Margeride 19 novembre 199… Charlotte
— Pour Pierre cette journée du 15 octobre 1806 fut le grand tournant de son existence. La campagne de Prusse fut triomphale, les Prussiens étaient totalement démoralisés. Dès que les cavaliers de Murat se présentèrent devant Erfurt, la place forte se rendit sans combattre. À la fin d’octobre, Napoléon entrait à Berlin.
— Et Pierre ?
— Pierre reçut la Légion d’Honneur et l’Empereur lui octroya une rente de 3000 francs, deux fois le revenu moyen de l’époque ! De là commença la fortune de la famille Desbois car Pierre, en paysan avisé, envoya l’argent à sa grand-mère qui acheta terres et troupeaux. Mais la plus grosse surprise était à venir. La Prusse écrasée, Napoléon tourna ses forces contre la Russie. Fin novembre, Pierre entrait dans Varsovie avec les troupes de Murat. L’Empereur arriva à son tour quelques jours plus tard dans la capitale polonaise. Dans les derniers jours de 1806, Pierre fut appelé auprès du colonel Dornès, qui lui remit un ordre du maréchal Bessières, commandant la cavalerie de la Garde. Il était affecté au régiment des Grenadiers à Cheval de la Garde Impériale, l’élite de l’élite.
Ils avaient repris la route assez tôt bien que la nuit ait été courte. Une neige, fine comme de la poussière, venait saupoudrer le pare-brise de la DS. Le soleil commençait à disparaître lorsque, peu après Saint-Chély-D’apcher, ils prirent une route étroite qui serpentait au milieu des bois et des landes. Au détour d’un virage, ils découvrirent dans la lueur des phares une pancarte « Rignac », ils traversèrent le village, quelques maisons grises groupées autour d’une petite église à laquelle était adossée une minuscule cure.
— La cure de l’abbé Dosière ?
— Oui, là où Pierre passait ses soirées.
La plupart des maisons étaient noires, une seule d’entre elles était éclairée. Ils parvinrent à une place où se trouvait une mairie, étonnamment grande pour l’endroit et, au milieu d’un massif de buis taillés, une stèle supportant le buste d’un général d’Empire.
— Pierre ?
— Oui, sculpté par Rude, celui qui a fait la statue de Ney vers l’Observatoire. Celle-ci date de 1854, peu de temps avant sa mort, une de ses dernières œuvres.
En sortant du village, ils prirent sur la droite, une longue descente au milieu des champs. Rignac s’arrêta devant une masse de rochers noirs, qui se détachait sur la neige, au milieu d’une grande clairière. Sous la lumière des phares, Charlotte s’aperçut que le rocher était en fait les ruines d’une grande demeure.
— Ce qui reste de la maison Jeanlin. En juin 1944 un groupe du 19° Bataillon de SS Polizei, égaré après la bataille du Mont Mouchet, est arrivé ici. Ils ont trouvé la femme et les deux filles de Marcel Jeanlin, c’était le vétérinaire, ils les ont massacrées toutes les trois, et ont incendié la maison au lance-flammes. Mais Jeanlin était un passionné de chasse au gros gibier. Avant la guerre, il avait fait des safaris en Afrique et au Canada. Lorsqu’il a retrouvé les corps calcinés de sa femme et de ses deux filles, il est allé à son cabinet, au village. Il a pris sa carabine de chasse, une Weatherby, une arme terrible, de quoi tuer un éléphant. Il a trouvé les SS qui bivouaquaient un peu plus loin. Il s’est embusqué et les a tués, tous les cinq puis il a placé son arme sous son menton et a appuyé une dernière fois sur la détente. Cette histoire horrible a inspiré un film, « Le Vieux Fusil ».
— Et tout est resté comme ça ?
— Oui, Marcel Jeanlin n’avait que de vagues cousins éloignés. La propriété doit toujours leur appartenir mais ils ne s’en sont jamais occupés.
Ils arrivèrent devant une grille. Rignac descendit l’ouvrir et ils découvrirent, dominant une vallée, une vaste demeure, assez basse bien que possédant un étage. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées.
— Le manoir de Rignac, la demeure du général !
Tandis qu’ils se garaient, la porte d’entrée s’ouvrit. Une femme, la trentaine, les cheveux courts, apparut.
— Anne, l’intendante du manoir, dit simplement Rignac. Et voici Charlotte.
Anne s’inclina, non sans quelque ironie dans le regard, et serra la main de Charlotte en la fixant, un peu plus que nécessaire.
— Très heureuse de vous connaître.
Elle avait un nez un peu fort, mais son visage aux traits anguleux, halé par la vie au grand air, était agréable. Charlotte remarqua que, malgré sa tenue très campagnarde : un pantalon de velours passablement élimé et une chemise en laine à carreaux, elle avait un corps splendide.
— Cochon, tu t’embêtes pas ! Tu vas avoir intérêt à partager, susurra Charlotte à l’oreille de Rignac tandis qu’Anne les précédait vers leur chambre, portant l’un des sacs.
Bien que Charlotte eût parlé tout doucement, Anne se retourna et lui décocha un sourire prometteur. Charlotte fut persuadée qu’elle avait, sinon entendu, du moins compris de quoi il retournait.

Annotations
Versions