Margeride 20 novembre 199… Charlotte
Voilà un bon moment déjà qu’elle entendait ce bruit étrange, léger, presque irréel, un peu obsédant. Ça ressemblait au frottement d’un objet métallique sur le parquet de la chambre, ou plutôt à une sorte de cliquetis. Dans son demi-sommeil, Charlotte ressentit une présence sans vraiment pouvoir affirmer que cette sensation n’appartenait pas encore aux brumes de la nuit. La veille, ils s’étaient blottis dans le lit un peu étroit et avaient fait l’amour paresseusement avant de s’abandonner à un sommeil de plomb. Charlotte se sentait délicieusement épuisée, il lui semblait flotter en dehors d’elle-même. Elle avait vécu, comme dans un songe, trois journées… et trois nuits… improbables, oui « improbables » qui l’avaient amenée dans ce manoir hors du temps, perdu au cœur, au cœur… au cœur de quoi d’ailleurs ? Au cœur de rien…
Alors qu’elle allait replonger dans ses rêves, quelque chose atterrit sur le lit, la réveillant en sursaut. Elle chercha à atteindre le bouton de la lampe de chevet, ne réussissant qu’à envoyer l’objet par terre. Le cœur battant la chamade elle s’extirpa de sous l’édredon et, frissonnant au contact du parquet, elle chercha à tâtons l’interrupteur. Son pied heurta un fauteuil, lui arrachant un petit cri de douleur. Enfin, elle réussit à éclairer et découvrit, voluptueusement affalé sur le lit, Surcouf, le chat gris aux poils soyeux, étalant fièrement son ventre blanc rebondi, qui la dévisageait de ses yeux jaunes. Nelson, le rouquin ne tarda pas à le rejoindre.
- Oh vous m’avez fait une de ces peurs ! Espèces de coquins ! Heureusement que je suis pas cardiaque !
Le cœur encore palpitant, la jeune femme s’assit sur le bord du lit et se recouvrit de l’édredon. Elle se mit à caresser le crâne de Surcouf qui ronronnait de plaisir. L’animal se mit sur le dos et mordilla délicatement sa main, faisant mine de vouloir l’enserrer entre ses pattes. Nelson la poussa de sa tête pour réclamer sa part de câlins. Elle joua un bon moment avec les matous, les agaçants avec un coin de couverture et riant de les voir se jeter dessus pour l’agripper, l’air courroucé. Elle réalisa alors seulement que Rignac était sorti tandis qu’elle dormait.
Les chats sur les talons, elle alla vers la fenêtre. Elle dû batailler avant de parvenir à l’ouvrir. Un froid sec la prit à la gorge. S’armant de courage, elle repoussa les volets et referma prestement. Le soleil éclatant, réverbéré par la neige l’éblouit et elle dû fermer les yeux un instant avant de pouvoir distinguer le paysage.
Devant la fenêtre s’étendait un jardin de buis taillés figé par le givre avec, en son centre, une fontaine ornée d’une statue représentant une femme dont on distinguait mal les formes prises dans la glace. Sur la droite, un corps de bâtiment, une grange sans doute, s’avançait jusqu’à une prairie enneigée qui descendait en pente douce vers un étang gelé. Les reliefs étaient estompés par un tapis blanc. On ne pouvait voir le moindre village, ni même une simple maison.
Un battant s’ouvrit dans la porte cochère de la grange. Rignac en sortit suivi d’un homme râblé. Ils s’arrêtèrent, les mains dans les poches de leurs parkas, semblant en grande conversation. L’homme portait une casquette et Rignac, malgré le froid, était tête nue. Leurs souffles laissaient une trace de buée. Ils se mirent à marcher vers le fond du jardin. Leurs bottes marquaient à peine la neige qui devait être profondément gelée. Ils se déplaçaient lourdement, trébuchant de temps à autre, un peu comme des scaphandriers.
Elle les perdit de vue et, prenant garde à ne pas marcher sur les chats qui se frottaient contre ses jambes, elle se retourna pour examiner la chambre. Elle était tellement épuisée la veille qu’elle n’avait guère pris le temps de regarder où elle se trouvait.
La pièce était vaste, pas très haute de plafond. Les murs étaient revêtus d’un papier peint un peu vieillot avec des motifs dans des tons de vert. Les meubles étaient rustiques, patinés. Au-dessus du lit, un tableau de course de chevaux de style anglais. Sur le mur de droite, une peinture à l’huile représentait des cavaliers des guerres de l’Empire dans un paysage enneigé. Elle s’approcha et remarqua la signature de Detaille. Une plaque en laiton vissée sur le cadre indiquait "Lepic à Eylau".
Juste au-dessous du tableau, sur une commode en bois sombre, sous une cloche de verre, était posée une statuette en forme d’aigle en Bronze doré. En l’examinant de plus près, elle vit qu’elle reposait sur un socle carré, orné d’une grenade et fixé sur une sorte embout. D’un bon souple, Surcouf sauta sur la commode, cherchant à attirer son attention, tandis que Nelson miaulait désespérément.
Elle avait sorti son carnet et commençait à esquisser les chats s’observant l’un du dessus de la commode, l’autre en bas avec cette expression courroucée que savent prendre les matous lorsqu’on frappa légèrement à la porte. Anne entra portant un plateau sur lequel se trouvait une théière chinoise en fonte, de celles qui ont la forme d’un cône très évasé. Elle portait le même pantalon que la veille avec une chemise ample, en chambray.
- Bonjour, vous avez bien dormi ? J’ai apporté du thé et quelques madeleines.
- Oh merci, c’est gentil. J’ai passé une nuit merveilleuse. Quel calme… enfin sauf le réveil. Elle raconta l’irruption des chats.
- Ah ces deux-là, ils ne quittent jamais le Baron. C’est beau ce que vous faites, elle avait jeté un coup d’œil au dessin.
- Merci, c’est une habitude, il faut que je dessine…
Les deux femmes se mirent à siroter leur thé tout en s’observant. Charlotte rompit le silence.
- Le thé, je trouve qu’il n’y a rien de plus réconfortant… Surtout quand il fait aussi froid. Vous n’êtes pas gelée ?
- Moi ? Non, on s’habitue et puis l’air froid tue les microbes. Elle rit.
- Vous êtes née ici ?
- Pas du tout. Je suis de Grenoble, j’étais étudiante un peu… et paumée, pas mal. Avec mon ex, il s’appelait François, on faisait semblant d’étudier la littérature Américaine… En fait, on glandait à la Fac en s’enivrant de grandes pensées un peu désabusées sur la vie et sur le monde… On se croyait très intellos… On lisait Faulkner, Tennessee Williams et surtout Kerouac « Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route »… C’était notre idole, ce côté décadent sans doute… On vivait la nuit, l’alcool, la fumée, la baise… pardon si je vous choque.
Charlotte se pencha et posa un léger baiser sur les lèvres d’Anne.
- Pardon si je vous choque rétorqua-t-elle.
- Ça va… vous êtes cool, j’avais peur que le Baron ramène une pimbêche… Nous étions fascinés par l’Amérique. Pas celle des buildings ou des stars, non, une Amérique crasseuse, alcoolisée, abrutie de chaleur avec des personnages étranges, des voitures défoncées… Ce qu’il y a de bien avec l’Amérique, c’est que l’on peut y mettre ce que l’on veut… c’est loin, c’est un ailleurs assez commode… Alors, un été, à la fin des cours, on a pris la route… Elle eut un hochement de tête… La route…

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