Margeride 20 novembre 199… Charlotte
Vêtue comme pour affronter la banquise, Charlotte se risqua à ouvrir la porte du salon qui donnait directement sur le jardin à la statue. L’air glacial lui fouetta le visage. C’était comme si des aiguilles transperçaient la lourde veste que lui avait prêtée Anne, puis son pullover et parvenaient, malgré le rempart d’étoffes, à entrer dans son corps. Elle remonta le col du vêtement afin de protéger sa bouche et enfonça son bonnet jusqu’aux yeux. Le soleil reflété par la neige était toujours aussi violent, l’obligeant à détourner le regard.
Rignac déboucha à l’angle de la maison. En la voyant, il accéléra le pas, dérapant légèrement sur les pavés gelés qui entouraient le bâtiment. Il la prit dans ses bras.
- Tu as les joues écarlates, mon cœur, ça te va à ravir…
- Je suis frigorifiée, je me sens comme la Dame au milieu du bassin… Elle montra la statue.
- Ah, Ljubica…
- Pardon ?
- Oui, Ljubica. En Serbo-Croate, ça veut dire « Amour » ou, « embrasser ». Mais ça peut aussi vouloir dire « violette ». Tu sais que la violette était le signe de reconnaissance des Bonapartistes sous la Restauration ? C’était le prénom de l’épouse de Pierre, il n’y a pas de hasard…
- Elle était Serbe ?
- Et oui.
- Une Serbe ici… Il a deux siècles… Sa famille vivait là ?
- Pas du tout.
- Mais alors comment ?
- L’amour, évidement l’amour… Mais tu veux aller trop vite, mon cœur ! Lorsque nous avons laissé Pierre, nous étions seulement au début de 1807, Ljubica est encore loin… C’était avec les Russes, pas avec une jolie Serbe, que Pierre avait rendez-vous, à Eylau.
- C’est pour ça le tableau dans la chambre ?
- Oui, il y en une version très connue au Musée de Chantilly et puis celle-ci, peinte un peu plus tard qui est plus grande. On prétend que le cavalier au second plan est Pierre. C’est l’un de ses petits enfants qui l’a commandé à Detaille.

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