Bataille d’Eylau, 7 février 1807… Pierre

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« Haut les têtes, la mitraille c’est pas de la merde ! » La voix de Lepic gronda, cinglant les hommes. Pierre se sentit honteux. Comme les autres il s’était recroquevillé sous les projectiles qui broyaient les corps des chevaux et des cavaliers mêlés. Lepic, le Colonel Major des Grenadiers à Cheval de la Garde, n’avait certes pas le charisme d’un Murat ou d’un Lassalle, ni l’élégance hautaine d’un Bessières. Le personnage était rugueux. Sous les ors Impériaux on sentait encore le soldat en guenille des guerres révolutionnaires. Son courage n’était pas flamboyant, il était résolu, sévère. Comme chacun de ses 700 camarades, Pierre le craignait et l’admirait. Pas question, devant lui de se laisser aller à un instant de faiblesse.

Cette fois, il n’était plus question d’escarmouches. C’était du sérieux. Dès sept heures du matin, des centaines de canons s’étaient affrontés, déversant des tonnes d’acier sur les hommes et les bêtes, labourant le sol transformé en bourbier glacial. Le temps gris, lourd comme du plomb, oppressant, rendait encore plus sinistre le champ de bataille adossé à des forêts sombres. Egaré par une neige lourde et épaisse, le Corps d’Augereau, s’était présenté de flanc devant les batteries Russes et avait été décimé.

Vers 9 heures, la situation était devenue critique pour les Français. Les Russes menaçaient le Quartier Général de l’Empereur, installé, sombre présage, dans le cimetière de la bourgade d’Eylau. La Garde à Pied était passée à l’attaque et avait repoussé l’ennemi à la baïonnette. « La Vieille garde ne se bat qu’à l’arme blanche » avait hurlé le Général Dorsenne. Une charge des Chasseurs à Cheval de Dalhman avait achevé de rétablir la situation mais le cadavre du héros d’Austerlitz, gisait maintenant dans la boue neigeuse. C’est vers la fin de la matinée que Napoléon, inquiet de la pression des Russes qui ne faiblissait pas, avait ordonné à Murat et à Bessières de faire donner la cavalerie de réserve : 80 Escadrons, 17000 chevaux.

Enveloppé dans son manteau blanc, le long sabre reposant sur l’épaule, Pierre attendait le signal de l’attaque. Sur tout le front des troupes, les trompettes retentirent, les colonnes de cavaliers commencèrent à avancer. Contrairement à ce que l’on imagine souvent, une charge de cavalerie n’est pas une galopade. Les chevaux arriveraient épuisés et dispersés au moment du choc. Ça commence au pas, comme une vague qui monte peu à peu, insensiblement on prend le trot et ce n’est que dans les derniers mètres que l’on jette sa bête en avant pour culbuter l’adversaire. Parfois Lassalle n’ordonnait le galop qu’à 20 mètres de l’objectif.

Pierre, dans un hurlement, rage et crainte mêlées, aborda les premiers rangs de l’infanterie Russe. D’un coup de pistolet, il tenta d’abattre un fantassin qui le mettait en joue. Son arme lui échappa, il lâcha les rennes afin de pouvoir manier son sabre et frappa son adversaire à la gorge. Tamerlan, son cheval, réagissait parfaitement aux pressions de ses jambes évitant les coups de baïonnettes et les projectiles. Pierre frappait, sentant sous ses coups parfois le vide, parfois un corps.

La première ligne d’infanterie Russe traversée, on aborda la seconde. En sueur malgré le froid, les chevaux, dans un souffle rauque, puisaient dans leurs ultimes forces pour parvenir à garder le trot. Un nouveau tournoiement de coups de sabres, les claquements des pistolets, encore ces salves, ces cris de rage, de douleur, de terreur. L’obstacle fut franchi. Alors que Pierre apercevait les lignes des réserves Russes qui attendaient le choc, une bourrasque de neige lui cingla le visage. Fatigués, gênés par les flocons poussés par un vent glacial, les chevaux ralentirent. Tout d’un coup, on ne vit pratiquement plus rien. Pierre avançait, un peu au hasard, sous les flocons lourds. On ne distinguait plus vraiment ni le ciel, ni la terre. Puis la tourmente, s’écarta comme elle était venue, grignotée par un soleil pâle.

Alors les Français comprirent la situation : Derrière eux, les lignes Russes s’étaient refermées. Le régiment déjà à bout de forces était pris au piège. Il vit Lepic, tête nue, le sabre en main, dressé sur ses étriers qui semblait hurler quelque chose à un officier Russe. Puis il entendit le commandement : « En ligne, sabre au clair ! ». Cet homme est un fou, songea Pierre, on va tous y rester !

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