Allemagne, route d’Erfurt 15 octobre 1806… Pierre

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Le jour se levait lorsque le Régiment fit halte. Comme dans un ballet bien réglé, les sentinelles, mousqueton en main, se placèrent en protection tandis que les hommes mettaient pied à terre et s’occupaient de leurs montures. Un cavalier portant la tenue chamarrée des aides de camp de Murat arriva au grand galop. Quelques instants après les trompettes sonnèrent le rappel des officiers et, tout le long de la colonne, on vit se détacher des cavaliers qui se dirigeaient vers l’état-major du colonel Dornès. Le capitaine de Saint-Hellier, commandant la compagnie où servait Pierre alla, comme les autres, prendre les ordres.

Il revint au bout de quelques minutes et appela le sous-lieutenant Lefranc ainsi que Pierre. Tous deux accoururent :

— Lefranc, le prince Murat veut que nous nous assurions que les Prussiens se dirigent bien vers Erfurt. Vous allez prendre avec vous vingt hommes et deux brigadiers, Desbois sera votre sous-officier. Vous marcherez rapidement en direction de l’Ouest jusqu’à ce que vous aperceviez l’ennemi. Si vous les trouvez, évitez le contact, suivez-les à distance et envoyez quelqu’un nous dire ce qu’il en est.

— À vos ordres, mon Capitaine.

— Autre chose, soyez prudents, l’ennemi est en déroute mais c’est encore une armée, pas d’audace inutile. Ce serait idiot de vous faire tuer en rase campagne. Le régiment se mettra en route dans deux heures. Bonne chance.

Pierre chevauchait en tête du petit détachement, aux côtés du sous-lieutenant Lefranc. Ils traversèrent le village de Melligen, on ne voyait pas âme qui vive dans la rue principale. Sans doute effrayés par les combats, les habitants s’étaient barricadés chez eux. Juste avant Taubach, ils obliquèrent au sud-ouest et avancèrent à travers champs en direction d’une colline boisée d’où ils espéraient pouvoir observer la plaine menant à Erfurt.

Alors qu’ils escaladaient la colline, ils aperçurent, un bivouac. On distinguait des silhouettes revêtues de capotes grises.

— Tiens de l’infanterie, ils ont avancé vite, lança Lefranc. Mais…

Il n’eut pas le temps d’en dire plus, une salve venait de blesser deux cuirassiers et de mettre un terme définitif aux rêves de gloire du sous-lieutenant Lefranc. La mort de leur chef ajoutée à la surprise, jeta le trouble chez les cuirassiers qui firent mine de battre en retraite. Mais Pierre réagit avec un sang-froid étonnant pour quelqu’un qui n’avait jamais connu le feu. Tirant son sabre, il se précipita sur l’ennemi, sans même s’assurer que ses hommes le suivaient. Il s’aperçut alors que les Prussiens étaient une bonne cinquantaine, en train de se regrouper. Trop tard pour reculer :

— Chargez, bon Dieu, chargez ! hurla Pierre en se jetant sur les ennemis qui tentaient de l’atteindre de leurs baïonnettes.

Il renversa deux adversaires et plongea sa lame dans la poitrine d’un troisième. En voyant sa furie, ses hommes se ressaisirent. Ils se lancèrent sur l’ennemi au grand trot, sabre au clair. Le spectacle de ce colosse déchaîné, et de ces cavaliers cuirassés, montés sur d’énormes chevaux, eut raison du moral des Prussiens, déjà bien éprouvé par la bataille de la veille. Un colonel, le bras en écharpe cria à Pierre d’une voix résignée :

— Arrêtez, Monsieur, nous nous rendons.

Pierre leva son sabre et ses hommes s’arrêtèrent à quelques pas des Prussiens hébétés. Ils avaient le regard vide, l’air épuisé, leurs uniformes étaient maculés de boue, ils avaient dû fuir toute la nuit. Le colonel, s’avança vers Pierre qui le salua :

— Maréchal des logis Desbois, 12ème régiment de cuirassiers, me donnez-vous votre parole de ne pas chercher à vous enfuir ?

— Colonel Von Chaltz, état-major du général Von Grawert, vous avez ma parole. L’officier tendit à Pierre son épée.

— Dans ce cas, mon Colonel, rassemblez vos hommes, je vous autorise à garder vos armes.

— Merci Monsieur.

Tandis que les Prussiens se rassemblaient, surveillés par ses cuirassiers, Pierre ordonna que l’on soigne les blessés et que l’on attache la dépouille du sous-lieutenant Lefranc sur le dos de son cheval. Prenant la lunette de Lefranc, il commença à scruter la plaine. D’abord il ne vit rien. Puis en se concentrant, il aperçut une silhouette, puis plusieurs puis des groupes d’hommes au loin dans la brume, qui marchaient vers l’Ouest. C’était l’armée Prussienne qui refluait en désordre vers la place forte d’Erfurt, tentant d’échapper aux troupes impériales.

Portant le corps de son chef, escortant soixante-trois prisonniers dont un officier de haut rang, le détachement désormais commandé par Pierre se replia en direction des positions françaises. Ils avançaient depuis une demi-heure lorsqu’au débouché d’un bosquet, ils virent une troupe importante arrêtée sur le bord de la route. C’était des fantassins français qui se reposaient par petits groupes. Assis sur un rocher, un gros chef de bataillon, le bicorne posé à ses pieds l’uniforme tâché de la graisse qui dégoulinait sur son menton, mordait dans une cuisse de poulet, une bouteille de vin posée à ses pieds. Il avait le crâne dégarni et les bajoues pendantes.

Pierre s’approcha et le salua. L’officier fixa sur lui ses yeux porcins et, d’une voix de fausset, il lui lança :

— Qu’est-ce que ceci, Maréchal des Logis, vous amenez des Prussiens armés dans nos lignes avez-vous perdu la raison ?

— Mais, mon Commandant…

— Taisez-vous ! Je vous ferai casser, moi !

— Ce sont des prisonniers, mon Commandant.

— Ce sont mes prisonniers, c’est mon bataillon qui tient ce secteur, ces prisonniers sont à moi. Veuillez me les remettre et qu’ils soient désarmés.

Pierre sentit la colère monter en lui, ce gros porc voulait lui voler sa victoire. Il sentit derrière lui un frémissement parmi ses cuirassiers et vit que certains avaient mis la main sur leur sabre. Il parvint à garder son sang-froid.

— Armes au fourreau, ordonna-t-il à ses hommes. Mon Commandant…

— Un mot de plus et je vous fais arrêter.

À ce moment-là, monté sur un somptueux cheval gris, un lieutenant surgit. Le gros chef de bataillon blêmit et se leva, sa cuisse de poulet rongée à la main, car le nouvel arrivant portait l’habit vert, galonné d’argent, des officiers d’ordonnance de l’Empereur. Sa voix se fit obséquieuse :

— Heureux de vous voir, Lieutenant, je viens de capturer des prisonniers et j’ai donné ordre à ces cuirassiers de les escorter vers l’arrière.

— Bon appétit mon Commandant… Où les avez-vous capturés ? Le ton était poli mais goguenard.

— Eh bien…

— Pardonnez-moi, Lieutenant, le Colonel prussien s’était approché. Je suis le Colonel Von Chaltz, de l’armée de sa Majesté le Roi de Prusse. Ce n’est pas au Commandant mais au Maréchal des Logis des cuirassiers que je me suis rendu.

— N’écoutez pas ce menteur, Lieutenant, c’est un ennemi, hurla l’autre.

— Lieutenant Gougeard, officier d’ordonnance de sa Majesté l’Empereur des Français, mes respects Colonel. Eh bien Commandant, vous traitez le Colonel de menteur ? Je ne vois qu’une façon de régler la chose. Voulez-vous que je sois votre témoin ?

— Non, excusez-moi, je parlais de ce sous-officier insolent.

— Ah, bien sûr. Impossible de vous battre en duel avec un sous-officier… Dans ce cas, voulez-vous, Commandant, que nous fassions trancher ce différent par l’Empereur ? Son quartier général est à une demi-heure de cheval… Enfin, disons une heure, il regarda ostensiblement la bedaine de l’officier.

Le Gros chef de Bataillon se décomposa. Malgré la différence de grade, il savait que ses galons ne pèseraient pas lourd face à cet élégant jeune homme qui appartenait à ce corps prestigieux et redouté que l’on surnommait les « Yeux de Napoléon ». Un mot de Gougeard auprès du Maître et c’en était fini de sa carrière militaire, voire pire.

— Je me suis mal exprimé, lieutenant, je voulais dire que nous avons aidé le Maréchal des Logis à les surveiller.

— À la bonne heure ! Dans cas, Maréchal des Logis, veuillez m’accompagner auprès du Prince Murat pour lui faire votre rapport. Commandant, vous escorterez les prisonniers si vous le voulez bien.

Pierre intervint :

- Mon Lieutenant, j’ai autorisé le colonel et ses hommes à garder leurs armes, j’ai donné ma parole.

- Fort bien, le Commandant respectera vos accords. N’est-ce pas ?

- Naturellement Lieutenant, siffla le gros officier, au bord de la suffocation.

- Et vous présenterez le Colonel au Général Rapp, Aide de Camp de l’Empereur. Je vais le prévenir de votre arrivée. Comme ça, il ne se risquera pas à les faire abattre souffla Gougeard à l’oreille de Pierre.

Von Chaltz s’approcha de Pierre :

— Monsieur, vous vous comportez comme un chevalier. Permettez-moi de vous serrer la main.

Pierre et Gougeard, partirent d’un galop allègre, laissant le gros Commandant digérer son humiliation.

— Merci mon Lieutenant, vous m’avez tiré du pétrin.

— Mon petit vieux, je m’appelle Jean-Baptiste. J’ai commencé comme toi, simple hussard en Italie. Je ne peux pas supporter les gros abrutis comme ce Commandant. Parce qu’on lui a donné des épaulettes pour mener de pauvres diables à la guillotine sous la Terreur, il se prend pour un soldat ! Il bâfre son poulet pendant que ses hommes crèvent la dalle ! En tout cas, dès qu’on prend une ville, on se fait une bringue du tonnerre. Du vin et au moins deux femmes chacun !

Au débouché d’une colline, les deux compères découvrirent un spectacle grandiose : La réserve générale de cavalerie, alignée par division, prête au départ. À perte de vue, on voyait les régiments : scintillement des cuirasses, hauts bonnets en poil d’ours des carabiniers, habits verts des dragons, tenues chatoyantes des hussards, étendards claquants au vent et, çà et là, les attelages des batteries d’artillerie à cheval. Il s’en dégageait une formidable impression de puissance. Sans dire un mot, Pierre et Gougeard s’arrêtèrent, fascinés par le spectacle.

Mais l’heure n’était pas à la contemplation et, ils piquèrent des deux en direction d’un carrefour marqué d’un calvaire en pierre. En approchant, Pierre s’aperçut que tous les généraux étaient là, il reconnut Nansouty et aussi Saint-Germain qui commandait sa brigade et il y en avait d’autres dont il ne savait pas les noms. Au milieu, un colosse à la longue crinière noire bouclée était penché sur une table pliante de campagne, scrutant une carte. L’homme portait un habit cramoisi orné de fourrure et rehaussé de somptueux brandebourgs d’or. À son côté pendait un sabre courbe, à l’orientale, dont le fourreau était magnifiquement ouvragé. Sa taille était marquée par la large ceinture d’or et d’argent insigne des Maréchaux. C’était Murat.

Gougeard et Pierre se figèrent au garde-à-vous, attendant que le Maréchal leur adresse la parole :

— Alors mes gaillards, vous êtes en balade ? Êtes-vous au courant que c’est la guerre ?

— Altesse, le Maréchal des Logis a repéré l’armée prussienne et capturé un Colonel.

— Tiens donc, tu as fait ça toi ? s’exclama Murat en s’approchant de Pierre. Ils étaient approximativement de la même taille, mais Murat semblait immense tant il irradiait de force : un héros antique.

— Oui, Altesse, au sud-ouest de Taubach, nous avons accroché un détachement prussien qui bivouaquait sur une hauteur. Le Sous-lieutenant Lefranc a été tué, j’ai conduit une charge et l’ennemi s’est rendu. J’ai observé des forces nombreuses, une ou deux divisions, peut-être plus, qui se repliaient en direction d’Erfurt avec des canons et de la cavalerie.

Murat l’empoigna par le bras et désigna la table où se trouvait une immense carte.

— Tu sais lire une carte ? Montre-moi.

Pierre s’approcha de la carte et, de son doigt, il indiqua les mouvements de troupe. Jamais il n’avait été aussi heureux des cours de géographie de l’abbé Dosière. Lorsqu’il se releva, Murat le regarda avec un large sourire.

— Bordel de Dieu ! Si on m’avait dit que je rencontrerai un maréchal des logis qui sait se servir d’une carte comme un officier d’État-Major. Bravo mon garçon, grâce à toi, nous les tenons !

Il sauta en selle. Son cheval, sentant l’excitation de son cavalier se cabra. Murat se tourna vers Gougeard :

— Lieutenant, dites à l’Empereur que je suis sur les traces des Prussiens, qu’il ordonne au Maréchal Soult de se mettre en route vers Erfurt, j’aurai besoin de ses canons et de son infanterie si l’ennemi arrive à s’y retrancher. Puis il lança son célèbre et fort peu distingué :

— Messieurs, direction le trou de mon cul, nous allons prendre Erfurt.

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