Margeride, automne 198… Cécile
Pour Anne et François, l’été avait été délicieux : La grande aventure dont ils rêvaient… Libres, enfin libres, ils s’arrêtaient çà et là, faisant la fête et l’amour, l’amour et la fête, au hasard de leurs rencontres. Ils se sentaient enfin vivre, une plongée dans l’insouciance, semblable à celle qui animait leurs héros. Ils se gorgeaient d’alcool, de musique, de fumée et de sexe. Il leur semblait que le Monde leur appartenait, que tout était possible. Septembre s’annonçait lorsqu’ils arrivèrent à Rignac. Il faisait encore doux et l’endroit leur sembla merveilleux. Ils avaient enfin trouvé cet "ailleurs" qu’ils cherchaient ! Ils décidèrent d’oublier Grenoble, cette ville triste, la fac poussiéreuse et leurs familles ennuyeuses pour s’installer là et sortir d’une société dans laquelle ils trainaient leur mal de vivre. Finies les conventions, les contraintes…
Septembre s’acheva. Ce qu’il restait des économies d’Anne avait fondu bien avant les premières pluies. Les nuits devenaient fraiches, les menus travaux se faisaient rares… On les regardait de travers lorsqu’ils s’aventuraient jusqu’au village. Il faut dire qu’ils ressemblaient de plus en plus à des clochards. Ils ne voulaient pas encore se l’avouer mais l’aventure tournait court.
Ils s’étaient installés dans une grange à quelques kilomètres du bourg. Et ce qui devait arriver arriva... Un matin les gendarmes, avertis par le propriétaire, avaient débarqué. Ils n’étaient pas bien méchants : un balaise, oreilles décollées et cheveux en brosse nanti d’un solide accent Bourguignon et une jeune blondinette aux yeux bleu pâle affectés d’un léger strabisme qui rendait son regard encore plus troublant. Fraichement sortie de l’Ecole de Gendarmerie, elle étrennait, avec le commandement de la Brigade perdue de Rignac, ses galons de lieutenant. François avait tenté de se débattre, le balaise l’avait empoigné sans brutalité et chargé, comme un colis, à l’arrière du fourgon. Anne était comme tétanisée. Au fond d’elle-même elle se sentait pourtant soulagée. Elle en avait assez de grelotter la nuit, terrifiée par chaque bruit étrange et de tenter, au matin, de se débarbouiller à l’eau froide… La blondinette l’avait gentiment prise par la main et fait assoir sur la banquette de skaï.
François qui continuait à s’agiter provoqua un grognement du balaise :
- Si tu continues à fairrrre le con, je te fous les brrrracelets !
- Ça va aller Voilard… était intervenue la blondinette.
- Bien Lieutenant mais il faut qu’il arrrrrrête de fairrre le con, on va avoirrrr un accident !
François s’était calmé, Anne sanglotait, la blondinette lui avait posé la main sur l’épaule et lui avait souri.
En arrivant devant la Gendarmerie qui, à l’époque, se trouvait à côté de la Mairie, François avait refusé de descendre et Voilard avait presque dû le trainer. Il lui avait échappé un instant et, non sans quelque familiarité vis-à-vis de l’effigie de la gloire locale, il était allé s’accrocher au buste du Général Pierre Desbois.
C’est à ce moment-là qu’une DS noire, avec deux chats assis sur la lunette arrière, s’était arrêté sur la place. Anne avait vu en descendre un homme racé, le nez légèrement cassé, les cheveux précocement grisonnants.
- Mes rrrrrespects Monsieur le Barrrron avait lancé Voilard tout en essayant de faire lâcher prise à François.
- Bonjour Baron, avait fait écho la blondinette.
- Bonjour chère Cécile, bonjour Marcel qu’est-ce que c’est que ce bazar ?
- On a trouvé ces deux là dans la grange du Père Merciat répondit Cécile.
- C’est un vrrrrai furieux celui-là Monsieur le Baron !
- Allez Marcel, tu ne vas pas me dire que tu n’arrives pas à t’en sortir ! Il est épais comme une goupille et je comprends que tu lui fasses peur, moche comme tu es ! Il regarda Anne. Et vous, que faites-vous dans tout ça ma petite ?
Anne se sentait sale avec ses nippes crasseuses et ses cheveux gras qu’elle portait alors longs. Elle ne répondit rien et baissa les yeux. L’homme repris la parole.
- Bon ma petite Cécile, vous n’allez pas les coffrer quand même ?
- Et que voulez-vous que j’en fasse ?
- En plus ça empestait la fumée et pas les cigarrrrettes de la RRRRRégie !
- La paix, Marcel, et toi, je te demande si ça sent le Pernod à la Gendarmerie ? Allez, Cécile, mon cœur, soyez aussi gentille que vous êtes jolie…
- Vous savez, Baron, si vous n’étiez pas plus gradé que moi, c’est vous que je coffrerais pour outrage.
- J’aimerais tant vous faire subir les derniers outrages… vous êtes adorable quand vous êtes en colère ! Bon allez, un beau geste, je m’en charge, laissez-les-moi, je les emmène au Manoir.
- Ça pourrait être une solution, mais ce n’est pas très régulier, Baron…
- Cécile, vous êtes un ange… Qui aurait cru que je dise un jour pareille chose à un officier de Gendarmerie !
- Oui, mais le Pèrrre Merciat qu’est qu’il va dirrrre, c’est quand même l’Adjoint du Maire ! Intervint Voilard.
- Le Père Merciat, s’il dit quelque chose, tu me l’envoie ! Et d’abord je ne reconnais plus les Maires depuis l’abdication de Napoléon III !
- Baron, à force de raconter des choses pareilles vous finirez dans une cellule capitonnée !
- Avec vous Cécile ? J’en rêve !
Anne et François s’étaient installés au Manoir. Les semaines avaient passées. L’hiver était arrivé, brutal et glacial. Puis le printemps avait éveillé la nature… A leur grande stupéfaction, Rignac leur avait proposé de rester et de prendre la place de son régisseur dont la retraite approchait et qui rêvait de la maison qu’il s’était fait construire, dans son pays, sur les bords de l’Ebre.
- Vous nous feriez confiance avait demandé François incrédule ? On est des paumés vous savez, avait-il lancé, provocateur.
- Pourquoi pas, avait rétorqué Rignac ? Un de mes ancêtres a bien confié sa vie à des Tartares Lituaniens pendant la Retraite de Russie…
Anne adopta d’emblée la maison. Elle s’y sentait bien, elle adorait l’atmosphère hors du temps qui régnait ici. Elle apprit à monter à cheval et prit goût à faire de longues promenades dans la campagne alentour. Les bois, les causses, les rocailles couvertes de mousse lui semblèrent bientôt accueillants. Le temps était loin où les bruits de la nature la terrorisaient. Parfois, au plus chaud de l’été, elle aimait à se plonger dans l’eau glaciale d’un ruisseau ou à s’allonger au soleil dans une clairière.
François, lui, ne s’habitua jamais vraiment. Tout cela lui semblait horriblement bourgeois. Il avait parfois des mouvements d’humeur que Rignac feignait d’ignorer. Sans doute aussi était-il agacé car il sentait bien la fascination qu’exerçait sur Anne le maître de lieux. Pourtant rien ne se passa entre Anne et le Baron tant que François resta au manoir.
- Et François, il n’est plus là ?
- Et bien… Disons que nous nous sommes séparés d’un commun accord… Elle eut un petit rire et croqua une madeleine. Vous savez, Charlotte, ma vie maintenant c’est ici… je m’y suis attachée plus que je ne l’ai jamais été à aucun lieu. Charnellement… oui, j’y suis attachée charnellement.
- A lui aussi ?
- Je ne vais pas vous raconter d’histoires… d’ailleurs vous ne me croiriez pas. Le Baron et moi avons évidemment été amants. Jamais amoureux, mais amants, et amis aussi. En fait, c’est le plaisir que nous aimons… Ne craignez rien, je ne serai pas entre vous et lui... Je peux retrouver la Route…
- Entre lui et moi… pourquoi pas ? Ça pourrait être… excitant, non ? Charlotte lui effleura l’avant-bras du bout de son doigt. Et puis, s’il te plait, tutoyons-nous… Tu veux ?
- La douce et tendre du Baron ? J’oserais jamais ! Elle eut un éclat de rire charmant. A propos, c’était exquis… tout à l’heure… ton baiser !
Bravant la fraicheur de la chambre, Charlotte sortit du lit et, avec naturel, elle se coula hors de sa nuisette. Lançant à Anne une œillade par-dessus son épaule, elle gagna la salle de bains.

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