Margeride 22 – 23 novembre 199… Cécile et Vanessa
Vanessa reposa le dossier que lui avait donné Cécile. Celle-ci leva les lieux du procès-verbal de l’interrogatoire de « l’insomniaque », tiré de la procédure de la police parisienne qu’avait amené Vanessa et lui lança un regard interrogateur. Vanessa fit la moue :
- Pas grand-chose non plus chez-vous,
- Non, pas le moindre bout de piste pour le moment répondit Cécile. Elle marqua un temps d’arrêt et reprit.
- Demain si vous voulez, on ira sur place.
- J’allais vous le demander, j’aime voir les lieux, quelques fois ils nous disent des choses… elle eut un petit sourire… mais sûr que je vais mourir de froid. Cécile rit à son tour.
Vanessa regarda l’heure déjà bien avancée.
- Bon, il faut que je me trouve un hôtel, vous me conseillez lequel ?
Cécile ouvrit de grands yeux.
- Un hôtel à Marvejols, à ces heures, en cette saison, vous êtes optimiste !
- Il y a bien au moins un Ibis ou équivalent ?
- Euh, non, on n’est pas à Paris… mais je vais vous faire une proposition malhonnête, j’ai un grand appartement de fonction, mon prédécesseur avait des gamins, je l’ai pas mal arrangé. Si la compagnie d’un officier de Gendarmerie ne vous gêne pas trop, vous y serez mieux.
- Super sympa de votre part mais, euh, vous n’avez personne ? Je ne voudrais pas vous déranger.
- Non, non, je suis une parfaite vieille fille à manies et pour une fois ce sera chouette d’avoir une nana de mon âge pour papoter.
- « Vieille fille », tu parles lança Vanessa hilare, avec vos allures de star…
Cécile se passa la main dans les cheveux avec affectation et éclata de rire.
Les deux femmes sortirent du bureau, descendirent l’escalier et poussèrent la porte qui donnait sur la cour de la gendarmerie. Lorsque le battant s’ouvrit, la bise glaciale suffoqua Vanessa qui serra le col de sa parka tandis que Cécile semblait aspirer le vent qui les cinglait de petites aiguilles de neige avec un certain plaisir. Elle est super, mais elle est dingue, ou alors, c’est une extraterrestre songea Vanessa qui entra avec soulagement dans la chaleur relative de l’immeuble du casernement.
Dans l’escalier elles croisèrent deux gendarmes qui allaient prendre leur faction et s’effacèrent à la vue de Cécile.
Deux « Mes respects capitaine », talons claqués, retentirent, Vanessa ne put s’empêcher de sourire, elle pensa que décidément, elle aurait eu du mal dans l’armée.
En pénétrant dans l’appartement au deuxième étage, Vanessa fut surprise par l’atmosphère à la fois moderne et cosy du lieu. Elle s’attendait à entrer dans une chambrée de caserne, elle découvrait un intérieur soigné d’inspiration Nordique, agencé avec un gout parfait. Sa chambre, assez vaste était dotée d’une salle de bain particulière, le lit avait l’air confortable à souhait, une grande bibliothèque et un bureau rustique agrémentaient la pièce décorée d’un immense panorama représentant la campagne Toscane et d’un plus petit montrant l’Isola di Pescatori sur le Lac de Côme. Cécile laissa Vanessa s’installer.
- Je pense que vous rêvez d’une douche après une journée de voyage, je vais me mettre en cuisine, bon, je vous préviens, ma spécialité, c’est les pâtes.
- Extra, capitaine, merci de me recueillir.
- On pourrait peut-être se dire « tu » et s’appeler par nos prénoms ? Cécile fit un clin d’œil.
- J’osais pas te le proposer.
Restée seule, Vanessa s’était précipitée sous la douche presque brulante. Elle s’était sentit revivre. Revigorée et presque réchauffée, elle enfila un jogging, passa par-dessus un pull épais et des chaussettes à losanges, et se dirigea vers la cuisine où Cécile, s’affairait. Celle-ci avait troqué son uniforme pour un jean noir et un T-shirt blanc. Cécile n’en cru pas ses yeux en voyant ses pieds nus sur les tomettes glacées, elle sourit intérieurement en remarquant le vernis corail impeccable qui ornait ses orteils… coquette la capitaine de Falquières…
Cécile attrapa une bouteille de vin rouge et en servit deux verres.
- Nous l’avons bien mérité, non ? Tu me diras ce que tu en penses, c’est un vin du Piémont, un Gattinara, je l’achète lorsque je m’offre une escapade autour des lacs Italiens. J’adore l’Italie du Nord…
Vanessa qui ne connaissait pas acquiesça.
- Attention, maintenant à ne pas louper mes spaghettis « a la Carbonara » ! Poursuivi Cécile.
Elle se retourna vers sa cuisinière, mis un peu d’huile d’olive dans sa poêle, fit revenir de fines tranches de lard puis versa les pâtes et ajouta le parmesan et les jaunes d’œufs.
- Et je coffre quiconque met de la crème, ce serait criminel, déclara-t-elle avec un clin d’œil !
Munie d’une manicle, elle sortit deux assiettes du four, les remplit de la préparation et les posa bien garnies sur la table.
- Et n’hésite pas à ajouter du parmesan et un tour de moulin à poivre !
Elle s’assit face à Vanessa et leva son verre…
- A tes amours madame la Commissaire !
- De ce côté-là, c’est tranquille, tranquille, rétorqua Vanessa en trempant ses lèvres dans le verre pour gouter le vin. Elle le trouva exquis.
- Bienvenue au club, alors, ma chère… que veux-tu, notre boulot, c’est pour les louves solitaires.
Vanessa dormit merveilleusement bien cette nuit-là. La soirée avait été joyeuse, les pâtes délicieuses, Cécile était une vraie artiste aux fourneaux. Pour un court moment elles avaient oublié les cadavres massacrés, elles avaient ri, écouté de la musique, Cécile avait une passion pour Brel, refait le monde… une soirée que beaucoup de jeunes femmes de leur âge auraient simplement qualifiée de « normale ». Contrairement à son habitude, Vanessa n’avait pas dormi nue mais blottie dans un peignoir, trop grand pour elle, qu’elle avait trouvé dans la salle de bain.
Lorsqu’elle arriva dans la cuisine, fraîche et dispose, Cécile l’attendait devant son thé fumant. La jeune capitaine portait sweat-shirt aux armes de la gendarmerie et un short de sport. Elle venait de faire son jogging matinal. Vanessa en fut abasourdie, envisager de sortir les jambes nues pour courir dans cette Sibérie lui semblait au-delà de l’horreur.
- Tu es absolument incroyable.
- Oh, simple habitude à prendre… en stage commando, on devait bivouaquer dehors sans équipement, en plein hiver et je peux te dire que nos vicieux d’instructeurs savaient trouver les pires endroits.
- Tu as fait des trucs de dingue comme ça, toi ??? Vanessa bu une gorgée de café. Ils t’ont obligé ?
- Non, pour le stage commando, j’étais volontaire. Je voulais me prouver que j’en était capable. Bien des rouleurs de mécanique qui me regardaient de haut au début ont flanché et moi, j’ai fini dans les quatre premiers. Personne ne se fichait plus de moi.
- Tu es dingue…
- Un peu surement mais nous sommes dingues toutes les deux, regarde, au-lieu de courir après des psychopathes on pourrait être secrétaire dans une compagnie d’assurance, mariées, avec des gamins… le bonheur non ?
Vanessa fit la moue et Cécile éclata de rire.
- Bon, au moins on vit. Dis-donc, j’ai relu l’interrogatoire de ton type, c’est du grand art comme tu l’as cuisiné, tout en douceur.
- Merci !
- C’est sincère… mais c’est pas pour ça. Il y a « une petite chose qui me chiffonne » comme dirait Columbo… il parle d’une DS sombre et je connais quelqu’un dans le coin qui a une superbe DS noire…
- Qui donc ?
- C’est bien là le hic… c’est le Baron Desbois de Rignac. Et il parait qu’il est ici en ce moment.
- Putain et il vit aussi à Paris ? On va lui rendre visite.
- Oui, mais attention, c’est du lourd, du très lourd… Grande famille, noblesse d’Empire, résistance, et richissime, officier de la Légion d’Honneur, il connait le préfet, le ministre…
- Quel ministre ?
- Oh celui que tu voudras…
- Qu’est-ce qu’on fait alors ?
- En tout cas, pas débouler comme ça, il faut aller voir les chefs... J’ai appelé mon patron, il est super, on est attendues au Groupement à Mende pour déjeuner et il se charge de prévenir ton collègue le commissaire local.
- Il est bien ?
- Le Commissaire Principal Louval… Euh, tu verras… il a sûrement des qualités.
- Allez accouche !
- Non, après tu vas dire que je fais du mauvais esprit sur la police. Cécile eu un petit rire…
Bon, mon « collègue », apparemment, c’est pas un cadeau songea Vanessa… je suis pas sous ses ordres mais si je peux éviter de m’engueuler avec…

Annotations
Versions