il se passait quelque chose !
Ce qui, quelques instants auparavant, semblait chaotique pris forme. Les cavaliers s’alignaient par compagnie, tenant leurs chevaux par la bride. Le général Nansouty, commandant la 1ère division de grosse cavalerie, arriva au trot, flanqué du colonel Dornès et des officiers supérieurs. Malgré le froid et le manque de sommeil, le général avait fière allure, net, rasé, sanglé dans son uniforme bleu nuit à parements d’or. Sa voix puissante retentit dans la nuit :
— Cavaliers, l’armée prussienne est en fuite. L’Empereur nous charge de la trouver et de la détruire. À cheval, je compte sur vous.
À ces mots, Pierre sentit son cœur s’emballer. Quatre années bientôt qu’il servait au 12ème régiment de cuirassiers mais il n’avait encore participé à aucun combat. Victime de ses talents de cavalier, il avait été affecté, aussitôt après ses classes, à l’instruction des nouvelles recrues. Comme il savait lire, il était rapidement devenu sous-officier mais il en avait assez de la vie de garnison. Ce qu’il voulait, c’était partir à la conquête de l’Europe. Il repensa à sa déception lorsque, rejoignant son régiment au soir du 2 décembre 1805, quelque part en Moravie, près du village d’Austerlitz, il apprit que l’armée française venait de remporter une immense victoire sur les troupes autrichiennes et russes. Il sentit la colère monter en lui tandis que ses camarades lui racontaient comment ils avaient chargé à quatre reprises mettant en déroute la cavalerie du Prince de Lichtenstein. La veille encore, il avait cru revivre la même mésaventure lorsqu’atteignant les faubourgs de la ville d’Iéna, il avait entendu qu’une grande bataille venait de se dérouler et que les Prussiens fuyaient devant l’armée Impériale.
C’est en entendant parler des campagnes d’Égypte et d’Italie et de ce jeune général corse au drôle de nom, « Buonaparte », qui était devenu maître du Pays, que Pierre avait affirmé sa vocation militaire. L’abbé Dosière avait tenté de l’en dissuader mais, devant la résolution du jeune homme, il avait pris le parti de l’aider dans la voie qu’il avait choisie. Pierre se souvenait de cette soirée de la fin de l’été de 1802. Ils étaient tous deux assis dans le jardinet de la cure, buvant du vin doux en bavardant.
— J’ai connu la guerre, Pierre, c’est terrible et ton Bonaparte me fait peur. Je l’ai croisé à Paris sous la Révolution, il avait quelque chose dans le regard qui m’a terrifié.
— Mais, mon Père, c’est lui qui a sauvé la Patrie, je veux le servir.
— Tu as bien réfléchi ? C’est vraiment ce que tu veux, te battre, tuer et peut-être être tué ?
— Oui, mon Père, c’est ce que je ferai.
L’Abbé était rentré dans la cure et était revenu avec une plume et du papier. Sous la lumière vacillante d’une bougie, il avait écrit ces quelques lignes :
« Rignac, le 8 Fructidor An X
À Monsieur le Général de Division André Masséna
Mon Bien-Aimé Frère,
Le jeune Pierre Desbois souhaite embrasser la carrière des armes. Il est honnête, brave et instruit. Je le recommande à votre bienveillance.
Baisers fraternels.
Abbé Dosière : . »
Il plia la feuille de papier, la cacheta avec un peu de cire et la remit à Pierre.
Dosière avait bien connu Masséna alors qu’ils fréquentaient tous deux la loge maçonnique « Sainte Caroline » à Paris. Le général, bien qu’en disgrâce suite à la capitulation de Gênes qui lui avait valu de perdre le commandement de l’armée d’Italie, gardait cependant de l’influence. C’est ainsi que Pierre fut affecté à un régiment d’élite, le 12ème de Cuirassiers, et que, chevauchant dans la nuit parmi les 2600 cavaliers de la division Nansouty, il avançait vers son premier combat.
Le martèlement de milliers de sabots, les bruits de voix étouffés, le cliquetis des armes, créaient une ambiance extraordinaire. Parfois, lorsque la lune apparaissait entre les nuages, on discernait des silhouettes un peu fantomatiques. C’était des régiments qui avançaient. Toute la Réserve Générale de cavalerie était sur les traces des débris de l’armée prussienne. Pierre chevauchait juste derrière l’état-major du régiment. Une compagnie ouvrait la route, deux étaient placées en protection sur les flancs pour prévenir toute mauvaise surprise. Il ressentait une intense excitation alors que s’approchait l’heure de vérité, le moment où, pour la première fois, il affronterait un ennemi. Bercé par le pas de son cheval, il repensait à sa visite à Masséna, quatre années auparavant.
Le général s’était retiré dans sa propriété de Rueil, que l’on n’appelait pas encore « Rueil-Malmaison », et qui n’était autre que l’ancien château de Richelieu où, dit-on, Louis XIV enfant s’était réfugié pendant la Fronde. Le voyage vers l’Île-de-France fut une véritable expédition, cahots, routes défoncées, courtes nuits dans les écuries des relais de poste. Heureusement, grâce à quelques pièces données par Dosière, Pierre avait pu prendre la diligence. Malgré l’inconfort, ce périple fut pour lui une révélation. Tout ce qu’il voyait lui paraissait extraordinaire : ces villes fières, Clermont-Ferrand, Moulins, Nevers… ces fleuves, l’Allier et la Loire, la Loire surtout, si majestueuse. Les forêts, elles aussi, étaient bien différentes de celles de sa Margeride natale, pas de buissons, ni d’arbrisseaux, pas de rocailles mais des arbres immenses, à perte de vue, dont les branches lui faisaient penser à la voûte d’une église. Il se sentait vivre, le monde s’offrait à lui. En découvrant la petite ville de Rueil, vers la fin d’un après-midi, il n’en crut pas ses yeux : elle lui parut si grande avec ses immeubles gigantesques, ses hôtels particuliers au milieu de parcs magnifiques, ce grouillement de gens, de chevaux, de voitures, ces boutiques remplies de richesses, d’étoffes somptueuses, de nourritures étranges, avec ces odeurs inconnues qui assaillaient ses narines.
Pierre marcha assez longtemps, se faisant parfois bousculer, manquant même d’être renversé par un fiacre. Lorsqu’il découvrit, au bout d’une large avenue, l’entrée imposante du château du Val, aujourd’hui disparu, Il hésita un long moment avant d’oser y pénétrer. Il franchit une première grille, puis un petit pont enjambant les douves, puis un portail encore plus grand et plus ouvragé que le premier. Il lui fallut alors traverser une immense cour pavée où se trouvaient des voiture attelées à des chevaux, tous splendides, et autour desquelles s’affairaient des cochers somptueusement vêtus.
Il arriva devant la porte d’entrée où un majordome, l’air suspicieux, examina la lettre confiée par Dosière. Jetant un regard hautain sur ce grand gaillard aux habits de paysan, l’homme lui fit signe de le suivre. Ils pénétrèrent dans un hall somptueux, d’un luxe dont Pierre n’aurait pu soupçonner qu’il pût même exister. Statues antiques, tapisseries et toiles de maître, lui sautaient au visage mais, ce qui l’impressionna peut-être le plus, c’était l’extraordinaire sol en marbre dans lequel il pouvait voir son image se refléter. Le majordome lui ordonna d’attendre et alla frapper à une porte.
— Entrez, répondit une voix énergique.
Son guide pénétra dans la pièce, en prenant soin de refermer la porte, pour revenir un instant après. Il fit signe à Pierre de s’avancer et l’introduisit dans un petit cabinet de travail, richement meublé dont la porte-fenêtre donnait sur le splendide jardin à la française et les célèbres pièces d’eau qui faisaient la renommée du château. Le général était en civil, il portait un habit bleu vif, parfaitement ajusté, coupé dans un tissu moiré comme Pierre n’en avait jamais vu.
L’homme était assez grand, même si Pierre le dépassait d’une tête. Il scruta le jeune paysan d’un regard noir, perçant. Après un moment qui sembla à Pierre une éternité, Masséna se mit à parler d’une voix un peu saccadée, comme s’il essayait par son débit rapide d’évacuer toute l’énergie qui émanait de lui.
— Alors, mon garçon, tu viens de la part de Dosière, un saint homme… Pas comme moi…
— Oui, général, enfin je veux dire, oui, je viens de sa part.
Masséna parcourut la lettre.
— Et tu veux être soldat ?
— Oh oui, général, je veux servir le Premier Consul.
Masséna frappa le bureau du plat de la main avec une telle violence que Pierre sursauta.
— Le Corse, Bonaparte ! Tu veux servir le Corse, pauvre fou ! Regarde-moi, foutredieu, j’ai bloqué les autrichiens à Gênes deux mois, deux mois tu m’entends ! plus longtemps qu’il n’était humainement possible, je les ai retenus pour qu’il puisse gagner à Marengo. Sans moi, il était balayé, oui, Balayé. Pfuit, comme ça ! En plus, j’ai pu ramener mes troupes en France, j’ai même réussi à sauver quelques canons, cachés au fond des cales des bateaux. Et ma récompense ? Il me vole mon armée et je suis là, pendant qu’il se pavane. Premier Consul et pourquoi pas Roi, ce chat de gouttière ! Ce brigand corse.
Sa voix se radoucit, la colère était retombée comme elle était venue.
— Enfin, tu veux te battre, c’est bien. Au fond, tu n’as pas grand-chose à perdre. Moi non plus je n’avais rien et puis, regarde. De toute manière il a besoin de moi, il faudra bien qu’il me rappelle. Bon, que va-t-on faire de toi ?
— J’aime… j’aime les chevaux, général.
— Les chevaux… il n’y rien de plus con qu’un cheval mais enfin, pourquoi pas. Tu es trop grand pour faire un hussard. Je vais te recommander au colonel Belfort, il commande le 12ème régiment de cavalerie, à Mayence. C’est en Rhénanie. Tu ne sais pas où c’est, je suppose ?
— Si général, c’est à l’est, au-delà du Rhin.
— Tiens donc, instruit, Dosière a dit vrai, d’ailleurs Dosière ne ment jamais… Tu vas voir du pays et les rhénanes sont exquises. Elles ont l’air prudes comme ça mais au lit, des tornades. Aussi bonnes que les Italiennes. Bon, puisque ton avenir est réglé, occupons-nous de l’immédiat. Tu viens de loin, tu as faim je suppose ? À propos, il paraît qu’on va leur mettre des cuirasses.
Pierre resta interdit.
— À la cavalerie lourde, pas au fricot que je vais te faire servir ! Il partit d’un grand rire. Tu vas avoir l’air d’un chevalier de la guerre de Cent-Ans. Il lui assena une bourrade avec une telle énergie que Pierre, malgré sa carrure, faillit perdre l’équilibre.
Masséna l’entraîna par les corridors jusqu’à une petite salle à manger attenante à l’office. Une fille brune assise près de la fenêtre brodait. Elle était jolie, le teint mat, le regard sombre, les cheveux noirs relevés sur la nuque. Avec sa robe à la mode, parsemée de fleurettes, largement décolletée et nouée juste sous la poitrine, elle sembla à Pierre le comble de l’élégance parisienne. Masséna, la prit familièrement par le cou.
— Franca, ce brave est affamé, donne-lui à manger, on va en faire un cavalier.
— Oh Général, il est trop beau garçon pour aller se faire tuer. On pourrait le garder ici, votre cocher devient vieux, c’est une lourde charge pour un homme de 50 ans.
Elle parlait avec un accent un peu chantant que Pierre trouva charmant.
— Je te vois venir, gourgandine ! Masséna passa la main sur la croupe de la fille. Tu vois, fils, elles veulent toujours nous enfermer. Par contre, si ça te démange, tu as tes chances, elle est habile je te le garantie et en plus, elle est propre !
Masséna sortit de la pièce à grands pas, laissant Pierre interdit. Franca le fit asseoir et lui apporta du poulet, du vin et du fromage. En le servant, elle passait tout près de lui, s’arrangeant pour le frôler de la main ou de la hanche. Pierre se sentit tout intimidé, il mangeait de bon appétit sans dire un mot. Franca s’assit face à lui, de l’autre côté de la table, et le regarda, le menton posé sur ses mains croisées. Pierre, de plus en plus gêné, essayait d’éviter de plonger trop ostensiblement son regard dans le décolleté de la fille qui découvrait la naissance d’une poitrine assez menue mais fort aguichante. Franca rompit enfin le silence :
— Tu n’es pas bavard toi ! Pourtant, tu es beau gosse. Timide ?
— Heu… eh bien…
Elle partit d’un éclat de rire frais.
— Bon, tu es timide. Remarque j’aime bien, ça change de la plupart des hommes qui essayent de me tripoter avant même d’ouvrir la bouche ! Comment t’appelles-tu ?
— Pierre, madame.
— Madame ! J’ai donc l’air si vieille ? Franca, ça ne te plaît pas ?
— Oh si madame, enfin Franca.
— C’est mieux, tu viens d’où ?
— De la Margeride, loin vers le Sud. Et vous ?
— Et toi ! Moi, d’encore plus loin, d’Italie, mon village se nomme San Pietro. Il est dans les montagnes au-dessus de San Remo. C’est très joli mais c’est pauvre. Quand les Français sont arrivés, je suis allée vendre de la nourriture pour les soldats et le général m’a remarquée…
— Il est amoureux de toi ?
— Le général ? Bien sûr ! Le général est amoureux de toutes les filles qui ne lui semblent pas trop vieilles ni trop laides ! Mais dis-moi, il va bientôt faire nuit, où loges-tu ?
— Nulle part, je vais trouver un relais de poste, il faut que je parte rejoindre mon régiment, à Mayence.
— Tu es fou, tu ne vas pas partir en pleine nuit, tu ne connais rien ici. Suis-moi.
Franca guida Pierre au travers de longs corridors dans une partie du château éloignée des pièces de réception. Ils montèrent un étage et Franca le fit entrer dans un petit appartement à la décoration austère mais qui lui parut merveilleusement confortable. Le garçon était épuisé par son voyage et le lit moelleux lui semblait particulièrement attirant.
Franca le prit par la main et l’entraîna dans une pièce où se trouvait une baignoire, Pierre n’en avait jamais vu. Il était habitué à la morsure glaciale des ruisseaux ou au coin de l’évier de la ferme. Il fallut quelque temps pour que Franca remplisse la baignoire à l’aide d’un broc dont elle faisait chauffer le contenu sur un poêle en faïence.
— Lave-toi, tu en as besoin, lui lança-t-elle en quittant la pièce.
Pierre ôta ses vêtements et se glissa dans l’eau chaude qui faisait rougir sa peau. Il se sentait merveilleusement bien. Il ferma les yeux. Sentant une présence, il les rouvrit et sursauta. Franca était revenue dans la pièce et, assise sur le rebord de la baignoire, l’air espiègle, elle le regardait, fixant particulièrement un certain endroit que Pierre couvrit de ses mains. Franca éclata de rire.
— Ne le cache pas, il est beau et je suis sûre que je peux le rendre encore plus impressionnant !
Sa main plongea dans l’eau... Sentant qu’il risquait de ne pas résister bien longtemps, elle l’abandonna et sortit de la salle d’eau.
— Alors tu viens ? lui lança-t-elle depuis la chambre.
En sortant de la baignoire, Pierre s’aperçut que ses vêtements avaient disparu. Il dissimula son état sous un linge et, d’une démarche peu assurée, il entra dans la chambre. Toujours vêtue de sa robe, Franca était alanguie sur le lit. Pierre resta là, planté, l’air un peu hébété.
Certes, l’une de ses cousines, une jolie fille un peu boulotte, lui permettait de l’embrasser sur la bouche et, parfois de la caresser. Elle l’avait même quelquefois conduit au plaisir dans sa main. Mais ces émois hésitants ne l’avaient pas vraiment préparé à la sensualité de Franca. Elle lui tendit la main pour l’inciter à la rejoindre. Pierre s’allongea auprès d’elle.
Lorsqu’il se réveilla, au petit matin, il n’aurait su raconter exactement le déroulement de la soirée. Des sensations, des émotions se bousculaient dans sa mémoire dans une chronologie approximative : Franca nue, son audace, le plaisir… la délicatesse des baisers… la puissance du désir...
Pierre resta deux jours durant lesquels ils ne quittèrent guère la chambre. Alors qu’il se préparait pour partir, Franca, nue, regardait, songeuse, le parc par la fenêtre. Il la prit dans ses bras :
— Je reviendrai et je t’épouserai.
Elle se retourna avec un rire un peu triste.
— Non, tu ne reviendras pas. Mais tu resteras un merveilleux souvenir. Tu es doux, tu es sensuel, c’est ce qu’il faut à une femme. Tu chavireras beaucoup de cœurs. Elle prit dans son armoire un fin mouchoir brodé à ses initiales.
— Tiens, garde ça en souvenir de moi. On retrouvera ce délicat carré de tissu sur le corps de Pierre, glissé sous sa chemise, à même la peau, au soir de Waterloo.

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