Serbie été 1809… Pierre
Affublé d’une redingote civile, pourtant de belle coupe, mais dans laquelle il se sentait déguisé, un chapeau à petits bords vissé sur la tête, Pierre était maussade. Il regardait avec envie son ami Gougeard, revêtu de son magnifique uniforme de fantaisie à la Hongroise, orné de ses galons de Colonel. Et puis quelle idée avait eu l’Empereur d’envoyer une mission auprès de ce bandit des Balkans, ce Karageorges, « Georges le Noir », cet illettré, soldat dans l’Armée Autrichienne, qui avait réussi à libérer son pays des Ottomans et s’était proclamé « Gospodar de Serbie ». Son histoire avait même été évoquée par la Gazette de France :
« Le chef des Serbes est devenu si célèbre qu'on ne lira pas sans intérêt les détails qui le concernent. Il n'a point reçu de bonne éducation quant à l'instruction, car il ne sait ni lire ni écrire, mais c'est un honnête homme, brave et loyal. Il est résolu de périr plutôt que de laisser sa nation sous le joug de la Porte (les turcs), et pour mieux parvenir à son but, il a su, en bon politique, se concilier la protection de la Russie, dont il a déjà reçu depuis son secours. Il a tellement organisé la Serbie que cette province, qui n'a que 900 000 habitants, a sur pied une armée de 80 à 100 000 hommes. »
Napoléon s’était demandé ce qu’il fallait penser de cela. Un allié des Russes ? Ancien soldat Autrichien ? Ami ou ennemi ? La Serbie coincée entre l’Empire Austro Hongrois et la Sublime Porte pouvait être un pion dans ce jeu d’échec qu’il menait à l’échelle du continent. Il fallait voir, jauger cet homme, lui prêter un peu d’attention sans lui donner trop d’importance. Le flatter un peu pouvait l’attirer, le flatter trop le rendrait exigeant. Napoléon savait doser ses faveurs. Il n’enverrait pas une Ambassade. Il n’aurait plus manqué que ce Karageorges imagine qu’il le reconnaissait comme un pair. Un simple émissaire accompagné d’une suite modeste suffirait à marquer un intérêt un peu condescendant.
Gougeard, avait été promu pour sa belle conduite à Essling. Après la mort d’Espagne le jeune officier d’Etat-Major, audacieux et décidé avait rallié les Cuirassiers désemparés par la perte de leur Général. Napoléon l’avait désigné comme émissaire. Deux voitures aux marques de la Maison Impériale formaient son équipage et, pour parer à toute éventualité, l’Empereur lui avait permis, pour sa protection rapprochée, de choisir un officier de sa Garde, habillé en civil pour ne pas éveiller l’attention. Naturellement il avait jeté son dévolu sur son compère, Pierre, devenu Capitaine. Pierre avait bien changé depuis ses débuts. Ses muscles étaient en acier, sa voix sonnait haute et claire, il respirait l’assurance. Sa haute taille accentuait sa prestance.
Malgré sa mauvaise humeur, Pierre n’avait pas perdu ses réflexes. Il observait depuis un moment la troupe qui approchait : une dizaine de cavaliers, montés sur de petits chevaux nerveux. Ils avaient plutôt fière allure. A mesure qu’ils approchaient, Pierre remarqua que les uniformes étaient assez disparates, vestes courtes ou tuniques, pantalon serrés ou parfois bouffants à la Turque, bonnets de fourrure ou mirlitons Autrichiens, et souvent élimés. Les armes étaient hétéroclites et parfois anciennes, pistolets et sabres orientaux, épées droites, larges poignards, fusils de chasse ou mousquets à longs canons de Mameluks, mais elles étaient parfaitement entretenues et les montures étaient rustiques mais très bien soignés. Les hommes étaient burinés, trapus, d’allure farouche avec de longues moustaches. C’était là ces soldats Serbes qui avaient réussi à battre les troupes du Sultan. Pierre se dit que les affronter n’aurait pas été une partie facile, même pour ses Grenadiers à Cheval…
Celui qui semblait être le chef s’avança vers Gougeard et le salua :
- Kapetan Janko Slavic, mes respects Pukovnik, j’ai ordre de vous escorter jusqu’à Belgrade.
Gougeard lui rendit son salut et les Français suivirent les cavaliers Serbes. Slavic s’approcha de Pierre et le regarda avec un sourire en coin.
- Et toi qui es-tu ?
- Je suis l’un des secrétaires de l’envoyé. L’autre partit d’un grand rire.
- Toi tu es un « secrétaire » … alors moi je suis la favorite du Sultan ! Il lui fit un clin d’œil. Tu es un soldat, comme moi, tu aimes te battre et tu sais faire. Ça se sent. Pierre était plutôt content d’apprendre qu’il n’avait pas l’air d’un civil, sa mauvaise humeur se dissipa et il trouva l’officier Serbe sympathique, il adopta lui aussi le tutoiement.
- Tu parles bien Français ?
- Oui, j’ai appris. J’étais dans l’armée Autrichienne, comme Karageorgévitch. J’ai été fait prisonnier près de Mantoue par les Français de Buonaparte.
- Tu es pour les Autrichiens ? On les a bien étrillés à Wagram !
- Moi, je suis pour tuer des Turcs. Français, Autrichiens, pas d’importance…
La petite troupe traversa le Danube. La vieille forteresse, dont les origines remontaient aux Romains était imposante.
- Tu aurais vu ça quand on est entrés avec Karageorgévitch, on a tué tellement de Turcs qu’on aurait pu remplir le fossé avec leurs cadavres !
Au fur et à mesure qu’ils avançaient, les rues se remplissaient de curieux. Les hommes portaient des bottes courtes et des pantalons légèrement bouffants. Les femmes étaient vêtues de robes amples avec, souvent, une veste court ornée de motifs bistres. Pierre remarqua que certaines jeunes filles étaient plutôt jolies, les traits marqués, le teint mat. Tous semblaient joyeux, les maisons étaient petites, plutôt sombres mais paraissaient bien tenues. Il trouva ce peuple sympathique.

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